PRÉFACE
C'est ici un livre de bonne foi, leclour. Tl t'avorh't dès l'entrée (|np je lie m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée : je n'y ai eu nulle considéralion do ton service, ni de mu iiloire ; mes i'orc'js ne sont pas. capables d'un tel dessein. Jy l'ai voué ;'i la commodité particwlière de mes parents et amis : à ce que m'ayanl perdu (ce (prils ont à faire bientôt), ils y puissent retrouver quelques traits de mes coiulitions et humeurs, et (pie par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la coimaissance qu'ils ont eue do moi. Si c'eût élé pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées : I y^ veux qu'on m'y voie en ma façon simple, natin-elle et ordinaire, sans étude et artifice; car c'est moi (pie je peins. Mes défauts s'y liront au vif, iiu^s imi)erfections et ma forme naïve, autant (pie la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été parmi ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce
liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière do mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies tou Idisir en un sujet si frivole cl si vain ; adieu doue.
De Montaigne, ce premier de mars 1580.
Il écrit encore :
Je vis un jour, à Bar-le-Duc, qu'on présentait au roi François second, pour la recommandation de la mémoire de René, roi de Sicile, un portrait qu'il avait lui-même fait de soi : pourqiu)i n'est-il loisible de même à chacun de se peindre de la phuiie comme il se peignait d'un crayon (1)?
Voilà des déclarations qui marquent un état cUesprit l)ieu nouveau. Maintenant qu'il se ])eint non plus seulement par inclination, mais par dessein, la personne de Montaigne envahit son livre. L'auteur et l'œuvre de\àennent consubstantiels l'un à l'autre. ]N^ous avons lu déjà des essais de ce type, pas n'est besoin d'en citer à nouveau. Xous connaissons le portrait en pied de soi-même que Montaigne insère à cette époque dans l'essai De la yrésomption (2) et ses longues confidences sur ses lîctures et sur ses goûts littéraires (3).
Même lorsqu'il ne fait pas son portrait, les idées qu'il exprime sont tout imprégnées de sa personnalité. Témoin l'essai De la ressemUance des enfants aux pères (4), qui roule tout entier sm- sa maladie de la pierre, sur la manière dont il supporte ses doulenrs, sur le cas qu'il fait de la médecine et des médecins, sur les sentiments que suscite en lui son nouvel état. L'essai De Vinstitution des enfants (5),
(1) Essais, II, XVII.
(2) Voir ci-dessus p. 79.
(3) Voir ci-dessus p. 100.
(4) Essais, II, xxxvii.
(5) lUd., I, XXVI.
\^\^2 MoNTAKiM; — CIIAl'. 1\
(|iii <i'nil)lo ])lus (>l)j('(iit\ n't'st pas moins plein do son Moi. Vloiitaignc radit-ssc à une de ses voisines, l;i comtesse (le (Inrsoii, une de ses amies, an niaiiage de laquelle il a eu grande part, nous dit-il. Nous savons déjà que les souve- ^ nirs de son enfanee y tierulront une large plate (1). mais c' -' r iTesi pas (oui : les idées ((u'il exprime seiidd.'ul êlre né>'S ' de son expériejice persoimelle, elles sont, Fexpression do -on Moi. De son enfance lui vient la haine des collèges, dont il défend l'entrée à son disciple. Son peu de goût pour la •^ grammaire, la rhétorique, la dialectique, et l'expérience f[u'il a faite de leur inutilité, l'engagent à rayer des j)rogrammes ces sciences qui étaient alors le tout de linstrucliou. Son naturel indépendant, incapable d;Mliscipline. lui fait condamner les châtiments en usage et poser en ])rincipe que l'enfant doit être élevé sans contrainte. L'enseignement ne comjjortera ni cours ni leçons ex professa, parce (jue Montaigne n"a jamais rien tiré de semblables exercices ; mais, se glissant au milieu des occu))ations quotidiennes sans y être aperçu, il consistera en réflexions morales jaillies à projîos des moindres événements, semblables à celles dont Montaigne emplit ses Essais. Notre philosophe façonne son disciple à son image : on évitera de lui charger la mémoire, que Montaigne se flatte d'avoir mauvaise, et on dévelopi)era en lui le jugement, seuh' faculté dont il s'estime avoir été bien partagé. Pour cultiver ce jugement, (railleurs, les moyens à einployer sont ceux mêm?s ([ui (Mit réussi à Montaigne : on donnera à l'enfant les occuj)ations mêmes qui sont chères à notre philosophe : fréquentation du monde, visite des pays étrangers, 1,'cture des histoires. On y Joindra l'étude des moralistes anciens, dont l(»s livres fourniront non des leçons proprement dites, mais des réflexions que le maître accrochera aux moindres incidents de la vie. «Certains de ses devanciers ont aidé Montaigne à dégager cre j)rincipes, mais il en avait la subslaïu-e en lui-même, c'est en lui-même qu'il les a, trouvés.
