‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 40 sur 61 · MONTA ir.Mv — Cil A P. VI · texte numérisé non relu

MONTA ir.Mv — Cil A P. VI

iiiicux les choses moyennes que les émincntes. H n'est rien si l)faii et l(''<,ntiine «juc de faire hien rhoinnie et dûment, ni science si ardue ([ue de bien savoir vivre cette vie; el de nus maladies l;i pins sanvajic, cesl mépriser notre être.

Qni veni. écart (M' .son âme, le lasse iiardinient, s'il peiil, liirsqne le corps st; jiortera mal, pour la décharizier de cette contagion ; ailleurs, an contraire, (pi'elle l'assiste et l'avori^îe, et ne refuse ])oint de participer à ses naturels plaisirs et de s'y complaire conjug^alement ; y apportant, si elle est plus sai^e, la jiiodération, de peur que, par indiscrétion, ils ne se confondent avec le déplaisir. Lïntempérance est peste de la volupté; et la tempérance n'est pas son lléau, c'est son assaisonnement : Eudoxus, qui en établissait le souverain bien, et ses compa- •(nons, qui la montèrent à si haut prix, la savourèrent en sa plus «gracieuse douceur, par le moyen de la tempérance, cpii fut eii eux sin<^ulière et exemplaire.

J'ordonne à mon cîme de regarder et la douleur et la volupté, de vue pareillement réglée, eodeni enim vilio est effusio aniini in lœlitia, quo in dolore contrndio (1), et pareillement ferme ; mais gaiement Tune, l'autre sévèrement, et, selon ce qu'elle y peut ap])orter, autant soigneuse d'en éteindre Tune que d'étendre l'autre. Le voir sainement les biens tire après soi le voir sainement les maux ; et la douleur a quelque chose de non évitable en son tendre commencement, et la volu})té quelque chose d'évitable en sa fin excessive. Platon les accouple et veut que ce soit pareillement l'office de la fortitude (courage) combattre à l'encontre de la douleur et à l'encontre des immodérées et charmeresses blandices {sHudions) de la volupté : ce sont deux fontaines, auxquelles qui puise, d'où, quand, et combien il faut, soit cité, soit homme, soit bête, il est bien heureux. La i)remière, il la faut prendre par médecine et par nécessité, plus escharsement (chidioment), l'autre par soif, mais m)n jiis(iues à l'ivTesse. La douleur, la volupté, l'amour, la haine, sont les premières choses que sent un enfant : si, la raison survenant, elles s'appliquent à elle, cela c'est vertu.

J'ai un dictionnaire tout à part moi ; je jiasse h^ temps, quand il est mauvais et inconunode ; quand il est bon, je ne le v(^ux ])as passer, je le retâte, je m'y tiens. 11 faut courir le mauvais et se rasseoir au bon. Cette phrase ordinaire de « passe-temps »

(1) Lu dilatation de iâiiie dans la joie n'est pas moins anormale ((lie sa contraction dans la douleur. (Cicéron, Tusculanes, IV , xxxi.)

et de « passer le temps » représente l'usage de ces prudentes gens, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie, que de la couler et échapper, de la passer, gauchir, et, autant qu'il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable ; mais je la connais autre, et la treuve (trouve) et prisable et commode, voire en son dernier (lécours {déclin), où je la tiens ; et nous l'a nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables, que nous n'avons à nous plaindre qu'à nous, si elle nous presse, et si elle' nous échappe inutilement ; stulti vila ingrcda est, trépida est, iota in fidurum ferttir (1). Je me compose pourtant à la pei'dre sans regret, mais comme perdable de sa condition, non comme moleste (désagréable) et importune : aussi ne sied-il proprement bien de ne se déplaire pas à mouiir qu'à ceux qui se plaisent à vivre. H y a du ménage à la jouir : je la jouis au double des autres ; cai* la mesure, en la jouissance, dépend du plus ou moins d'application que nous y prêtons. Principalement à cette heure (|ue j'aperçois la mienne si brève en temps, je la veux étendre en poids, je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie, et, par la vig-ueur de l'usage, compenser la .hâtiveté de sou écoulement. A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine.

