‹ MontalembertChapitre 14 sur 71 · chapitre (.Craisicmc · texte numérisé non relu

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surtout que nous nous adressons, évêques de France, à vous qui êtes tout à la fois et nos chefs et nos pères, à vous sur qui reposent nos espérances, et près de qui, en ces jours mauvais, nous sentons plus vivement le besoin de nous serrer avec amour ! Qui aurez-vous pour successeurs ? A mesure que la mort vous moissonnera, à qui vos troupeaux seront-ils confiés ? Est-il une âme chrétienne qui ne frissonne à la seule pensée que les évêques pourront être choisis par les abatteurs de croix, par les persécuteurs de l'enseignement ecclésiastique, par les ennemis de la foi ? La ruine de cette foi, la mort du catholicisme parmi nous, ne serait-elle pas la conséquence certaine, inévitable, d'un état de choses qui rend le gouvernement maître des nominations épiscopales ? Comptez après combien de temps il ne resterait plus en France qu'une Eglise entièrement asservie, un simulacre de ministère pastoral, un vil mannequin de sacerdoce aveugle, sourd, sans autre mouvement que celui qu'en se jouant lui imprimeraient les derniers commis de l'administration ! Évêques de France, ne l'oubliez pas... C'est à vous, à vous seuls qu'il appartient de se saisir de cette grande question, pour assurer la conservation du dépôt sacré qui vous est confié. Les destinées de la foi, le salut ou la perte des générations futures sont entre vos mains... Décidez ! »

Jamais on n'avait fait la leçon aux évêques de France sur un pareil ton. Aussi ne l'acceptèrent-ils pas, et l'opposition du haut clergé à la feuille provocatrice ne fit-elle que s'accentuer.

Le pouvoir politique, de son côté, se croyait sérieusement menacé par les prétentions de Y Avenir.

Un premier procès fut intenté au journal. Il s'agissait de savoir si les aumôniers des collèges doivent être considérés comme des fonctionnaires publics.

L'avocat du roi soutenait que les aumôniers avaient un caractère public, et, parmi les motifs, il alléguait que ce sont les ministres d'un souverain étranger.

En entendant cette étrange affirmation, Lacordaire bondit, et, de sa voix étincelante, il interrompit le magistrat : « Non, Monsieur, s'écria-t-il, cela n'est pas ! Nous sommes les ministres de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu ! »

La salle éclata en applaudissements. Un ouvrier passa par-dessus les bancs et les têtes, s'a[)procha de Lacordaire et cria : « Mon prêtre, mon curé, vous êtes un brave homme ! Je suis là-bas avec des camarades qui m'envoient savoir votre nom ! î> C'était un des insurgés de Juillet. Montalembert jubilait du succès de son ami cl ne pouvait se lasser de lui redire sa joie.

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Un autre procès vint bientôt mettre à l'épreuve la patience et l'entrain des rédacteurs de \ Avenir.

Deux articles, l'un de Lamennais, l'autre de Lacordaire, publiés dans les numéros du 25 et du 26 novembre 1830, et se rapportant à la nomination d'un évéque, firent saisir le journal avant sa distribution, et conduisirent devant la cour d'assises les auteurs incriminés, ainsi que le gérant du journal, M. Waille.

L'accusation reposait sur une base bien fragile : on réclamait une pénalité contre MM. Lacordaire et Lamennais pour avoir dit que les évêques devraient recevoir leur institution du Chef de l'Église, sur la présentation des fidèles, et que l'État devrait renoncer à salarier des prêtres qu'il cesserait de nommer. Les trois accusés furent acquittés par le jury.

Mais, on le sait, les poursuites du gouvernement irritaient l'abbé Lamennais au plus haut point. C'est à la suite d'un procès qu'il avait rompu avec son passé légitimiste. Les deux procès qu'il eut à soutenir sous la nouvelle dynastie, ne firent qu'accroître son hostilité contre le pouvoir. Toutefois, la rancune ne sera pas désormais le seul mobile de sa conduite. De puissantes convictions continueront à inspirer ses actes. Il embrassera avec ardeur la cause des peuples qui combattront pour leur liberté, surtout si ces peuples sont catholiques et résistent à des puissances ennemies de Rome. Les révolutions de Belgique et de Pologne, les tentatives de l'Irlande, lui paraissent des efforts du christianisme pour renaître sur les débris de la vieille société européenne et pour reconstituer le monde sous une forme nouvelle. Il puise dans les exemples de ces peuples un encouragement pour son œuvre personnelle.

Il n'a peut-être pas écrit de lettres plus éloquentes que celle qu'il adressait, dans cet ordre d'idées, à son ami Denis B. d'A., qui ne partageait guère ses espérances dans l'avenir de la démocratie.

