‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 52 sur 61 · LES SENTIMENTS HUMAINS · texte numérisé non relu

LES SENTIMENTS HUMAINS

que les premiers exemples et déportements nôtres, qui se sont présentés par delà, eussent appelé ces peuples à l'admiration et iinitation de la vertu, et eussent dressé, entre enx et nous, une fraternelle société et intelligence! Combien il eût été aisé de faire son profit d'âmes si neuves, si affamées d'apprentissage, ayant, pour la plupart, de si beaux commencements naturels ! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience, à les plier plus facilement vers Ig. trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d'inhumanité et de cruauté, à lexemple et patron de nos mœurs. Qui mit jamais à tel prix le service de la mercadence (commerce, intérêt mercantile) et de la trafique? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de Tépée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée, pour la négociation des perles et du poivTe? Mécaniques victoires ! Jamais l'ambition, jamais les inimitiés pubHques, ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horril)les hostihtés et calamités si misérables.

En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, aucuns Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée ; et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées : « Qu'ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand prince de la teiTc habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes; quC; s'ils voulaient lui être tributaires, ils seraient très bénignement traités ; » leur demandaient des \avres poiu: leur nourriture, et de l'or pour le besoin de quelque médecine ; leur remontraient, au demeurant, la créance d'nn seul Dieu et la vérité de notre religion, laquelle ils leur conseillaient d'accepter ; y ajoutant quelques menaces. La réponse fut telle : « Que, quant ci' être paisibles, ils n'en portaient pas la mine, s'ils l'étaient; quant à leur roi, puisqu'il demandait, il devait être indigent et nécessiteux; et celui qui lui avait fait cette distribution, honmie aimant dissension, d'aller donner à un tiers chose qui n'était pas sienne, pour le mettre en déliât contre les anciens possesseurs ; quant aux vivres, qu'ils leur en fourniraient ; d'or, ils en avaient peu, et que c'était chose qu'ils mettaient en nulle estime, d'autant qu'elle était inutile au service de leur vie, là où (alors que) tout leur soin regardait seulement h la passer heureusement et plaisammeîit ; pourtant (par suite) ce qu'ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux,

fiu'ils le prissent hardiment. Quant à un seul Dieu, le discoiu-s leur en avail plu ; mais qu'ils ne voulaient changer leur reli- •ii on, s'en étant si utilement servis si longtemps; et qu'ils n'avaient aceoutumé prendre conseil que de leurs amis et connaissants : quant aux menaces, c'était signe de faute de jugement, d'aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus. Ainsi, qu'ils se dépêchassent promptenient de vider leur teiTe : car ils n'étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers ; autrement, qu'on ferait d'eux comme de ces autres, leur montrant les têtes d'aucuns liommes justiciés nu tour de leiu- ville. Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance. Mais tant y a que ni en ce lieu-là, ni en plusieurs autres où les Espagnols ne trouvèrent les marchandises qu'ils dierchaient, ils ne firent arrêt ni entreprise, (juelquo autre commodité qu'il y eût : témoin mes Cannibales (1).

Des deux les plus puissants monarques de ce monde-hi, et à l'aventure de cettui-ci, rois de tant de rois, les derni;'rs qu'ils eu chassèrent : celui du Pérou, ayant été pris en une bataille, et mis à une rançon si excessive C|u'oIle surpasse toute créance ; et cel!e-l;'i fidèlement payée, et avait donné, par sa conversation, signe d'un courage franc, Ubéral et constant, et d'un entendement net et bien composé, il prit envie aux vainqueurs, après en avoir tiré un miUion trois cent vingt-cinq nulle cin(| cents pesants d"or, outre l'argent et autres choses qui ne montèr.'ut pus moins (si que (dr sorte que) leuis chevaux n'allaient plas ferrés que d"or massif), de voir encore, au prix de quelque déloyauté que ce fût, quel pouvait être le reste des trésors de ce roi, et jouir librement de ce qu'il avait resserré. On lui a[)posta une fausse accusation et preuve, qu'il desseignait {«vait le dessein) de faire soulever ses provinces pour se remettre en liberté : sur (juoi, par beau jugenu-nt de ceux mêmes qui lui avaient dressé cette trahison, on h condamna à être pendu et étrant,flé publiqnenu-nt, lui ayant fait raeiieter \: toinu Mit d'être brûlé tout vif, par le baptême qu'on lui donna au supplice même ; accident horrible et inouï, (ju'il souffrit [)0!irtant sans

(I) N'ayant point trouvé d'or chez les Cannibales (on désignait ainsi surtout les habitants du Brésil), les Ks|Ki.gno1s n'avaient fait che/. eux aucun établissement duralile. Montaigne dit " mes > caiiiiibalcs, parce i|u'.l leur a cuisacn'' un essai, le trente et unième 'lu premier livre.