(1) Viiir ci-(lossiis p. 5.
1)K 1/1XST1TUT10\ l)i:S ENFANTS
l'kxkkcic!': 1)i: .1 1(1 km i: .NT (1)
l.;i rliari;!.' (lu <;oii vi-nu'ur (|'ue Vdiis (2) lui (luimcrcz, du clidix du(|ucl (h'-peiid lout relïet de son iiistiUitioii, elle a plusiouis autres grandes parties, mais je n'y touche point pour n'y savoir rien apj)orter qui vaille; et de cet article sur lequel je nie inély de lui donner avis, il m'en croira autant qu'il y verra d"a|)j)ali'iice.
A un entant de maison (3), qui recherche les leîtr;'s, non pour [le gain (car uiie tin si abjecte est indign-' do la grâce et faveiir des Muses, et puis elle regarde et (lé[)end d'autrui), ni tant pour les commodités externes que pour les siennes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plutôt envie d'en tirer habile homme qu'un hoimue savant, je voudrais aussi qu «m lût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tcle bien faite .que bien pleine, et qu'on y reijuît tous les deux, mais plus les mœm"s et l'entencl -nrut que la science; et qu'il se conduisît en sa charge d'une nouvelle manière.
On ne cesse d." criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir: et notre charije, ce n'est que redire ce
(i)Essaif!. T, XXVI. .le ae ui'astreùis |)iis à reproduire le texte de 1580, car les modifications qu'il a subies par la suite n'en ont pas modifié profondément le caractère. .Je supprime seulement les plus longups additions (|ui font digression et qui. faites d'empriuits, enlèvent h la marche de la pensée l'allnre de spontanéité qu'elle avait dans la première édition.
(2) « Vous » désigne la comtesse de G arsonauqueU'essai est dédié.
(3^ N'oublions pas que toute cette pédagogie de Montaigne est destinée à la noblesse.
JCI MON i AIGN'H. — CHAI». IV
qiroii nous a dit. Je voudrais qu'il corrigeât cette partie et (|U(', de belle arrivée, selon la portée de Fâine qu'il a eu main, il commençât à la mettre sur la montre, lui faisant froûter les choses, les choisir et discerner delle-même : ([uelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux |)as (ju'il invente et i)arle seul; jo veux qu'il écoute son discii)lo narler à son tour...
... Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance ; et (pril juj^e du profit (|u"il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'ap])rendre, il le lui fasse mettre en cent visages et accommoder à autant de divers sujets, pour voir s'il l'a encore bien ])ris et bien fait sien : prenant Tinstruction de son progrès des pédagogismes de IMaton (Il C'est témoignages de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on Ta avalée : l'estomac n'a pas fait son opération, s'il n'a l'ait changer la façon et la forme à ce qu'on lui avait donné à cuire. Notre âme ne branle qu'à crédit, liée et contrainte à l'appétit des fantaisies d'autrui, serve et captivée sous Pautolité de leur leçon : on nous a tant assujettis aux cordes, que nous n'avons plus de franches allures ; notre vigueur et liberté est éteinte.