« Je sais très bien, lui dit-il, combien l'homme se trompe aisément ; mais si je me trompe, c'est assurément avec une conviction profonde, après avoir longtemps examiné, pesé le pour et le contre, et sans qu'aucun intérêt personnel quelconque ait pu m'attirer vers le parti que j'ai pris. Je le crois le seul vrai, le seul juste, le seul raisonnable, le seul qui renferme des moyens de salut et d'espérances de vie. Jamais dans le cours de la mienne, il ne m'a semblé voir quelque chose plus clairement, jamais ma conscience et toute mon âme ne m'a plus vivement porté à la défense d'aucune cause.

» Je serais heureux de sacrifier tout ce que j'ai, tout ce qui peut appartenir sur la terre à l'homme, tant il m'est démontré que cette apparence d'ordre que tu voudrais conserver à tout prix n'est, en effet, qu'une vaine apparence.

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un voile à demi déchiré qui ne recouvre qu'un cadavre, un informe mélange de corruption et de crime, en abomination à Dieu. Et puis, de qui dépend-il de conserver cette apparence d'ordre ? Qu'on me le dise ! C'est le sophisme éternel des honnêtes gens qui veulent, coûte que coûte, le repos autour d'eux. Mais la Providence a d'autres desseins. Elle dit à la société comme à l'homme : « Marche ! — Mais je voudrais bien m'arrêter ici ; le temps est rude et la route mauvaise. — Marche !» Et il faut marcher. Et sans parler du reste, n'y auraitil donc point ici-bas de justice pour les millions de pauvres opprimés qui palpitent sous les pieds sanglants d'un Guillaume de Nassau, d'un Nicolas, d'un François de Modène ? Dieu me préserve de la sagesse de ce temps, qui ne connaît de mal que ce qui dérange le bien-être physique, qui préfère la perte de la religion, de tout ce qui n'a qu'une valeur morale, à la perte d'une heure de sommeil, et qui, de son lit d'édredon, aurait dit anathème à la folie des Machabées !

» On ne sait plus, parmi nous, sentir ce qui est grand : on en a peur ou pitié. Voyez-les tantôt s'indigner, tantôt rire d'un rire idiot sur les insensés qui croient à la patrie et qui meurent pour Dieu ! Que dire à cela ? Ils ont bu de la boue, et c'est une ivresse dont on ne se réveille jamais.

» J'admire la Pologne, l'Irlande, la Belgique, non pas parce qu'elles sont révolutionnaires, mais parce qu'elles combattent les vrais fauteurs de révolutions, ceux dont le triomphe, qui ferait la mort de tout ordre réel sur la terre, pousserait les nations dans l'athéisme. »

Ce n'est pas que cette ardente nature ne sentît parfois les atteintes de la lassitude et du dégoût. Lamennais se gardait bien d'étaler en public son découragement ; mais lorsqu'il se croyait seul, il exhalait devant Dieu ses soupirs de fatigue, sauf à se relever ensuite plus vaillant.

« Un matin, dit Mgr Ricard, au plus fort des orages soulevés par sa polémique fougueuse, pendant que l'Ecole de la Chênaie, il le pensait du moins, était plongée dans le plus profond sommeil, il s'était rendu dans la chapelle. Se croyant seul, il parlait tout haut, et, dans le silence du sanctuaire, il épanchait son âme rêveuse et attristée.

» On l'entendit, et les deux disciples, silencieux derrière lui, écoutèrent, le cœur serré, les plaintes harmonieuses de son âme blessée :

«Mon âme, disait-il, pourquoi es-tu triste.-* Est-ce que le soleil n'est pas beau ? Est-ce que sa lumière n'est pas douce, à présent que l'on voit et les feuilles et les llcurs, avec leurs mille nuances, éclore sous .ses rayon.s. et la nature entière se ranimer d'une vie nouvelle ? Tout ce qui respire a une voi.x pour bénir Celui qui prodigue à tous ses largesses. Le petit oiseau chante ses

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louanges dans le buisson, l'insecte le bourdonne dans l'herbe. Mon âme, pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une créature qui ne se dilate dans la joie, dans la volupté d'être, qui ne se perde dans l'amour ? • — ■ Le soleil est beau, sa lumière est douce ; le petit oiseau, l'insecte, la plante, la nature entière a retrouvé la vie et s'en imprègne et s'en abreuve ; et je soupire parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé sur la région des âmes, qu'elle est demeurée obscure et froide. Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas, comme d'un suaire éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps ! »

» Gerbet et Maurice de Guérin, qui l'entendaient, sentirent les larmes mouiller leurs yeux quand ils virent de grosses larmes sillonner les joues prématurément ridées de leur maître, qui s'était tu et qui pleurait. »

Mais, nous l'avons dit, les attendrissements passagers n'ôtaient rien à son ardeur pour la lutte.