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se démentir ni de contenance ni de parole, d'une forme et gravité vraiment royale. Et puis, pour endormir les peuples étonnés et transis de choses si étranges, on contrefit un grand deuil de sa mort, et lui ordonna-t-on des somptueuses funérailles.

L'autre, roi de Mexico, ayant longtemps défendu sa ville assiégée et montré en ce siège tout ce que peut et la souffrance et la persévérance, si oncque prince et peuple le montra, et son malheur l'ayant rendu vif {vivant) entre les mains des ennemis, avec capitulation d"être traité en roi (aussi ne leur fît-il rien voir en la prison indigne de ce titre) ; ne trouvant point après cette victoire tout l'or qu'ils s'étaient promis, quand ils eurent tout remué et tout fouillé, ils se mirent à en chercher des nouvelles par les plus âpres géhennes de quoi ils se purent aviser sur les prisonniers qu'ils tenaient. Mais, pour n'avoir rien profité, trouvant des courages plus forts que leurs tourments, ils en \nm-ent enfin à telle rage que, contre leiu' foi et contre tout droit des gens," ils condamnèrent le roi même et l'un des principaux seigneurs de sa cour à la géhenne en présence l'un de l'autre. Ce seigneur, se trouvant forcé de la douleur, environné de brasiers ardents, tourna sur la fin piteusement sa vue vers son maître, comme pour lui demander merci de ce qu'U n'en pouvait plus ; le roi, plantant fièrement et rigoureusement les yeux sm- lui, pour reproche de sa lâcheté et pusillanimité, lui dit seulement ces mots, d'une voix rude et ferme : « Et moi, suis-je dans un bain? suis-je pas plus à mon aise que toi? » Celui-là soudain après succomba aux douleurs et momuit sur la place. Le roi, à demi rôti, fut emporté de là, non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des âmes si barbares, qui. pour la douteuse information de quelque vase d'or à piller, fissent griller devant leurs yeux un homme, non qu'un roi (je ne dis pas même un roi) si gi'ahd et en fortune et en mérite), mais ce fut que sa constance rendait de plus en plus honteuse leur cruauté. Ds le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de se déhvror, par armes, d'une si longue captivité et sujétion ; où il fit sa fin die^ne d'un magnanime prince.

A une autre fois, ils mirent brûler pour un coup, en même l'eu, (juatre cent soixante hommes tout vifs: les quatre cenlj, du commun peuple; les soixante, des principaux seigneurs d'une province, prisonniers de guerre sini|)ienienl. Nous tenous d'eux-mêmes ces narrations ; car ils ne les avouent pas seulement. ils s'en vantent et les prêchent. Seniit-ce pour témoignage de

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leur justice, ou zèle envers la religion? Certes, ce sont voies trop diverses (opposées) et ennemies d'une si sainte fin. S'ils se fussent proposes d'étendre notre foi, ils eussent considéré que ce n'est pas en possession de terres qu'elle s'amplifie, mais en possession d'hommes : et se fussent trop contentes des meurtres que la nécessité de la guerre apporte, sans y mêler indilîéremnient une boucherie, comme sur des bêtes sauvages, universelle, autant que le fer et le feu y ont pu atteindre ; n'en ayant conservé, par leur dessein, qu'autant qu'ils en ont voulu faire de misérables esclaves pour l'ouvrage et service de leurs minières ; si que (de sorte que) plusieurs des chefs ont été punis à mort, sur les lieux de leiu"S conquête, par ordonnance des rois de Castille, justement offensés de liiorreur de leurs déportements, et quasi tous désestimés et mal-voulus. Dieu a méritoirement permis que ces grands pillages se soient absorbés par la mer en les transportant, où par les guerres intestines de quoi ils se sont mangés entre eux; et la plupart s'enterrèrent sur les lieux sans aucun fruit de leur victoire.