Je vis privément à Pise (2) un honnête homme, mais si aristotélicien que le plus général de ses dogmes est : « Que la touche {pierre de tnuche) et règle de toutes imaginations solides et de toute vérité, c'est la conformité à la doctrine d'Aristote; (pie hors de là ce ne sont que chimères et inanité . (|u'il a tout vu et tout dit. •
Cette sienne i)ropositi(m, jjour avoir été un ])eu trop largenu'ut et iniquement interprétée, le mit autrefois et tint longtemps en grami accessoire (diffieuUc) à l'incpusitioii à Kome.
Qu'il lui fasse 1out y)âsser pai* l'étanune et ne loge rien en sa tête |)ar simple autorité et à crédit. Les principes d'Aristote ne lui soient principes, non plus que ceux des stoïciens ou épicuriens : qu'on lui propose cette diversité de jugements, il choisira, s'il peut : sinon, il en demeurera en doute : car s'il embrass); les opinions de Xénophon et de Platon par son propre disconrs,
(1) Jugeant de ses progrès d'après la méthode péd;igogiqur suivie par Socrate dans les dialogues de Platon. (Note de Lefèvre.)
(2) Pendant son voyage en Italie, Montaigne parle do ce persoiuiage dans son Journal,
co ne seront plus les leurs, ce seront les siennes... H faut qu'il eniboive leurs luinieurs, non qu'il apprenne leurs préceptes. Et qu'il oublie hartliinent, s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il st' les saclie approprier. La vérité et la raison sont conununes ;i un oliacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu'à qui les a dites après : ce n'est non plus selon Platon (pie selon moi, puiscjne lui et moi l'entendons et voyons île même. Les abeilles pillotent deçà delà les lleurs ; mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thym, ni marjolaine : ainsi les pièces empruntées d'autrui, il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien, à savoir son jugement : son institution, son travail et étude ne vise qu'à le former. Qu'il cèle tout ce de quoi il a été secouru et ne produise que ce qu'il en a fait. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bâtiments, leurs achats, non pas ce qu'ils tirent d'autrui : vous ne voyez pas les épices (honoraires) d'un homme de parlement ; vous voyez les alliances (|u'il a gagnées et honneurs à ses enfants : nul ne met en compte ])ublic sa recette ; chacun y met son acquêt.
Le gain de notre étnde, c'est en être devenu meilleur et plus sage. C'est, disait Epicharmus, l'entendement qui voit et qui oit ierdend) ; c'est l'entendement ciui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne ; toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. Certes, nous le rendons ser\nle et couard, pour ne lui laisser la liberté de rien faire de soi.
Qui demanda jamais à son disciple ce qu'il lui semble de la rhétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de ("icéron? On nous les plaque en la mémoire toutes empennées comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Savoir par cœur* n'est pas savoir ; c'est tenir ce cpi'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sait dioitement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livi'e. Fâcheuse suffisance, qu'une suffisance pure li\Tesque ! Je m'attends qu'elle serve d'ornement, non de fondement ; suivant l'avis de Platon, qui dit : « La fermeté, la foi, la sincérité, être la vraie philosophie ; les autres sciences et qui visent ailleurs, n'être que fard. » Je voudrais que le Paluël ou Pompée, ces beaux danseurs de mon temps, apprissent des cabrioles à les voir seulement faire, sans nous bouger da nos places, comme ceux-ci veulent insti'uire notre entendement sans l'ébranler; ou qu'on nous apprît à manier un cheval, ou
ifu; == MONTA ir. ni:. — ciiap. iv
une pi(|iio, ou un luth, ou la voix, sans nous y oxorcor, oomuio ffiix-ci nous veulent, aj)j)i"('iKlro à bien jiiiïer cl à bien |)arl('r, sans nous exercer à pjuler ni à juger. Ur, à cet apprentissai^e, lout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d'un j>age, la sottise d'un valet, un propos de table, ce ont autant de nouvelles matières.
