‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 51 sur 61 · S MO.NTAKJNK — CHAP NI · texte numérisé non relu

S MO.NTAKJNK — CHAP NI

raisdiii- qui se fondent sur rexpérience et sur lo fait, celles-là, je ne les dénoue point ; aussi n'ont-elles j)oint de bout ; je les tranclie souvent comme Alexandre son nœud. Après tout, c'est mettre ses conjectures à bien haut prix, que d'en faire cuire un homme tout vif.

On récite par divers exemples (et Praistantius de son père), qu'assoupi et endormi bien plus loiu-dement que d'un parfait sommeil, il fantasia (imagina) être jument et servir de sommier [bête de soumié) à des soldats, et ce qu'il fantasiait, il l'était. Si les sorciers songent ainsi matériellement, si les songes parfois se peuvent ainsi incorporer en effets, encore ne crois-je pas (|uc notre volonté en fût tenue à la justice.

Si Montaigne se prononce avec tant de netteté contre la croyance aux sorciers, c'est que le merveilleux sous toutes ses formes lui est suspect. On lui parle sans cesse d'interventions de Dieu, des anges ou des démons dans les at't"air(>s humniiu's actuelles, de miracles, de prodiges, et jamais il n'm a constaté. Voyez encore combien il diûcre de la plupart de ses contemporains dans sa manière de parler des monstres. Autour de lui des auteurs en vogue font des recueils de prodiges. Ils notent soigneusenuMit les grandes guerres, les jiestes, les calamités publiques qui ont accompagné ou suivi de près l'apparition des monstres. C'est ([ue les monstres, pensent-ils, présagent les grands malheurs. Ils sont les signes des colères de Dieu et annoncent ses vengeances. Bouaystuau, dans ses Histoires prodigieuses, alors si goûté(>s, se v^nUi d'avoir donné l'explication des merveilles qu'il entasse dans son livre. Elles sont les signes sensibles de l'ire de Dieu, et commaiidenl aux hommes de multiplier leurs prières et de redonbler de ferveur afin d'écarter de leurs têtes la vengeance divine qui les nuMiace. Tcsserand, continuateur de Bouaystuau, ^ énumèrc toutes les iiu)ndations dont il a eu connaissance,

OPINIONS SLIU LES MONSTKES 239

et il montre que toutes ont eu pour objet indiscutable de punir de notables « niéehanee^tés », que presque toutes on( annoncé de terribles calamités. Dans un déiDordemenI de la Seine, survenu tout récemment, en 1565, il reconnaîi une marque de la fureur divine exaspérée' par Tobstinalion des calvinistes. Ambroise Paré lui-même a beau étendre autant que possible le domaine des explications rationnelles, il admet que pour la plupart les monstres sont les signes de grands malheurs. Écoutons comme Montaigne, qui n'est pas un savant, mais guidé par son seul bon sens, plaisante ces interprétations profondes. Pour lui, les monstres s'expliquent par des causes naturelles, notre ignorance seule nous cache leur raison d'êti'c et nous suggère de si étranges divagations.

d'un knkant monstkijkux^ (1)

Ce conte s'en ira tout simple, car je laisse aux médecins d'en discourir. Je vis avant-hier un enfant que deux lionnnes et une nourrice, qui se disaient être le père, ronde et la tante, conduisaient pour tirer quelque sou de le montrer à cause de son étrangeté. Il était, en tout le reste, d'une forme commune et se soutenait sur ses pieds, marchait et gazouillait, à pini près connue les autres de même âge : il n'avait encore voulu prendre autre nourriture que du tétiu de sa nourrice ; et ce qu'oii essavii en ma présence de lui mettre en la bouche, il le mâcliait un [)cii ('! le rendait sans avaler ; ses Cris semblaient bien avoir quelq e chcse de |)articuher ; il était âgé de quatorze mois justemen;. Au-dessous de ses tétins, il était pris et collé à un autre enfant, sans tête, et qui avait le conduit du dos étoupé (arrêté), le rest > (Mitier; car il avait bien l'un bras plus court, mais il lui avait été rompu par accident, à leur naissance; ils étaient joint; face à face, et comme si un plus petit enfant en voulait accollei' un ph:s grandelet. I.a jointure et l'espace })ar où ils se tenaient n'éiaiint que de quatre doigts, ou environ, en manière que si vous retroussiez cet enfant imparfait, vous voyiez au-dessous le uoml)ril de l'autre; ainsi la couture se faisait entre les tétiiis

(1) Essais, II, XXX.