31ontaigne n'est j)as moins un précurseiu' par l'idée qu'il se fait de l'honnête homme. Sous rinfluonce de l'Italie, la vie do société cherchait à s'organiser chez nous. Très vite, au seizième siècle les salons et les académies avaient pullulé dans la péninsule. On y cultivait la conversation ])olie, les belles manières, les jeux de société. Des théoriciens les guidaient de leurs préceptes et de leurs conseils. Avec toute la civilisation italienne, la politesse italienne chercha à passer les Alpes. On traduisit en français les ouvrages de ))resque tous les maîtres de civilité, celui de Balthasar Castiglione, qui avait tracé le portrait idéal de l'homme de société à la manière dont Cicéron avait peint le j)arfait orateur, celui de Giovanni délia Casa intitulé le Galateo ou des Façons d manières qu'un gentilhormne doit tenir en toute rnmpnrjme. On y apprenait à se moucher i-n public cl à manger proprement ; on y lisait qu'on ne doit pas

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prêter sou mouchoir après s'en être servi, qu'il c•on^'ient de ne pas arroser le visage de ses voisins en éternuant, qu'on ne doit pas bâiller avec fracas au milieu de la conversation ni s'éplucher le nez avec les doigts. Ces indications élémentaires n'étaient sans doute pas superj&ues, car il semble qu'on les ait goûtées, et d'ailleurs le Galateo contenait aussi des conseils moins terre à terre. A la smte de Catherine de Médicis, une nuée de com'tisans itahens s'abattit sur Paris, apportant, après la théorie, l'exemple de leurs façons. La cour se pohça et servit de modèle au jiays tout entier. Mais la rudesse des tempéraments empêchait qu'on fît de rapides progrès dans cette voie. Les gueiTes de rehgion, en déchaînant tous les appétits et en provoquaut les brutahtés que l'on sait retardèrent sans doute chez nous l'éveU de la vie mondaine.

Montaigne, dont les mœm's étaient douces et que les passions religieuses troublaient fort peu, fut plus que ses ■contemporams touché par l'idéal nouveau. Il lut la plupart des omTages itahens "sur la vie de société. En Italie il se déclara frappé par la multitude des académies, par la vivacité d'esprit qu'elles développaient chez leurs membres. La conversation avec un habile homme était pour lui un régal. Les plaishs de société le séduisaient plus que tout autre' plaish* et tenaient une grande place dans ses préoccupations. En se peignant lui-même, il ne pouvait mancj^uer de les peindre. Qu'il se regarde vi\Te devant nous, et ses réflexions sm l'honnête homme et sur la conversation jailhi'ont comme out jailh ses méditations morales. Son château est fort hospitaher, et l'on y est accueilli par le plus affable des hôtes. On y joue à des jeux de société. Le maître de la maison est expert en matière de ci\'ilité : il eu tiendiait école, mais il fait trêve aux cérémonies afui de -donner à ses manières plus de famiharité et pour mettre ses ^^siteurs mieux à l'aise. H a le souci constant de ne jamais les choquer, et c'est pom- ce motif qu'il se soumet si scrupiûeusement aux usages et fuit toute singularité dans ses façons. Tout son progi-amme pédagogique, spécialement destiné à la noblesse, ne vise c^u'à former des

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hommes du monde, et les jésuites, qui dans leui's collèges instruiront au dix-septième siècle les enfants de la bonne société, se trouveront d'accord avec lui sur bien des points. 11 use des livres en homme de goût, qui leur demande seulement du plaisir et ne s'astreint à aucune étude sérieuse, et nous l'avons entendu juger en honnête honmie, très dégagé des préjugés d'école, les grands auteurs de l'antiquité. Ses opinions littéraiiTS et ses goûts sont déjà ceux de la société polie du dix-septième siècle. Dans deux essais surtout, l'essai De trois commerces et l'essai De Vart de cmifé)'er, il nous a dit ses idées sur la femme, qui est la parure des salons, sur 1' « honnête et habile homme » dont il recherche la causerie, sur la conversation et les disjjositions qu'on y doit apporter.

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