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chapitre Craisicme

Juifs, dont jouiraient les sectateurs de Mahomet et de Bouddha, s'il en existait en France... Nous demandons la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté de l'éducation, et c'est là ce que demandent comme nous les Belges, opprimés par un gouvernement persécuteur. »

Tout le programme que demain le journal V Avenir lancera au milieu des foules frémissantes, tout le programme est là, clans ces quelques mots.

L'abbé de Lamennais ne va pas encore jusqu'à prêcher ouvertement l'alliance avec le libéralisme ; mais, dès lors, il prône sans détour les catholiques belges, qui commençaient ouvertement cette alliance.

Dans ce livre, le mouvement qui emporte les sociétés modernes vers la

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démocratie, loin de lui paraître une violation de toutes les lois divines et humaines, ne lui semble plus qu'une légitime et prophétique aspiration vers un ordre meilleur. Il voit sans colère l'effort des masses populaires pour s'emparer de la puissance, et l'on sent qu'il verrait avec plaisir leur triomphe, si l'Église pouvait y présider. En cela, comme en tout le reste, ou à peu près, il devance son temps.

Presque toutes les cours s'unirent pour demander à Rome la condamnation d'un livre où l'on osait, pour la première fois, parler du peuple et de la liberté au nom du catholicisme. Les évêques, trouvant la campagne au moins prématurée, blâmèrent le téméraire publiciste qui prétendait connaître l'état de l'Lglise

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mieux que ses pasteurs ; l'archevêque de Paris en particulier, Mgr de Quélen, réprouva, dans son mandement de carême, certaines exagérations et certaines violences qu'il estimait injustes.

Lamennais lui répondit par deux lettres éloquentes, où sa puissante passion se montre dans tout son jour : « Je suis engagé dans une grande et fatigante guerre, s'écrie-t-il à cette époque :à peu près seul contre le pouvoir, contre tous les partis, et contre une portion du clergé. Je ne me décourage pourtant point ! »

Telle était sa promptitude à changer d'alliés, qu'on le surprend dès lors se tournant avec complaisance vers le parti libéral, contre lequel il a fulminé tant d'anathèmes. Il est ravi de voir qu'en Bretagne les libéraux l'applaudissent ; il s'imagine naïvement que leur sympathie pour un prêtre les rapprochera de la religion. Et comme le haut clergé, effrayé de sa témérité, ne le seconde guère, il s'enhardit peu à peu jusqu'à poursuivre de ses sarcasmes ses supérieurs ecclésiastiques.

La mort du pape Léon XII, qui lui était fort attaché, vint bientôt compliquer une situation déjà pleine de difficultés. Les sollicitations près de la cour de Rome redoublèrent ; mais ce fut en vain : Rome garda encore une fois le silence, et se renferma dans la plus stricte neutralité.

De la retraite de la Chênaie, où il passa avec ses disciples l'année 1829 et le premier mois de 1830, Lamennais vit monter sans étonnement le flot révolutionnaire dont il avait prédit depuis longtemps la force irrésistible. Sa correspondance vers cette époque est remplie des cris de douleur que lui arrache la prétendue obstination du clergé à repousser sa grande mission, qui est, selon lui, de guider les peuples dans la voie de la liberté.

« Le pouvoir se dissout avec une rapidité effrayante. Les factions s'en arrachent les débris. L'anarchie des Chambres est au comble. On voit dans les discours des hommes qui préparent un bouleversement, quels projets ils méditent, et le temps de l'exécution n'est pas loin. Les journaux, les cours publics, avec un concert qui suppose une direction suprême, poussent l'opinion vers le but qu'on veut atteindre et qu'on atteindra infailliblement.»

On ne s'étonnera plus après cela que l'abbé de Lamennais ait salué des meilleurs élans de son âme la révolution de juillet. Il y vit une protestation contre l'arbitraire et l'aurore d'une ère nouvelle pour l'humanité. Il crut que le catholicisme pouvait encore prétendre à diriger le monde, et, réclamant pour sa cause le bénéfice d'une liberté dont il est douteux qu'il eût fait jouir ses adversaires s'il avait eu le pouvoir, il fonda un journal nouveau: V Avenù',auquel il donna pour devise : Dmi et la liberté.

C'était la première fois qu'un journal quotidien exclusivement consacré à la

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défense des intérêts catholiques, descendait dans l'arène des discussions politiques, ardentes, passionnées.

Un article magistral l'ouvrait. Lamennais y ietait un coup d'œil sur le passé, qu'une heure avait suffi pour anéantir dans un effondrement misérable.