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et son nombril. Le nombril de l'imparfait no so pouvait voir, mais oui bien tout le reste de son. ventre. Voilà comme ce qui n'était pas attaché, comme bras, fessier, cuisses et jambes dt^ cet imparfait, denifuraient pendant et branlant sur l'autre, et lui pouvait aller sa lonufueur jusfju'à mi-jambe. La nourrice nous ajoutait (pril urinait par tous les deux endroits ; aussi étaient les metnbres de cet autre nourris et vivants, et en même point que les siens, sauf qu'ils étaient plus petits et menus. Ce double corps et ces membres divers se rapportant à une seule tête pourraient bien fournir de favorfd)le pronostic au Roi, de maintenir sous Tunion de ses lois ces parts et pièces diverses de notre état ; mais, d;- peur que Tévénement ne les démente, il vaut mieux le laisser passer devant, car il n'est que de deviner en choses faites : Ut qutiin jttclu suni, iuni ad conjcdurain aliqiia iiitcriinhitioiic rcrort'ulin- (1); comuii' on dit d'Epiraénides, qu'il devinait à reculons.

Ce que nous appelons monstr.'s ne le sont pas à Dieu, qui voit en Timmensité de son ouvrage lin Unité des formes qu'il y a comprises ; et est à croire (pie cette li;u;ure qui nous étonne se rapporte et tient à (luehpie autre fii^ure de même genre inconnu à l'homme. De sa toute sagesse il ne part rien que bon, et connnun et réglé; mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation. (^«')'? crrhro ridet, non niimiur, elinmsi, eur fiai riescil. Quod ante non vidii, ùî, si evenerit, ostpnfum esse cmsel (2). Nous appelons contre nature ce (|ui advient contre la coutume : rien n'est que selon elle, (piel qu'il soit. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous Terreur et l'étonnement (pic la lujuvelleté nous apporte.

(1) Afin (le ponvuir, par <|uel(|ue interprétation, faire cadrer l'événement avec la eonjecture. (CnKKON, Dr diviriationc. il, x.xxi.)

(2) Ce (|ue l'on voit souvent, on ne s'en étonne pas, même si Ton en ignore la cause. Mais (jue (pielque diose se produise qu'on n'a point encoie vue. on y voir un prodige. (Cickiion, />(' (///:i/u///o»''. Il,

.WII.)

LES SENTIMENTS HUMAINS 2id

VT

Ou a pu remarquer déjà, en lisant quelques-imes des citations qui précèdent, que Montaigne devait rorioinalité de sa pensée à son cœur non moins peut-être qu'à sa raison. Faii"é de lui un pur logicien serait ramoindrir singulièrement. On a tant parlé de son égoïsme, tant montré en lui Thomme des livres, isolé dans sa toiu: d'ivoire, qu'il importe de réagir. Loin de se soustraire, dans sa « libraii'ie », aux bruits du dehors, il tenait son âme large- '^ ment ouverte aux influences du monde et aux leçons de choses. Vivant dans un temps d? terribles calamités, il a senti battre son cœm' d'une compassion profonde pour les: misères dont il était entouré. Si ce sont bien les faits quiont dicté ses éloquentes protestations Contre la torture et contre les procès de sorcellerie, ces faits-là avaient troublé sa sensibilité tout autant que sollicité sa pensée. Il haïssait la craauté par-dessus tous les autres \dces, lui qui ne ^ pouvait pas sans émotion voù* « tordre le cou à un poulet », ou, tout chasseur qu'il était, entendre les os d'un lièvi-e craquer sous la dent des chiens. H a parlé des malhems des paysans avec des accents que notre littératme après lui ne nous fera plus entendi'e pendant longtemps. Les atrocités mouics cpi'inspnaient alors les haines religieuses ont soulevé son indignation. « A peine me pouvais-je persuader, dit-il, avant que je l'eusse vu, qu'il se fût trouvé des âmes si monstrueuses qui, pour le seul plaisn du meurtre, le voulussent commettre : hacher et détrancher les membres d'autrui, aiguiser leur esprit à inventer des tounnents inusités et des morts nouvelles, sans inimitié, sans profit, et pour cette seide fin de jouir du plaisant spectacle des gestes et mouvements pitoyables, des gémissements et voix lamentables d'un homme mou-

