FRAGMKNT DE LETTRE SUR LA MORT DE LA BOKTIE
... Quant à ses dernières paroles, sans doute si homme en doit rendre bon compte, c'est moi ; tant parce que, du long de sa maladie, il parlait aussi volontiers à moi qu'à nul autre, que aussi parce que, pour la singulière et fraternelle amitié que nous nous étions entre-portée, j'avais très certaine connaissance des intentions, jugements et volontés qu'il avait eus durant sa vie, autant sans doute qu'homme peut avoir d'un autre. Et parce que je les savais être hautes, vertueuses, pleines de très certaine résolution et, quand tout est dit, admirables, je prévoj^ais bien que, si la maladie lui laissait le moyen de se pouvoir exprinu'r, qu'il ne lui échapperait rien, en une telle nécessité, qui ne fût grand et plein de bon exemple : ainsi, je m'en prenais le plus garde que je pouvais. Il est vrai, monseigneur, comme j'ai la mémoire fort courte et débauchée encore par le trouble que mon esprit avait à souffrir d'une si lourtle perte et si importante, qu'il est impossible que je n'aie oubhé beaucoup de choses que je voudi-ais être sues ; mais celles desquelles il m'est souvenu, je vous les manderai le })lus au vrai qu'il me sera possible ; car, pour le représenter aussi fièrement arrêté en sa brave démarche, pour vous faire voir ce courage invincible dans un corps atterré et assommé par les furieux efforts de la mort et de la douleur, je confesse qu'il y faudrait un beaucoup meillem' style que le mien : parce que, encore que durant sa vie, quand il parlait de choses graves et importantes, il en parlait de telle sorte qu'il était malaisé de les si bien écrire, si est-ce que {^pourtant) à ce coup il semblait que son esprit et sa langue s'cffor(,-assent à Tenvi, comme pour lui faire lem der-
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nier service : car sans doute je ne le vis jamais plein ni de tant et de si belles imaginations, ni de tant d'éloquence, comme il a élé le long de cette maladie. Au reste, monseigneur, si vous trouvez que j'aie voulu mettre en compte ses propos plus légers et ordinaires, je l'ai fait à escient ; car, étant dits en ce temps-là et au plus fort d'une si grande besogne, c'est un singulier témoignage d'une âme pleine de repos, de tranquillité et d'assurance.
.Muiitaignc nous dit alors l'attaque soudaine du mal qui devait en quelques jours emporter son ami. Quand tout est désespéré, il ne le quitte plus, et nous assistons à la scène où La Boctie, sachant sa fin toute proche, met ordre à ses affaires et réconforte avec un courage stoïque sa femme et son oncle épouvantés. Puis Montaigne continue en ces termes :
Deux ou trois heures après, tant pour lui continuer celle grandeur de courage, que aussi parce que je souhaitais, pour la jalousie que j'ai eue toute ma vie de sa gloire et de son honneur, qu'il y eût plus de témoins de tant et si belles preuves de magnanimité, y ayant plus grande compagnie en sa chambre, je lui dis que j'avais rougi de honte de quoi le courage m'avait failli à ouïr ce que lui, qui était engagé dans ce mal, avait eu countge de me dire : que jusque lors j'avais pensé que Dieu ne nous donnât guère si grand avantage sur les accidents humains, et croyais malaisément ce que quelquefois j'en lisais parmi les histoù'es : mais qucn ayant senti une telle preuve, je louais Dieu de (pioi c'avait été en une personne de qui je fusse tant ainu'', et que j'aimasse si chèrement ; et que cela me servirait d'exemple pour jouer ce même rôle à mon tour.