Les .autres sentent la douceur d'un contentement et de la pros])érité ; je la sens ainsi qu'eux, mais ce n'est pas en passant et glissant : si (aussi) la faut-il étudier, savourer et ruminer, pour en rendre grâces condignes à celui (jui nous Toctroie. Ils jouissent les autres plaisirs, comme ils font celui du sommeil, sans le connaître. A celle fin que le dormir même ne m'échappât ainsi stup'dement, j'ai autrefois trouvé bon qu'on me le troublât, afin que je l'entrevisse. Je consulte d"un contentement avec moi, je ne l'écume pas ; je le sonde et plie ma raison à le recueillir, deveiuie chagrine et dégoûtée. Me treuve-je (trouver je) (^n quelque assiette tranquille? y-a-t-il quelque volupté qui me chatouille? je ne la laisse pas friponner aux sens ; j'y associe mon âme, non pas pour s'y engager, mais pour s'y agi'éer, non pas pour s'y perdre, mais pour s'y trouver; et l'emploie, de sa part, à se mirer dans ce prospère état, à en poiser (peser) et estimer le bonheur, et l'anqJifier. File mesure combien c'est qu'elle doit

(i) La vif (le riiisi'iisi; est iiigrati', olii; est trouble ; elle se porte tout entière dans l'iiveuir. (Sénèque, Épilres, xv.)

vjnc; -== Monta h.. M". — ciiap. vi ~---

;'i Pieu, d'êtro en repos de sa conscience et d'autres passions intestines, d'avoir le corps en sa disposition natnielle. jouissant ordonnénient et compcteniment (k'^^ fonctions molles et flatteuses, par lesquelles il lui plait compenser de sa grâce les douleurs de quoi sa justice nous bat à son tour ; combien lui vaut d'êtro logée en tel point que, où qu'elle jette sa vue, le ciel est calme autour d'elle ; nul désir, nulle crainte ou doute (pli lui trouble l'air; aucune difficulté passée, présente, future, par-dessus laquelle son imagination ne passe sans offense. C'ette considération prend grand lustre de la comparaison des conditions diflerentes : ainsi, je me propose en mille visages ceux que la fortune ou que leur propre erreur emporte et tempête, et encore ceux-ci, plus près de moi, qui reçoivent si lâclu'jnent {iitolltmcni) et incuiieusement {avec insouciance) leur bonne fortune : ce sont gens (|ui passent voirement {vraiwnil) li'ur temj)S ; ils outrepassent le présent et ce qu'ils possèdent, pour servir à l'espérance et pour des ombrages et vaines images que la fantaisie leur met au-devant,

Morlc ohita qualcs jiana est mVilaïc figuraf, Auiifiiœ sopilrs deliidnnl sDiiniin srtisiisd) ;

lesquelles hâtent et allongent leur fuite à mcjiie {à iiicsioi) fpi'on les suit : le fruit et l)ut de leur poursiiite,'fc.'est poursuivre; c.omm(! Alexandre disait (jue la lin de son travail, r était travailler :

Nil aclum credens, cuni quid auperesset afiendiiin. (2).

i'our moi donc, jaimo la vie et la cidtive telle (pi'il a plu à Dieu nous l'octroyer. Je ne vais pas désirant (pi'elle eût à dire {(ut priv't' de) la nécessité de boire et de manger : et me semi)lerait faillir non moins excusablemeiit de désirer qu'elle l'eût double, sapiens dirilinnim iiokmilium (juœsitor aceniinus (M); ni (|ue nous nous substantassions, mettant seuleineut en la

(I ) Si-mliliililrs il ci's rjuifômcs (pli viiltii,'ciit aiitnur dis (Diiibfuiix, à rt'S soufres (pii (n)m;ifiit mis snis ciKldriiiis. (Vintiii.i;, l-lnéide. X, (>41.)

(2) ("iiiyaiit n'avilir licii fait tant i|u"il lui ii'staiL i|iicli|iic cIidsi' ;ï faire, (bi i ajn. 1 1, (WT.J

(;j) l^c sage rrilierclie avec avidité les richesses nuLiirciles. (SÉiNKvui;, Êpîireti, cxix.)