2ii> MONTAICM'. — CIIAP. VI

r.inl cil nngoissi" (I). » Et ailleurs :« Je suis f|iril s'est Inmvé (les simples paysans s'être lalssr iciiller la piaule fies pieds, écraser le bout des doigts atuut (mur) le eliieu (Fuue pistole, pousser les y{'ux saiii!;lauls liois de la tète à j'oree d'avoir le Irout serré d'uue grosse corde avant <(ue d(» s'être seulement voulu mettre à rançon. J'en ai vu un, laissé pour mort tout nu dans un fossé, ayant le eol tout meurtri et enflé d'un licol qui y pendait encore, avec lequel on l'avait tirasse toute la nuit à la queue d'un cheval, le cjrps percé en cent lieux à coups de dague, qu'on liii avait donnés non pas pour le tuer, mais pour lui faire (le la douleur et de la crainte, qui avait souffert tout cela, e1 jiis([ii'à y avoir |)erdu parole et sentiment, résolu, à ce ([îî'il me dit, d" mourir plutôt mille morts (comme de vrai, (jiiant à sa souffrance, il en avait ])a.ssé une tout entière) avant (jue lien ])romettre (2). » Qu'on puisse ctuivrir du |)rét>'xte d.' religion des horreurs ])areilles, voilà qui révolte la conscience de Montaigne. 11 est seul en son t(>mps, ou presque seul (3), à prot(>ster contre les aJKUni- JUihles cruautés etarcées par les conquérants espagnols sur les Indiens de rAmériqiu\ C(^ sont des sauvages, des' mécréants, à p(>ine comptent-ils pour des hommes dans l'opinion j)iil)lique. Écoutons comment Montaigne jmrle d'eux.

LA CRUAUTl': DES ESPAGNOLS EN AMKRIQl'K ( t)

Notre inonde vient d'en trouver un autre (et qui nous répond si c'est le dernier de ses frères, puisque les démons, les sibylles, ) et nous, avons ignoré cottiii-ei jiisrprà cotte heure?) non moins

(1) Esxais, II, XI.

(2) liid., Il, xxxn.

(î3) Il avait pu lire un ouvnif^e de Las Casas, le défenseur vénéré des Indiens auprès du gouverneniout (;sp;iguul, ouvrage qui avait été traduit par Migrodde en 1579: flisloire admirable des horribles insoleiin's, crnavlh cl liiran>iiesexrrnk"< vnr les Espaqmls es Indes occidentales. Ri. 'Il ne prouve (pie Montaigne ait fait usage de cet opuscule.

(4) Essais, III, VI.

LES SEiMlMENTS IILMAlNS 243

giand, pleJu et membru que lui, toutefois si nouveau et si enfant qu'on lui apprend encore son A, B, C; il n'y a pas cin quante ans qu'il ne savait ni lettres, ni poids, ni mesures, ni \ c lements, ni bleds, ni vignes ; il était encore tout nu, au «;iron, et ne vivait que des moyens de sa mère nourrice. Si nous concluons bien de lujtre fin, et ce poète fl) de la jeunesse de son siècle, cet autre monde ne fera qu'entrer en lumière quand le nôtre en sortira ; Tunivers ton)bera en paralysie ; l'un membre sera perclus, l'autre en vigueur. Bien crains-jo que nous aurons très fort hâté sa déclinaison et sa ruine par notre contagion, et que nous lui aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts, (''était un monde enfant ; si (pourtant) ne Tavons-nous pas fouetté et soumis à notre discipline par l'avantacre de notre Valoi;r et forces naturelles, ni ne l'avons pratiqué par noti'e justice et bonté, ni subju^ié par notre magnaniiniié. La plupait de lems réponses et des négociations faites avec eux témoignent qu'ils ne nous devaient rien en clarté d'esprit naturelle et en pertinence ; l'épouvantable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce roi où tous les arbres, les fruits et toutes les herbes, selon l'ordre et grandeur qu'ils ont en un jardin, étaient excellemment formées en or, comme en son cabinet tous les animaux (pli naissaient en son état et en ses mers, et la beauté de leurs ou\Tages en pieiTerie, en plume, en coton, en la peinture, montrent qu'ils no nous cédaient non plus en l'industrie. Mais quant à la dévotion, observance des lois, bonté, libéralité, loyauté, franchise, il nous a bien servi de n'en avoir pas tant qu'eux ; ils se sont perdus par cet avantage, et vendus et trahis eux-mêmes.