Il m'interrom[)it pour me prier d'en user ainsi et de montrer, par eflet, que les discours que nous avions tenus ensemble pendant notre santé, nous ne les portions pas seulement en la l)ouclie, mais engravés bien avant au cœur et en lânu', pour les mettre en exécution aux premières occasions qui s'offriraient ; «ijoutant que c'était la vraie pratique de nos études et de la philosophie, lit )ne prenant par la main : « Mon frère, mon ami, i\ui dit-il, je t'tissurc que j'ai fait assez de choses, ce me semble, on ma vie. avec autant de peine et difficulté que je fais celle-ci. Et rpiaïul tdut est dit, il y a fort longtemps que j'y étais préparé
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; et que j'en savais ma leçon toute par cœur. Mais n'est-ce pas »^ ' assez vécu jusqu'à l'âge auquel' je suis? j'étais prêt à entrer à mon trente-troisième an. Dieu m'a fait cette grâce, que tout ce que j'ai passé jusqu'à cette heure de ma vie a été plein do santé et de bonheur : pour l'inconstance des choses humaines, cela ne pouvait guère plus durer. Il était meshui [désormais) temps de se mettre aux affaires et de voir mille choses nîalplaisantes, coimne l'incommodité de la vieillesse de laquelle J€ suis quitte par ce moyen : et puis, il est vraisemblable que ; f j'ai vécu jusqu'à cette heure avec plus de simpUcité et moins r ; de malice, que je n'eusse, par aventure, fait, si Dieu m'eût laissé vivre jusqu'à ce que le soin de m'enrichir et accommoder mes affaires me fût entré dans la tête. Quant à moi, je * suis certain, je m'en vais trouver Dieu et le séjour des ' bienheureux. » Or, parce que je montrais, même au visage, rimpatience que j'avais à l'ouïr : « Comment, mon frère ! me dit-il, me voulez-vous faire peur? Si je l'avais, à qui serait-ce de me l'ôter, qu'à vous? »
Sur le soir, parce que le notaire survint, qu'on avait mandé pour recevoir son tpstament, je le lui fis mettre par écrit ; et puis je lui fus dire s'il ne le voulait pas signer. « Non pas signer, dit-il, je le veux faire moi-même : mais je voudrais, mon frère, qu'on me donnai un peu de loisir ; car je me trouve extrêmement travaillé et si affaibli que je n'en puis quasi plus, à Je me mis à changer de propos ; mais il se reprit soudain et me dit qu'il ne .• fallait pas grand loisir à mourir, et me pria de savoir si le notaire - avait la main bien légère, car il n'arrêterait guère à dicter. J'appelai le notaire; et sur-le-cliamp il dicta si \ite son testament, qu'on était bien empêché à le" suivi'e. Et ayant achevé, [•, il me pria de lui dire, et parla à moi : «Voilà, dit-il, le soin d'uue '- belle chose que nos richesses ! Sunt hœc, quœ hominihus vocantur lona (1)! »
(1) Voilà ce que les hommes appellent îles biens.
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Lo 24 juillet 1570, Monl aiguë, âgé seulement de trentesept ans, vendait sa charge de eonseiller. Quel mot il" a ] u l'engager à prendre une pareille détermination?
On y voit en général un acte d'ambition. Chef de famille depuis la mort de son père survenue en 1568, héritier du nom comme de la terre de Montaigne, il aurait voulu profiter de sa fortune et de sa situation pour jouer quelque grand rôle public. Il se serait libéré de ses fonctions afin de se mettre à la disposition du roi et de seteniràraflût des oceai^ions. Et l'on fait valon à l'appui de cette opinion que, aussitôt libre, Montaigne se montre à la cour, que l'année suivante il de\aenclra chevalier deTordiT deSaintjMichel et gentilhomme de la chambre du roi. Surtout on lire argument d'une démarche faite ])ar lui quelques années l)lus tôt. En juin 1562, se tiouvant à Paris, Montaigne sollicita de prêter un serment d'orthodoxie, que les Parlements exigeaient alors de leurs membres. Rien ne l'obligeait, nous dit-on, h prêter ce seiment avant son retour à Bordeaux. Et dans la spcintanéité avec laquelle il s'y est offert, 0!i voit un acte de fanatisme qui ne saurait avoir d'autre mobile (lUt- le désir de s'assurer les faveurs de hi eour.
La vérité est que, à la distance oîi nous sommes, il nous est bien dilhcile de juger un i)areil acte, de deviner les scntimenls qui l'ont insjùré. Peut-être Montaigne avait-il ([uehiue raison sérieuse de siéger ce jour-là au Parlement de Paris, (>t j)our y siéger le serment était nécessaire. Prul-être le ])rêtait-il avec répugnance; mais, sachant <|iril serait de toute façon contraint de se soumettre à cette binnalité, juge;iil-il de ])en crimporlance de le faire en juin plutôt (]M'('n j\iillet, et à Paris plutôt qu'à lîordeaux. Il est léméraije, suiis prétexte que (pu'hpies magistrats