==^= LA MOiiALK DK LA \AT(M'. K = 1M»7

bouche un peu de cette drogue par laquelle Epiméiiide se privait d'appétit et se maintenait; ni qu'on produisît stupidement des enfants par les doigts, ou [iar les talons, ains (main), ])arlant en révérence, que plutôt encore on les proiluisît voluplueusenient par les doigts et par les talons; ni (jue le corjjs lût sans désir et sans cliatouilleiuent : ce sont [)laintes ingrates (^t iniques. J'accepte de bon cœur, et reconnaissant, ce (pie nature a fait pour moi ; et m'en agrée et m'en loue. On l'ait tort à ce grand et tout puissant Donneur, de refuser son don, l'annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon : oninia, quœ secimdum naturam sitnt, œstimatione cligna sunt (1).

Des opinions de la philosopliie, j'embrasse plus volontiers celles qui sont les plus solides, c'est-à-dire les plus humaines et nôtres ; mes discours sont, conformément à mes mœurs, bas et humbles :.elle fait bien l'enfant à mon gré (piand elle se met sur ses ergots pour nous prêcher, que c'est une farouche alliance de mariei' le divin avec le terrestre, le raisonnable avec le déraisonnable, le sévère à l'indulgent, l'honnête au déshonnête ; qin^ la volupté est qualité brutale, indigne que le sage la goûte ; que le seul plaisir qu'il tire de la jouissance d'une belle Jeune épouse, que c'est le plaisir de sa conscience de faii'e une action selon l'ordre, comme de chausser ses bottes pour une utile chevauchée.

Ce n'est pas ce que dit Socrate, son précepteur et le nôtre : il prise, comme il doit, la volupté corporelle : mais il préfère celle de l'esprit, comme ayant plus de force, de constance, de facilité, de variété, de dignité. Cette-ci ne va nullement seule, selon lui (il n'est pas si fantastique), mais seulement première ; pour lui, la tempérance est modératrice, non adversaire des voluptés, r^'ature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste : intrandum est in rerum naturam, et penitus, quid ea postule}, pervidendum (2). Je quête partout sa piste : nous l'avons confondue de traces artificielles; et ce souverain bien académique et péripatétique, qui est « vivre selon icelle », devient, à cette cause, difficile à borner et expliquer ; et celui des stoïciens, voisin à celui-là, qui est « consentir à nature ». Est-ce pas erreur d'estimer aucunes actions moins dignes de

(1) Tont ce qui est selon la nature est digne d'estime. (CxfiiRON, Le finibiis honoruin et malorutn, III, vi.j

f2) 11 faut pénétrer la nature des choses et voir exactement co qu'elle exige. ((.'leÈHûw, De^finibua bonuruinel maturam, \' xxi )

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ce qu'elles sont nécessaires? Si (néanmoùis) ne m'ôteront-ils pas de la tête, que ce ne soit un très convenable mariage du plaisir avec la nécessité, avec laquelle, dit un ancien, les dieux cuinpl(»U'iit toujours. A quoi faire dénuMuljions-nous en divorce un lâtinienl tissu d'une si jointe et fraUMiicllc correspondance? Au rebours, renouons-le par mutuels ofiices : que l'esprit éveille et vivifie la |)esaiiteur du corps ; le corps arrête la légèreté de l'esprit et la fixe. Qui, velut summum bonum, laudal, unimœ nniuram, et, Imufuam malum, nuturam canm accusai, frofrclo et animam canialiler ajypetit, et carneut. curnaliter fugit; quoiiiam. iil vavilatp ^^cnlit humaua, non veritate divina (1). 11 n'y a pièce indigne de notre soin, en ce présent que Dieu nous a fait : nous eu devons compte juscpies à nn poil : et n'est pas une commission par acipiit à l'homme de conduire l'homme selon sa coiulitioii ; elle est expresse, naïve et très principale, et imus l'a le Créateur donnée sérieusement et sévèrement. L'autorité peut seule envers les communs entendements, et ])oise {pèse) plus en langage jiérégTin {étranger) ; rechargeons en ce lieu : StnHjbliœ proprium (juis von dixerit, ignavc contumuciter facere quai facienda sunt; et alio corpus impellere, alio aninnim; distrakique inter divnsissùnos motus (2)?