A cette cause, le commerce des hommes y est merveilleusement propre et la visite des pays étrangers : non pour en rapporter seidement. à la mode de notre noblesse française, combien de pas a Santa Rolonda (1), ou la richesse des caleçons de la signora Livia : ou, comme d'autres, combien le visai^e de Néron, de (pielque vieille ruine de là, est plus long ou plus large que celui de quelcpie pareille médaille ; mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et j)0ur frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui. Je voudrais (piOu commençât à le promener dès sa tendre enfance ; et prcmièrinient, pour faire d'une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est plus éloigné du nôtre, et aii(|ucl, si vous ne la formez de bonne heure, la langue ne se p' ut plier.
Aussi bien est-ce une opinion reçue d'un chacun, que ce n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents : cet amour naturel les attendrit trop et relâche, voire les plus sages ; ils ne sont capables ni de châtier ses fautes, ni de le voir nourri {élevé} grossièrement comme i! faut et hasardeusement ; ils JH' le sauraient souffrir revenir suant et jjoudieux de son exercice, boire chaud, boire froid, ni le voir sur un cheval rebours (ùidonle), ni contre un rude tireur, le fleuret au })oing ni la pn jiiière arquebuse. Car il n'y a remède : qui en veut faire liM homme (le bien, sans doute il ne le faut épargner en cet le jeunesse et faut souvent clio(|uer les règles de la médecine.
... Kl pi;is, l'aulorité du gouverneur, (jui doit être souveraine sur liii. s'interrompt et s'emjiêche par la présence des parenis : joinl (|ue ce respect (pU' la lamille lui porte, la connaissance des moyens {rirlussts) et grandeurs de sa maison (faniille), ce ne sont, à mon ojtinion, [)as légères incommodités en cet âge.
I*n cette école du commerc des houunes, j'ai souvent remar- (pié ce vice, qu'au lieu de j)rendre connaissance d'autrui, noi:s ne Iravaillons qu'à la donner de nous, et sommes plus en peine •
(1) C'est r.iiitien Panthéon (ju'Agripp;i lit bâtir sons le lojrne tr.\n^'nste.
de débiter notre marchandise que d'eu acquérir de nouvelle : le silence et la modestie sont qualités très commodes à la conversation. On di'essera cet enfant à être épargnant et ménager de sa suffisance, quand il l'aura acquise ; à ne se formaliser point des sottises et fables qui se diront en sa présence, car c'est une incivile importunité de choquer tout ce qui n'est pas de notre appétit.
... On lui apprendra de n'entrer en discours et contestation (pte là où il verra un champion digne de sa lutte ; et, là même, à n'employer pas tous les tours qui lui peuvent servir, mais
i^ ceux-là seulement qui lui peuvent le plus ser\ir. Qu'on le rende' délicat au choix et triage de ses raisons, et aimant la pertinence,
' et par conséquent la brièveté. Qu'on l'instniise surtout à se rendre et à quitter les armes à la vérité tout aussitôt qu'il l'apercevra, soit qu'elle naisse es iàmn les) mains de son adversaire, soit qu'elle naisse en lui-même par quelque ravisement : car il ne sera pas mis en chaise {chaire) pour dire un rôle prescrit ; il n"est engagé à aucune cause, que parce qu"il l'approuve ; ni ne sera du métier où se vend à purs deniers comptants la Uberté de se pouvoir repentir et reconnaître.
... Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler et n'aicjit que la raison pour guide. Qu'on lui fasse entendre "que de confesser la faute qu'il décou\Tira en son propre discours, encore qu'elle ne soit aperçue que par lui, c'est un effet de jugement et de sincérité, qui sont les principales parties (f/iudifrs) qu'il cherche ; que l'opiniâtrer et contester sont qualités communes, plus apparentes aux plus basses âmes ; que se raviser et se corriger, abandonner un mauvais parti sur le cours de son ardeur, ce sont quahtés rares, fortes et philosophiques. On l'avertira, étant en compagnie, d'avoir les yeux partout : car je trouve que les premiers sièges sont communément saisis par les hommes moins capables (les moins capailes), et que les grandeurs de fortune ne se trouvent guère mêlées à la suffisance (ca-pacité). J'ai \ai, cependant, qu'on s'entretenai( au haut bout d'une table de la beauté d'une tapisserie ou du goût (if la malvoisie, se perdre beaucoup de beaux traits à l'autre bout. Il sondera la porter» d'un chacun : un bouvier, un mai;<>ii, un passant, il faut tcnit mettre en besogne et emprunter chacun selon sa marchandise, car tout sert en ménage; la sottise menuet faiblesse d'autrui lui sera instruction. A contrerôler les grâces et façons d'un chacun, il s'engendrera envie des bonnes et mépris des mauvaises.
KiS — .M(».\TAl(i.\E. — CIIAI'. IV
Qu'un lui incttc en lautaisie une honnête ciuiosité do s'eii- (jUtTir de toutes choses ; tout ce qu'il y aura de singuher autour (le hii, il le verra : un bâtiment, une fontaine, un lioniine, le lieu dune bataille ancienne, le passage de César ou de rharleinagiu'; il s'en(|uerra des mœurs, des moyens et des alliances lie ce prince et de celui-là : ce sont choses tiès plaisantes à a])prendre et très utiles à savoir.
En cette pratique des hommes, j'entende y coni])rendre, et |)rincipalenu'nt, ceux qui ne vivent qu'en la mémoire des livi'es : il pratiquera, i)ar le moyen des histoires, ces grandes ânu's des meilleurs siècles. C'est un vain étude, (pii veut (si l'on veut); mais qui veut aussi, c'est un étude de fruit inestimable, et le seul étude, comme dit Platon, que les Lacédémouiens eussent réserve à leur part. Quel j)r()fit ne fera-t-il, eu cette part-là, à la lecture des vies de iU)tre Plutarque? Mais que; mon guide se souvienne où vise sa charge ; et qu'il n'imprime pa.s tant à sou disciple la date de la ruine de Carthage (pie les nururs d'Annibal et de Scipion ; ni tant où mourut Marcellus (pu- puuRpioi il fut indigne de son devoir qu'il mourût là. Qu'il ne lui appriMine pas tant les histoires qu'à en juger. C'est, à mon gré, entre toutes, la matière à lacpielle nos esprits s'appliquent de plus diverse mesure : j'ai lu en Tite-Livo cent choses (pie tel n'y a pas lues ; Phitarqiie y en a lu cent, outre ce (pie j'y ai su lire, et à ravenliire outre ce (pie l'auteur y avait mis : à (raucuns, c'est un pur étude grammairien ; à d'autres, Tanatomie de la philosophie, en laquelle les plus abstruses j)arties de notre nature se pénètrent. 11 y a dans Plutanpie beau- (;oii|) de discours étendus, très dignes d'être sus ; car, à mon gré, c'est le maître ouvrier de telle besogne; mais il y en a mille qu'il n'a que touchés simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s'il nous plaît, et se contente (piel(|uefois (le ne donner (prune atteinte dans le ))lus vif d'un ])ropos. Il les faut arracher de là et mettre en place marchande : comme ce sien mot, (|ue les habitants d"Asie servaient (étaient esclaves (le) h un seul, pour ne savoir prononcer une seule syllabe, qui est Non, donna peut-être la matière et l'occasion à La Boétic de sa Scrmiudc mlovlaire (1). Cela même de lui voir trier uiu; légère action en la vie d'un liomme, (»u un mot, qui semble n(! piulcr {niiiijKiilrr) p;is : cela, c est un discours. (!'est donmiage
(1) Discours di- La IJuéli'' iiilihilô : De la ncrvilude vulunlaire, ou le Cuntre-un.
