‹ MontalembertChapitre 13 sur 71 · chapitre CrDîsicuiE · texte numérisé non relu

chapitre CrDîsicuiE

fois des trésors de colère et de tendresse ; elle ne cherchait pas seulement des ennemis à combattre et à renverser, mais des cœurs à séduire et à conquérir. Sa voix, déjà si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d'une infinie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il portait déjà le sceau de la double royauté de l'âme et du talent. 11 m'apparut charmant et terrible, comme le type de l'enthousiasme du bien, de la vertu armée pour la vérité. Je vis en lui un élu, prédestiné à tout ce que la jeunesse adore et désire le plus : le génie et la gloire ('). »

A peine Montalembert et Lacordaire se connurent-ils qu'une amitié très tendre et très puissante les unit V'an à l'autre. C'était pour la vie.

Cependant le journal Y Avenir se posait chaque jour davantage et prenait aussi des allures plus indépendantes et plus martiales. Il faut relire une de ces pages dans lesquelles on prétendait dicter au clergé la seule conduite digne de lui. Les lignes que nous allons citer font allusion à un refus de sépulture qui avait eu lieu à Aubusson, et à la suite duquel le sous-préfet avait fait introduire dans l'église, par la force armée, la dépouille d'un homme mort après avoir refusé les secours de la religion.

\J Avenir en prend occasion pour s'adresser aux prêtres qui le lisent :

« Un de vos frères a refusé, à un homme mort en dehors de votre communion, les paroles et les prières de l'adieu des chrétiens... Votre frère a bien fait: il s'est conduit en homme libre, en prêtre du Seigneur, résolu à garder ses lèvres pures de bénédictions serviles. Malheur à qui bénit contre la conscience, à qui parle de Dieu avec un cœur vénal ! Malheur au prêtre qui murmure des mensonges au bord d'un cercueil ! qui conduit les âmes au jugement de Dieu par crainte des vivants ou pour une vile monnaie ! Votre frère a bien fait. Sommes-nous les fossoyeurs du genre humain .-* V^otre frère a bien fait ; mais une ombre de proconsul a cru que tant d'indépendance ne convenait pas à un citoyen aussi vil qu'un prêtre catholique. Il a ordonné que le cadavre serait présenté devant les autels, fallût-il, pour l'y conduire, crocheter les portes de l'asile où repose, sous la protection des lois de la patrie, sous la garde de la liberté, le Dieu de tous les hommes et du plus grand nombre des Français... Un simple sous-préfet, un salarié amovible, du sein de sa demeure, gardée contre l'arbitraire par trente millions d'hommes, a envoyé dans la maison de Dieu un cadavre. Il a fait cela, tandis que vous dormiez tranquilles sur la foi jurée dans la charte du 7 août ; tandis que l'on exigeait de vous des prières pour bénir, dans le roi, le chef de la liberté d'une grande nation. Il a fait cela

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devant la loi qui déclare que tous les cultes sont libres; et qu'est-ce qu'un culte libre si son temple ne l'est pas, si l'on peut y apporter de la boue les armes à la main ? Il a fait cela à la moitié des Français, lui, ce sous-préfet ! Or, cet homme, il est au coin de son feu, tranquille et content de lui. Vous l'auriez fait pâlir si, prenant votre Dieu déshonoré, vous l'eussiez porté dans quelque hutte faite avec des planches de sapin, jurant de ne pas l'exposer une seconde fois aux insultes des temples de l'Etat ! »

Cette page était de Lacordaire. Voici en quels termes, à son tour, Lamennais s'adressait à ses confrères du clergé :

« Vous frémissez ! Eh ! qui vous empêche donc d'être hommes une fois et de jeter au milieu de la France ce cri unanime: Nous ne voulons pas!... Prêtres de Jésus-Christ, que fait-on de vous? Des fonctionnaires publics, payés à raison de leurs services, soumis à quiconque daigne leur commander, emprisonnés en de certaines limites qu'on leur interdit de franchir, obligés de revêtir ou de déposer les vêtements distinctifs de leur état, selon les caprices du premier agent de police : voilà ce que vous êtes !... L'autorité civile vous suit jusqu'à l'autel, et là, près de vous, debout, elle surveille le sacrifice et préside aux mystères sacrés. Reconnaissez-vous dans l'avilissement, dans l'opprobre indicible de cet odieux esclavage, le sacerdoce du Fils de Dieu ? Et vous étonnerez-vous que les peuples ébranlés, inquiets, éperdus, demandent ce qu'il y a là du Ciel ? Regardez le Christ et sachez être pauvres, pour être libres et respectés, pour être forts. Ce n'est point avec un mandat sur les payeurs de César que Jésus envoya ses apôtres à la conquête du monde... Après tout, que faut-il au prêtre pour accomplir sa mission divine ? Des lèvres indépendantes et un morceau de pain ! »

Et comme si de telles paroles n'avaient pas suffi pour soulever des passions et allumer des colères, Y Avenir continuait, un autre jour :

« Nous sommes payés par nos ennemis, par ceux qui nous regardent comme des hypocrites ou des imbéciles, qui sont persuadés que notre vie tient à leur argent. Ils sont nos débiteurs, sans doute, et c'est le pire qu'étant nos débiteurs, ils soient parvenus à croire qu'ils nous font une aumône... Figurez-vous un débiteur qui, rencontrant son créancier, lui jetterait dans la boue un peu de monnaie, en lui disant : « Travaille, fainéant, travaille ! » Voilà comme nous traitent nos ennemis, et il y a aujourd'hui trente ans et quatre mois que nous nous baissons pour ramasser. »

Un tel langage, si contraire à tout l'ordre établi, ne pouvait manquer d'être suspect à la plupart des évêques. Lamennais s'en doutait bien ; mais, au lieu de baisser la voix, il les interpellait directement eux-mêmes : « C'est à vous

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