Or sus, ponr voir, faites-vous dire un jour les amusements et imaginations que celui-là met en sa tête et pour lesquelles il (h''tourne sa ))ensée d'un bon repas et plaint l'heure quil emploie à se nourrir : vous trouverez (piil n'y a rien si fade eu tous les mets de votre table que ce bel entretien de son âme (l(^ I)lus souvent il nous vaudrait mieux dormir tout à fait ((ue de veiller à ce cà quoi imus veillons) ; et trouverez que son discours et intentions ne valent pas votre capirotade {ragoût). Quand ce seraient les ravissements d'Archimède même, cpie serait-ce? Je ne touche pas ici, et ne mêle point à cette nuirmaille d"hommes que nous sommes, et à cette vanité de désir et cogitations qui nous divertissent, ces âmes vénérables

Cl) Quiconque exalte l'âme comme le souverain bien et condamne le corps comme cliose mauvaise, embrasse et chérit l'âme clianiellement et cliarneliement fuit la chair, parce (\u'\\ en juge par vanité humaine, non d'après la vérité divine. (Sai.nï Augustin, Cilc' de Dieu, XIV, V.)

(2) Peut-on nier que ce soit le propre de la sottise de faire lâchement et en maugréant ce qu'on est forcé de faire, de pousser le corps d'un côté et l'âme de l'autre, île se partager entre des mouvements si contraires. (SÉNÈQUE, Épilres, lxxiv.)

élevées par ardeur de dévotion et religion à une constante et ronscienciense méditation des choses di\nnes ; lesquelles, préoccupants par l'effort d'une vive ot véliémente espérance l'usago (U\ la nourriture étornello, l)ut liual et dernier arrêt des chréliens désirs, seul plaisir constant, incorruptible, dédaignent de s'attendre (damier leur attention) à nos nécessiteuses commodités, fluides et ambiguës, et résignent facilement au corps le soin et Tusage de la pâture sensuelle et temporelle : c'est nn élude privilégié. Entre nous, ce sont choses que j'ai toujours vues de singulier accord : les opinions supercélestes et les mœurs souterraines.

Esope, ce grand homme, vit son maître qui pissait en se promenant : « Quoi donc ! fit-il, nous faudra-t-il chier en courant? » Ménageons le temps, encore nous en reste-t-il beaucoup d'oisif et mal employé. Notre esprit n'a volontiers pas assez d'autres heures à faire ses besognes, sans se désassocier du corps en ce peu d'espace qu'il lui faut pour sa nécessité. Ils veulent se mettre hors d'eux et échapper à l'homme ; c'est fohe : au Heu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes ; au lieu de se hausser, ils s'abattent. Ces humeurs transcendantes m'effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles ; et rien t ne m'est fâcheux à digérer en la vie de Socrate que ses extases ■ et ses démoneries : rien si humain en Platon, que ce pour quoi ils disent qu'on l'appelle divin : et de nos sciences, celles-là me semblent plus teiTestres et basses, qui sont les plus haut montées ; et je ne treuve (trouve) rien si humble et si mortel en la vie d'Alexandre, que ses fantaisies autour de son immortalisation. Philotas le mordit plaisamment par sa réponse : il s'était conjoui avec lui par lettre de l'oracle de Jupiter Hammon qui l'avait logé entre les dieux : ^ Pour ta considération, j'en suis bien aise ; mais il y a de quoi plaindre les hommes qui auront à vivi-e avec un homme et lui obéir, lequel outrepasse et ne se contente de la mesure d'un homme. »

Dis le minorem quod geris. imperas il).

La gentille inscription de quoi les Athéniens honorèrent la venue de Pompéius en leur ville, se conforme à mon sens :

D'autant es-tu ùieu, comme Tu te reconnais hoimne.

(1) C'est en te soumettant aux dieux que tu règnes sur le monde. (Horace, Odes, III, vi, 5.)

1>I0 MONTAH.Xi: . — rjiAr. VI

('■'est iino ahsoliio perfection, et comme divine, de savoir jonir Inyalemenl de son être. Nons cherclions d'antres conditions, (Ktiir n'entendre Insat^e des nôtres, et sortons hors de nons |iiinr iH" savoii (jnel il y l'ait. Si avons nous {ir.uiiaut noua (iDijHS) Itean monter snr des éeliasses ; car, s.nr des écliasses, encore taul-il marclier (le nos jambes ; et au j)lus élevé Irùne du monde, si (oicorr) ne sommes-nous assis (|ue snr notre eul. I^cs plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle, sans extravagance. Or, la vieillesse a un peu besoin d'être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce Dieu protecteur de santé et de sagesse, mais gaie et sociale :

Frui paratis et valida mihi, Ijtloe, dones. et. precor, intégra

(Juin mente; nex lurpein senerlam ' Pefiere. tie<- rilliiirit carenteni. (1).