Quant à la hardiesse et courage, qi'.aut à la fermeté, constance, résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrais pas d'opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens que nous avons aux mémoires de notre monde par deçà. Cai- pour ceux qui les ont subjugués, qu'ils ôtent les ruses et bastelages de cjuoi ils se sont servis à les piper, et b juste étonnement qu'apportait à ces nations-là

(1) 11 s'agit (!f Lucrèce. IMùiitaigne vient de citer des vers de ci; poète où il exprime cette idée que le monde de son temps ne faisait que de naître. îlontaigne a parlé également, dans le paragraphe précédent, des raisons que ses contemporains pensaient avoir de « ooiiduro l'inclitiati'n et la déiiépitude du monde par les argumcutis » tirés de leur propre « faiblesse et décadence ».

m MONTAIGNE. — O.HAI'. VI

de voir aniver si inopinémeuL des gens barbus, divers (différenlé) en langage, en religion, en forme et en contenance, (l'un endroit du monde si éloigné, et où ils n'avaient jamais su qu'il y eût habitation quelconque, montés sur de grands monstres inconnus, contre ceux qui n'avaient non seulement jamais vu (le cheval, mais bête quelconque duile {dressée) à porter et soutenir homme ni autre charge; garnis d'une peau luisante et dure et d'une ainie tranchante et resplendissante, contre ceux {|ui. pour le miracle de la Tueur d'un miroir ou d'un couteau, nllaient échangeant une grande richesse en or et en perles, et qui iiavaient ni science ni matière par où tout à loisir ils sussent percer notre acier ; ajoutez-y les foudres et tonnerres de nos pièces et arquebuses, capables de troubler César mênu\ qui (si on) l'en eût surpris autant inexpérinuMité et à cette heure, contre (les j)euples nus, si ce n'est où l'invention était arrivée de quelque tissu de coton, sans autres armes, j)our le plus, que d'arcs, pierres, bâtons et bouchers de bois ; des peuples surpris, sous couleur d'amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues ; ôtez, dis-je, aux conquérants cette disparité, vous leur ôtez toute l'occasion de tant de victoires. Quand je regarde cette ardeur indomptable de quoi tant de milUers d'hommes, femmes et enfants, se présentent et rejettent à tant de fois aux dangers inévitables, pour la défense de leurs dieux et de leur liberté; cette généreuse obstination de souffrir toutes extrémités et difficultés, et la mort, plus volontiers que de se soumettre à la domination de ceux de qui ils ont été si honteusement abusés, et aucuns clioisissaut plutôt de se laisser défailhr par faim et par jeûiu', étant ])ris, (pie d'accepter le vivre des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses ; je prévois que, à qui les eût attaqués pair à pair et d'armes, et d'expérience, et de lUimbre, il y eût fait aussi dangereux, et plus, qu'en autre guerre que nous voyons.

Que n'est tombée sous Alexandre, ou sous ces anciens Grecs et Romains, une si noble cojiquête, et une si grande mutation et altération de tant d'empires et de peuples sous des mains qui eussent doucement i)oU et défriché ce qu'il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences qu(^ nature y avait produites ; mêlant non seulement à la culture des terres et ornement des villes les arts de de(,;i, en tant qu'elles (les arts) y eussent été nécessaires, mais aussi mêlant les vertus grecques et romaines aux originelles du pays! Quellc][réparation eût-ce été, et quel amendement à toute cette macliine,

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