‹ Montaigne; textes choisis et commentésChapitre 53 sur 61 · L — DES FEMMES SAVANTES · texte numérisé non relu

L — DES FEMMES SAVANTES

. Les savants chopent volontiers à cette pierre ; ils font toujours parade de leur magistère et sèment leurs livres partout ; ils en ont en ce temps entonné si fort les cabinets et oreilles des dames, que si elles n'en ont retenu la substance, au moins elles en ont la mine ; à toute sorte de propos et matière, pour basse et populaire qu'elle soit, elles se servent d'une façon de parler et d'écrire nouvelle et savante, ..

Uoo sermone pavent, hoc iram, qaudia, curas, Hoc cunda effundunt animi sécréta; quid ultra? Concumbunt docte (2);

et allèguent Platon et saint Thomas aux choses auxquelles le premier rencontré servirait aussi bien de témoin ; la doctrine qui ne leur a pu arriver en l'âme leur est demeurée en la langue. Si les bien-nées me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses ; elles cachent et couvrent

(1) Essais, III, ra.

(2) C'est dans ce style que se traduisent leurs craintes, dans ce style que leurs colères, leurs joies, leurs chagrins s'expriment; dans ce style que se répandent jusqu'à leurs plus secrotos pt-nsées. Que dirai-je enfin? C'est doctement qu'elles se pâment. (Juvénal, VI, 189.)

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leurs beautés sous des beautés étrangères ; c'est gi'ande simplcsFe d'étouffer sa clarté, pour luire d'une lumière empruntée; elles sont enterrées et ensevelies sous l'art, de capsula lolœ (1). CVst qu'elles ne se connaissent point assez ; le monde n'a rien de plus beau ; c'est à elles d'honorer les arts et de farder le fard. Que leur faut-il, que vivre aimées et honorées? elles n'ont et ne savent que, trop pour cela; il ne faut qu'éveiller un peu et réchauffer les facultés qui sont en elles. Quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique, et semblables drogueries si vaines et inutiles à leur besoin, j'entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent le fassent pour avoir loi de les régenter sous ce titre, car quelle autre excuse leur trouverais-je? Baste {suffil) qu'elles peuvent sans nous ranger la grâce de leurs yeux à la gaieté, à la sévérité et h la douceur, assaisonner un nenni de rudesse, de doute et de faveur, et qu'elles ne cherchent point d'interprète aux discours qu'on fait pour leur service ; avec cette science, elles commandent à baguette, et régentent les régents et l'école. Si toutefois il leur fâche de nous céder en quoi que ce soit et veulent par curiosité avoir part aux livres, la poésie est un amusement propre à leur besoin ; c'est un art folâtre et subtil, déguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. liilL's tireront aussi diverses commodités de l'iiistoire. En la philosopiiie, de la i)art qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à juger de nos humeurs et condilions, à se défendn; de nos tralu'sotis, à régler la témérité de leurs propres désirs, aménager leur liberté, allong r les plaisirs de la vie, et à porter humainement linconstanced'un serviteur, la rudesse d'un mari et l'iinportunité des ans et des rides, et choses semblables. Voilà, pour le plus, la part que je lour assignerais aux sciences.

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