Montaigne s'est donc fait une doctrine morale, et nous venons de voir qu'il la défend sur un Ion qui n'est pas du tout celui d'un sceptique. Nous mesurons par là le clu'min qu'il a parcouru depuis la crise pyrrhonieniie.

Certes, il n'a rien p rdu de sa merveilleuse FOaple^se

d'e-îprit à dénia-îquer le; sophisme? et à confou Ire le; do^-

niati([iR^> d(î tout gen;e. et jusqu'au ho.it il lOote a

un maître admirable de prudeni'e iu'elle.tiie!Ie. Mais

au temps du ])yrrhonisme il devait en pnnci|)e suspendre

Moujours son jugement. Maintenant Montaigne croit qu'il

doit se pronoiu-er cha([ue fois que des faits donn;Mit uue

J)ase solide à son jugement, et nous l'entendrons tout à

"hem-e émettre des opinions très personnelles, voire même

(1) Accorde-moi, fils de Latone, de jouir des biens que j'ai acquis, de me conserver une santé robuste et, je t'en prie, toutes mes facultés intellectuelles, de mener une veillesse qui ne soit pas abjecte ni privée du commerce des muses. (lIoiucE, Odes, I, xxxi, 17.)

M (I N ï A I G N !■: C 0 N S E U N' A TE l" U :> l L

loiii à l'ait hardies pour son temps. En icvaiielie, cliaqiu; lois que les faits ne l'obligent })as à se décider, il estime (|u'il doit s'abstenii' comme par le passé. Jl doit rester daii& le doute avec Pyrrhon, et, comme Pprhon, faute d'opinion personnelle, se conformer à la pratique traditionnelle^ -

On a beaucoup discuté la question de savoir si Montaigne était chi'étien. Les uns lui prêtent une âme religieuse ; les autres foîit de lui un adversaù-e de la religion. En réalité, nous le trouverons, je crois, à égale distance dei-" — ^"^ ce-; deux extrêmes. Il était bien persuadé que la raison est incapable d'établir* la vérité des dogmes. Il ne croyait pas iu)n plus avec son cœur et avec sa sensibilité, qui était toute, pénétrée de paganisme, ^lais s'il ne pouvait pas prouver la.' vérité de la religion, il estimait aussi qu"il était téméraije de prétendi"e en démontrer la fausseté, et que, ne pouvant l)as en démontrer la fausseté, il devait l'accepter puisqu'elle avait pour elle l'autoiité de la tradition. Nous^ pouvons le croire quand il nous assure qu'il se soumet à Taulorité de l'Eglise, ([u'il se conforme aux pratiques du catholicisme. Mais s'il est chrétien ])ar habitude et ])ar tradition, il ne l'est ni de pensée ni de sentmient. 11 met. dans ses j)ratiques aussij^eu de lui-même qu'il est possibk'.

Aucuh~îait ne nous permtT"dI>" sorfn- "de nos iiïcértitucîès touchant la nature de Dieu, l'essence de l'âme, les destinées qui lui sont réservées a))rcs la mort. Xous avons vu Montaigne s'amuser dans YApoJogie à relever sur ces ([uestions mille opinions contradictoires des philosophes et conclure de tout ce fatras que nous ne savons rieji pareilles matières. H n'est pas plus avancé aujourd'hui i|u"au temps de VApologie. \\ ne peut donc qu'imiter Tyrrhoii, se tenir à la tradition. 11 nv s'en fiera |)as à sou jugement individuel, parce ([ue de |)areils |)roblèmes n- Hint pas (le la jnridiction -de son jugement individuel f

X'alle/ pas croire surtout rpi'il est protestant. 11 serait plutôt athée (pie protestant, et l'attitude des huguenots est à ses yeux la plus illogique qui se puisse. Les huguenots s'efforcent autour de lui de contrôler la tradition,