« Tout cela se passait hier, écrivait-il, et aujourd'hui l'on chercherait en vain quelques traces de ce qu'on disait affermi pour jamais : le temps roule ses flots sur ces vastes ruines. »

Les premiers collaborateurs de Lamennais furent ses compagnons de la Chênaie : l'abbé Gerbet et l'abbé Rohrbacher, auxquels vint de bonne heure s'adjoindre le jeune abbé Lacordaire. Quelques laïques, versés dans l'économie politique ou les autres sciences sociales, comme MM.de Coux, d'Ault-Dumesnil, Harel du Tancrel, complétaient la rédaction. IVL Waille accepta d'être gérant du journal.

Dès le début, nos vaillants chrétiens exposèrent hardiment les doctrines qu'ils se proposaient de défendre. Entièrement soumis aux maximes et aux décisions du Saint-Siège, ils repoussaient les opinions gallicanes comme étant en désaccord avec les traditions de l'Eglise. En ce qui touche le gouvernement temporel, ils lui promettaient aide et concours tant qu'il ne porterait point atteinte aux libertés qu'ils croyaient être de droit commun. Ces libertés étaient, à leurs yeux : la liberté de conscience, entière, universelle, sans restriction ni privilège, entraînant, en ce qui touchait le catholicisme, l'entière séparation de l'Eglise et de l'Etat, la suppression de tout salaire payé au clergé, l'abrogation du Concordat, la libre communication de chaque membre du clergé avec la Cour romaine, et surtout la non-intervention de l'autorité civile dans le choi.x . des évêques, la liberté d'enseignement, la liberté de la presse, la liberté d'association.

Dans l'ordre politique, V Avenir demandait qu'on étendît le principe de l'élection, qu'on abolît le système de la centralisation administrative, et qu'on organisât le département et la commune sur les bases de la plus large liberté.

Ces doctrines, mises en valeur par la prose ctincelante de Lamennais, de Gerbet et de Lacordaire, produisirent une sensation sans exemple. Les seize premiers numéros du journal eurent un retentissement incomparable.

« Nous nous en allions partout, disait, il y a quelques années, un vieux prêtre rappelant ses souvenirs, nous nous en allions partout, VAvtniy à la main, et disant tout haiit qu'il faudrait l'imprimer en lettres d'or. î>

Le jeune clergé surtout était dans l'enthousiasme : les écrivains de VAzcnir défendaient avec tant d'éloquence et de passion généreuse ses libertés et ses privilèges contre les tracasseries irréligieuses du moment !

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La lettre par laquelle l'abbé Russon avait initié Charles de Montalembert à la création de ce journal, si bien accueilli à ses débuts, produisit sur le jeune vicomte une impression touJ,e particulière ; ce fut bien autre chose quand le prospectus tomba entre ses mains. « Enfin,secria-t-il, transporté d'enthousiasme, de belles destinées s'ouvrent maintenant pour le catholicisme. Dégagé à jamais de l'alliance du pouvoir, il va reprendre sa force, sa liberté et son énergie primitives. Pour ma part, dépouillé d'un avenir politique, je me détermine à consacrer mon temps et mes études à la défense de cette noble cause. Si l'on veut de moi à VAvenit; j'abandonne tout ('). »

Et, faisant succéder immédiatement les actes aux projets, il écrit à Lamennais : «. Tout ce que je sais, tout ce que je peux, je le mets à vos pieds. »

Son bonheur fut à son comble lorsque, de retour à Paris, il eut pu rendre visite à ce prêtre distingué dont les brillantes théories le fascinaient. Et dès cette première visite il resta convaincu que sa vocation était de se dévouer à la cause de V Avenir. Lamennais de son côté comprit qu'il venait d'acquérir un rédacteur de premier ordre aussi bien qu'un auxiliaire incomparable. Il ne put se défendre de l'embrasser ; puis, exposant devant lui avec toute sa verve les idées dont il était le champion, il laissa son jeune visiteur émerveillé au point de déclarer le soir « que cette journée avait peut-être été la plus importante de sa vie » .

Montalembert avait trouvé le maître; Dieu allait lui faire rencontrer le frère; et c'était surtout cette rencontre qui était destinée à excercer une immense influence sur son avenir.

Ce fut chez Lamennais que les deux jeunes hommes se virent pour la première fois. î Dieu avait choisi cette heure, remarque le P. Lecanuet, pour rapprocher deux âmes faites l'une pour l'autre ; il leur suffît d'un regard et de quelques paroles pour se reconnaître et former une de ces amitiés qui ne meurent plus. »

Écoutons Montalembert lui-même nous dire à quelles profondeurs tout son être fut remué en présence d'Henri Lacordalre et contemplons un instant le portrait qu'il en a tracé.

« Il avait vingt-huit ans, sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prête à déborder, non seulement dans les libres combats de la parole publique, mais dans les épanchements de la vie intime. La flamme de son regard lançait à la

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