(iiie les geiib d'entendement aiment tant la brièveté : sans doute leui' réputation en vaut mieux ; mais nous en valons moins. Plutarque aime im'eux que nous le vantions de son jugement que de son savoir ; il aime mieux nous laisser désir de soi que satiété : il savait qu'es (dans les) choses bonnes même on peut trop dii'e, et^ qu'Alexandridas reprocha justement à celui qui tenait aux Ephores des bons propos, mais trop longs : « 0 l'r ranger, tu dis ce qu'il faut autrement qu'il ne faut. >; Ceux (pli ont le corps grêle, le grossissent d'embourrures ; ceux qui ont la matière exile (mince, pauvre), l'enflent de paroles.
Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde : nous sommes tous contraints l't amoncelés en nous, et avons la vue raccourcie à la longueur (!;■ notre nez. On demandait à Socrate d'où il était : il ne répondit pas : D"Athènes : mais : Du monde : lui qui avait Fimagination j)ius pleine et plus étendue, embrassait l'univers comme sa ville, jetait ses connaissances, sa société et ses affections à tout le gem"e luimain, non pas comme nous qui ne regardons que sous nous. Quand les \ignes gèlent en mon village, mon prêtre en argumente l'ire {colère) de Dieu sur la race humaine, et juge (|ue la pépie en" tienne déjà les Cannibales. A voir nos guen'es civiles, qui ne crie que cette machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prend au collet? sans s'aviser que plusieurs pires choses se sont vues, et que les dix mille parts (lu monde ne laissent pas de galler le bon temps {s'amuser, meyier joyeuse rie) cependant : moi, selon leur licence et impunité, admire de les voir si douces et molles, A qui il grêle sur la lête, tout l'hémisphère semble être en tempête et orage; et I lisait le Savoyard que, si ce sot de Roi de France eût su bien coiuluire sa fortime, il était homme pour devenir maître d'hôtel (iî' son Dar. Son imagination ne concevait autre plus élevée grandeur que celle de son maître. Nous sommes insensiblement itiiis en cette erreur : erreur de grande suite {conséquence) et liiéjudice. Mais qui se présente comme dans un tableau cette uiaiide\ image de notre mère nature en son entière majesté ; (|iii ht en son visage une si générale et constante variété ; qui se ii'iuarque là dedans, et non soi, mais tout un royaume, comme M trait d'une pointe très déhcate (fine), celui-là seul estime I - choses selon leur juste grandeur.
Ce grand monde, que les uns multiphent encore coimne < >|ièces sous un genre, c'est le miroir où il nous faut regarder pour nous connaître de bon biais. Somme, je veux que ce soit
170 = MONl AIGNE. — CHAP. IV
le livre de mon écolier. Tant d'humeurs, de sectes, de jugements, d'opinions, de lois et de coutumes, nous ajjprennent k Jujj;(r sainement des nôtres, et apprennent notre jugement à reconnaître son imperfection et sa naturelle faiblesse : qui (ee qni) n'est pas un léger apprentissage. Tant de remuements d'Eiat et changements de fortune publique nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nôtre : tant de noms, tant de victoires et conquêtes ensevelies sous Toubliance, rendent ridicule l'espérance d'éterniser notre nom par la prise de dix argoulets {archrn^ à cheval) et d'un pouiller (hifoque) qui n'est connu que de s;i chute. L'orgueil et la fierté de tant de pompes étraugèies, la majesté si enflée de tant de cours et de grandem's, nous fermit et assure la vue à soutenir l'éclat des nôtres sans ciller les yeux. Tant de milliasses d'hommes enterrés avant nous nous encouragent à ne craindre d'aller trouver si bonne compagnie en l'autre monde. Ainsi du reste.