2^2 MONTAIG.Mî. — CHAP. VI

'{le la t'onigor, dy faii"e le départ entre les croyances ' ft)ndces et celles qui ne le sont pas. Ils font preuve d'or- !|uejl, se font forts de connaître ce qu'ils ne peuvent con- I laître. Montaigne ne- les suivra pas dans cette voie périlj euse : il sait que s'il commençait à rejetcM* certains dogmes, I ous les autres dogmes suivraient hienlôt, car notre raison ' u' j)eut que balbutier quand elle se mêle de religion. Si l'Ile s'en remet à ses projjres forces, tout est perdu. \ J-*^lle n'est guère plus com|)étente en poiiticpie. Sans

. / doute, ici, à la différeiu-e de ce (pii s(> produit pour les ' j dogmes religieux, nous constatons des faits ([ui semblent orienter notre jugement. Mais gardons-nous île Toulrecuidance qui nous est naturelle. En somme, la matière "apolitique est si complexe qu'elle dépasse nos intelligences. Déterminer, coimne tant de théoriciens se piquent de 1(^ faire, quelle est la meilleure fornu^ de gouvenu'ment et [)rétendre imposer cette forme à un peuple ([iielconcpu', c'est n'avoir pas le sentiment de la relativité de nos conceptions. JLe meilleur gouvernement iist-ppur chaque peuple celui auquel il est accoutumé. Ts^ous pouvons corriger un abus de détail, les faits nous instruisent assez |)()ur cela, mais ce serait une puérile naïveté que de eheicher à réfornuM' « une ])olic(î ».

('(imine nos mœurs et nos usages, pense Montaigne, uns croyances religieuses et nos opinions |)olitiques se l'abonnent j)eu à peu et s'inq)laiitent en nous par k force de Ihabitude. Ce sont les habitudes du grou])e social an([uel nous appartenons, et de même ((u'il est dangereux |)our \m particulier de changer de régime de vie, une société court un grand ris(pu' quand elle ronq)t avec ses traditions. La coutunu' peut faire de nous ce ({u'elle veut. I']||e nuuile nos esprits à sa guise. Les croyaiu-es et les usages qu'elle inq)rinu' eu nos ànu's nous apparaissent connue les seuls raisonnables. Tous les peuples érigenl ainsi eu vérités absolues li's o|iiuions (piils tieiuu^nl de rhabitiide. Il faut savoir (pi'elles ne sont (pie relatives, nuiis eu revanche il serait séditieux de s'insurger contn; elles et, par une révolte de notre orgueil, de mettre en

MONTAIGNE CONSERVATEUH 213

pév'û tout k' corps massif des traditions sur lequel re]iose la vie sociale.

Ce sont là des opinions bien fermes chez Montaigne, an sujet desquelles il n'a jamais varié, qu'il a seulement fortifiées de plus ni plus avec le temps. A toutes les époques il s'est fait un jeu de recueillir dans ses lectures des usages étranges (1). Ils étayent ])Our lui de plus en j)his solidement cette double vérité que la coutume peut tout sm* nous, et que, puisque c'est elle qui donne sa forme à la mentalité commune, on doit é\iter de l'ébranler par des « nouvelletés ».

(1) Voix à ce sujet les f-'ources (Vidées au seizième siècle, p. 2o-l e; suiv.

MON lAKiXK r.OXSKHVATKlIR

ni: I. rnKF. dr dieu et dk i. (mmoijtai m:

IiK'J A MKS (1)

De toutes les opinions lniiiiainos et anciennes toui-ii.inl l;i reli^Non, celle-là nie semble avoir eu plus de vraiseinl)Uince et [>lus (l'excuse, qui reconnaissait Dieu coninie une puissance inconipréiiensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la révérence que les humains lui rendaient sous (pieltiue visage, sous cpieUpie nom et en (piehiiie ni;inière (pie ce lût :

Jupiter omni-polem, reruui, rrquraquc. deumque l'rogenitor genilrixque (2).

t'e 7À'\(\ universellement a été vu du ciel d(> bon (j;il. T(»ut(^s polices ont tiré iriiit de leur dévotion : l(\s hommcîs, les actions im[»ies, ont eu partout les événements sortables. Les histoires p;n('iines reconnaissaient de la dignité, ordre, justice, et des pro-

(!) Essais, H, XII. b;i majeure partie de ce pjissage figurait dans l'éilifioii (le 1Ô80. mais il a H'cm (h; ii()mt)r('Mses additittns dans les éditions de 1588 et 1595. Il importe de noter au reste ipie ce n'est là <|ii'ini fragment relativenuMit court des déveluppements considérables (|ue Miintaii^iie a consacrés à l'examen des pnihlèmes de Dieu et de l'âme

(■'l .lupiter, tout-puissant, père et mère du monde, des rois et; des dieux (Valerins Sokanu.s, d'après saint Augustin, (JiliUle Dieu, VI I,

DIKL ET L'AME = I15

diges et oracles employés à leiir protit et instniction. en lenr? religions fabiUeuses. Dieu, par sa miséricorde, daignant i» Taventure fomenter par ces bénéfices temporels les tendres principes d'une telle quelle bnite connaissance que la raison naturelle nous a doiinée de lui au travers des fausses images de nos songes.

^^on seulement fausses, mais impies aussi et injurieuses sont celles que l'homme a forgé de son invention.

Et. de toutes les religions que saint Paul trouva en crédit à Athènes, celle qu'ils avaient dédiée à une Divinité cachée et inconnue lui sembla la plus excusable.

Pythagoras adimibra {esquissa, approcha) la vérité de plus près, jugeant que la connaissance de cette cause première et Etre des être? devait être indéfinie, sans prescription, sans déclaration : que ce n'était autre chose que l'extrême effort de notre imagination vers la perfection, chacim en amplifiant lïdée selon sa capacité. Mais si !Xuma entreprit de conformer à ce projet la dévotion de son peuple, l'attacher à ime religion purement mentale, sans objet préfixe et sans mélange matériel, il entreprit chose de nul usage : l'esprit htimain ne se saurait maintenir, vaguant en cet infini de pensées informes ; il les lui faut compiler en certaine image, à son modèle. La majesté di\ine s'est ainsi pour nous aucmiement (<n quelque manière) laissée circonscrire aux limites corporelles : ses sacrement? supernatitrels et célestes ont des signes de notre terrestre condition : son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles : car c'est l'honmie qui croit et qui prie. Je laisse à part les autres ;u-gimients qui s'employent à ce sujet. Mais ï\ peine (avee mal} me ferait-on accroire que la vue de nos cnicifix et peinture de ce piteux {piioriahle) supplice, que les ornements et mouvements cérémonieux (pleins de solennité) de nos églises, que les voix accommodées à la dévotion de notre pensée, et cette émotion des sens n'échauffent l'âme des peuples d'une passion religieuse de très utile effet.

De celles (1) auxquelles on a donné coros, comme la nécessité l'a requis, paniii cette cécité universelle, je me fusse, ce me ^..MiKio r>iii^ v'^i'.'inprs attacha' ;'' '•''"^' qui adoraient le Soleil.

Ml La lumière commune,

1/u il viu liiv.iuk' ; 01 .si Dieu ;ui v hct .* /« He) ftoita des yenx, Les rayons du Soleil sont ses yeux radleujk, .

(1) Des divinités.

^ir, ^== MoMAKiNK. — CHAI' Vl =

(,tui doiiiR'nt vk' à tmis. nous maint iciiiieiit et {i^anlciit. l'^t los faits des humaiiîs en ce monde regardent : ("e beau, ce grand soleil qui nous fait les saisons. Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisocs (1) ; l^ui remplit Tunivers de ses vertus connues ; Oui d'un trait de ses yeux nous dissi])e les nues : L'esprit, l'âme du monde, ardent et flamboyant, Kn la course d'un jour tout le ciel tournoyant ; Plein d'immenst! grandeur, rond, vagabond, et ferme ; Lequel tient dessous lui tout le nnmde pour terme ; En repos sans repos ; oisif, et sans séjour : Fils aîné de nature et le pi*re du jour (2).

U'aïUant qu'outre cette sienne n;randeur et beauté, c'est la pièce de cette machine que nous découvrons la |)lus éloli^née de nous, et, par ce moyen, si peu connue, qu'ils étaient pardonnables d'en entrer en admiration et révérence.