Aux exemples se pouiront proprement assortir tous les plus profitables discours de la pliilosophie, à laquelle se doivent toucher les actions humaines comme à leur règle. On lui dira que c'est que (ce que c'est que) savoir et ignorer, qui doit étiv le but de l'étude; que c'est que vaillance, tempérance et jus tiee ; ce qu'il y a à dire entre l'ambition et l'avarice, la servitude et la sujétion, la licence et la liberté ; à quelles iiuirques on connaît le \Tai et solide contentement; jusqu'où il fjuit craindre la mort, la douleur et la honte ; quels ressorts nou^ meuvent et le moyen de tant de divers branles en nous. C:ir il me semble que les premiers discours do quoi on lui doit abreuver l'entendement, ce doivent être ceux f|ui règlent ses maurs et son sens, qui lui apprendront à se cotmaître, et à savoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commençons par l'art qui nous fait libres : elles {les mis) servent toutes voirement (vraiment) en quelque manière à l'instruction de notre vie et à son usage, coimne toutes autres choses y servent aucunement. Mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement. Si nous savions restreindre les apj)arlenances de notre vie à leur? justes et naturelles limites, nous trouverions que la meilleure part des sciences qui sont »n usage est hors de notre usage; et en celles mêmes qui le sont. (pi'il y a des étendues et enfoncures très itintiles (juc non ferions mieux de laisser là;
Sapcre audc, Incipe I Vivendi rede qui prorogal horam,
Rusticus expectat dum defluat amnis; at ille Làbitur, et labeturlin omne volulilis œvum (1).
C'esL une grande simplesse d' apprendre à nos enfants la science des astres et le mouvement de la huitième sphère, avaut que les leurs propres :
Tt û'ào-TpàTiv HowTîfo (2).
Après qu'on lui aura appris ce qui sert à le Taire plus sage et meilleur, on l'entretiendra que c'est que logique, physique, géométrie, rhétorique; et la science qu'il choisira, ayant déjà le jugement formé, il en viendra bientôt à bout. Sa leçon se fera tantôt par devis, tantôt son gouverneur lui fournira de l'auteur même propre à cette fin de son institution ; tantôt il lui donnera la moelle et la substance toute mâchée. Et si de soi-même il n'est assez famiher des hvres pour y trouver tant de beaux discours qui y sont, pour l'effet de sou dessein, on lui pourra joindre quelque homme de lettres qui à chaque besoin fournisse les munitions qu'il faudra, pour les distribuer et dispenser à son nounisson. Et que cette leçon ne soit .plus aisée et naturelle que celle de Gaza (3), qui y peut faire doute? Ce sont là (4) préceptes épineux et mal plaisants et des mots vains et décharnés, où il n'y a point de prise, rien qui vous éveille l'esprit : en cette-ci l'âme trouve où mordre et où se paître. Ce fi'uit est plus grand sans comparaison, et si (pourtant) sera plutôt mûri.
(1) Ose être sage, commence : différer de corriger sa vie, c'est faire comme ce voyageur naïf qui attend, pour passer le fleuve, que l'eau soit écoulée ; cependant le fleuve coule toujours, et U coulera éternellement. (Horace. Epitres, I, ii, 40.)
(2) Que m'importent à moi les Pléiades, que m'importe la constellation du Bouvier? (Anacréon, Odes, XVII, 10.)
(3) Philosophe grec du quinzième siècle, réfugié en Italie où il enseigna avec éclat. Sa grammaire grecque a été au seizième siècle le manuel le plus courant pour l'étude du grec.
(4) Entendez, dans la grammaire de Gaza. Plus loin « cette-ci » désignera la leçon de Montaigne. La différence que nous établissons entre les particules « ci » et « là » n'était pas observée au temps de Montaigne.
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