Tlialès(3), (jui le])remiers'ejujuêta(;Tf/iejT/((/)de telle matière, cstinui Dieu un esprit qui lit d'eau toutes choses ; Anaxijiiaudcr, que les Dieux étaient mourants et naissants à diverses saisons, et que c'étaient des nu)ndes infinis en nondire ; Anaxinu''nes, que l'air était Dieu, qu'il était produit et immense, toujours mouvant. Anaxagoras, le premier, a tenu la description et manière de toutes choses être conduite par la force et raison d'un esprit infini. Alcmœon a donné la divinité au soleil, à la lune, aux astres et à l'âme. Phythagoras a fait Dieu un esprit épamlu |)ar la nature de toutes- choses, d'où nos âmes sont déprises : l'armenides, un cercle entourant le ciel et maintenant le nu)n(lc par l'ardeur de la lumière. Empedocles disait être les Dieux les quatre natures desquelles toutes choses sont faites; Protagorai?, n'avoir rien que dire s'ils sont ou non, ou quels ils sont ; Democritus, tantôt que les images et leurs circuitions sont (lieux : tantôt cette nature qui élance ces images ; et puis notre science et intelligence. Platon dissipe sa créance à divers visages : il dit, au Timéc, le père du monde lu- se pouvoir nonniu>r ; aux Ltiis (pi'il ne se faut enquérir de son être; et ailleurs, en ces mêmes livres, il fait le monde, le ciel, les autres, la terre et ii(K âttics dir'iix, et reçoit en oiilri' ceux qui nul été reçus par

(\) \.vs douze signes du Zinliaqiie,.

(2) \'ers de UoNSAiiO, Ucmoidmiuvua peuiilc di; Friiiut:. i'.'i) La plupart des opinions (pie Montaigne rapporte ici siu' la (livinitcj lui ont diù fournies par Cicéko.n dans le De tuilura devrum.

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rancienne institution en chaque république. Xénophoii rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrate : tantôt ([u'il ne se faut enquérir de la forme de Dieu, et puis il lui fait établir que le soleil est dieu, et Tâme, dieu ; c^u'il n'y en a qu'un, et puis qu'il y en a plusieurs. Speusippus, neveu de Platon, fait dieu certaine force gouvernant les choses, et qu'elle est animale {animée) ; Aiistote astheure (à cette heure, tantôt) que c'est l'esprit, astheure le monde ; astheure il donne un autre maître à ce monde, et astheure fait dieu l'ardeur du ciel. Zenocrates en fait huit : les cinq nommés entre les planètes ; le sixième composé de toutes les étoiles fixes comme de ses membres, le septième et huitième, le soleil et la lune. Hérachdes Ponticus ne fait cpie vaguer entre ses avis, et enfin prive Dieu de sentiment, et le fait remuant (changeant) de forme à autre, et puis dit que c'est le ciel et la teiTe. Théophi-aste se promène de pareille iiTésolution entre toutes ses fantaisies, attribuant l'intendance du monde tantôt à l'entendement, tantôt au ciel, tantôt aux étoiles ; Strato, que c'est natui'e ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment ; Zeno, la loi naturelle, commandant le bien et prohibant le mal, laquelle loi est un animant {être vivant), et ôte les dieux accoutumés, Jupiter, Jimo, Vesta; Diogènes ApoUoniates, que c'est l'air. Xénophanes fait Dieu rond, voyant, oyant {entendant), non respirant, n'ayant rien de commun avec l'humaine nature. Ariston estime la forme de Dieu incomprenable, le prive de sens et ignore s"il est animant ou autre chose ; Cléanthes, tantôt la raison, tantôt le monde, tantôt l'âme de nature, tantôt la chalem" suprême entourant et enveloppant tout. Perseus, auditeur de Zeno, a tenu qu'on a surnommé dieux ceux qui avaient apporté quelque notable utilité à l'humaine vie et les choses mêmes profitables. Clu'ysippus faisait un amas confus de toutes les précédentes sentences {opinions) et compte, entre miUe formes de dieux cju'il fait, les hommes aussi qui sont inmiortalisés. Diagoras et Théodorus niaient tout sec qu'il y eût des dieux. Épicurus fait les dieux luisants, transparents et [)erflables {(Vune nature aérienne), logés, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couvert des coups, revêtus d'une humaini! ligure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul usage.

Kfjndeûiu genus case semper dixi, ct-dicani cœtUuin; :^tied cou non curare opinor, qiiid agal hunianum genus (1).

(1) Quaut à moi, j'ai toujoui-s cru, j'ai toujours pensé qu'il existe

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