Le zèle qui animait les fondateurs de ÏAz'euù' ne s'arrêta pas à la presse. Il leur suggéra bientôt le plan d'une vaste association qui, sous le nom à! Agence générale pojir la défense de la liberté religieuse, se donnait la mission de défendre dans la pratique la doctrine que le journal cherchait à propager.

Le 18 décembre 1830, cette association publia ses statuts. Elle devait servir de lien commun à toutes les associations locales déjà établies en France, ou qui s'y établiraient, pour former une assurance mutuelle contre tout acte hostile à la liberté religieuse. Elle était composée d'un conseil de neuf personnes, dont Lamennais était président, et de donateurs associés.

Les principaux membres se partagèrent la France pour redresser les torts et remédier aux abus. Lacordaire eut les diocèses du nord et de l'est, Montalembert ceux du midi, M. de Coux ceux de l'ouest et du centre. Lacordaire correspondait en outre avec la Suisse et l'Italie, son ami avec l'Irlande et l'Allemagne, et le dernier avec la Belgique.

Dès qu'elle fut établie, l'Agence générale présenta des pétitions aux Chambres pour réclamer la liberté d'enseignement ; elle engagea les catholiques à l'imiter, et près de trois cents pétitions, couvertes de plus de quinze mille signatures, furent successivement adressées à la Chambre des Députés.

Le commandant d'une division militaire ayant voulu interdire aux Capucins d'Aix de paraître en public avec leur costume, l'Agence le poursuivit à ses frais et au nom des religieux devant le Conseil d'État. Elle ne se désista de sa poursuite qu'après que le commandant eut été transféré sur un autre point de la France et que les Capucins eurent recouvré leur liberté.

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Lorsqu'en 1831, le (gouvernement ordonna, pour des motifs futiles, la dispersion des Trappistes de la Meilleraie et envoya des troupes pour exécuter cet ordre, l'Agence offrit au Père Abbé de se charger de sa défense. Dans plusieurs grandes villes, elle fonda des journaux et des associations catholiques qui se proposaient de poursuivre le même but.

Au mois d'avril 1831, on tenta un acte plus hardi. D'après cette doctrine mennaisienne, que la liberté est une chose qui ne se reçoit pas, mais qui se prend, les rédacteurs de Y Avenir, voulant prouver que la liberté d'enseignement n'était pas seulement promise par la Charte, mais qu'elle devait être considérée en fait comme établie, annoncèrent que l'Agence générale ouvrirait une école sans l'autorisation du Ministre de l'Instruction publique. Trois de ses membres, MM. de Coux, l'abbé Lacordaire et le comte de Montalemi)ert, se chargèrent des fonctions d'instituteurs.

«L'école fut ouverte le 7 mai 1831, raconte Montalembert, après qu'avis préalable eut été donné au préfet de police. L'abbé Lacordaire fit un court et énergique discours d'inauguration ; nous fîmes chacun notre classe à une vingttaine d'enfants. Le surlendemain, un commissaire vint nous sommer de déguerpir. Il s'adressa d'abord aux enfants : « Au nom de la loi, je vous somme de sortir ! » L'abbé Lacordaire dit aussitôt : « Au nom de vos parents, dont j'ai l'autorité, je vous ordonne de rester!» Les enfants s'écriaient unanimement : « Nous resterons ! » Sur quoi des sergents de ville firent sortir élèves et maîtres, sauf Lacordaire, qui protesta que l'école louée par lui était son domicile et qu'il y passerait la nuit, à moins qu'il n'en fût tiré par la force. « Laissezmoi, nous disait-il en s'asseyant sur le lit de sangle qu'il y avait fait transporter; je reste seul avec la loi et mon droit. » Il ne céda qu'à l'attouchement des sergents de ville ; après quoi les scellés furent posés, et une instruction judiciaire s'engagea aussitôt contre k; maître d'école. »

Par l'ordre de l'autorité, l'école fut fermée et procès-verbal dressé contre les délinquants. Ils furent traduits devant le tribunal de police correctionnelle, qui les renvoya devant la Cour d'assises.

Pendant que l'instruction se poursuivait, Montalembert fut appelé à la pairie par la mort de son père, et réclama d'être jugé par la Chambre où il venait d'entrer. Portée devant cette haute assemblée, l'affaire eut un retentissement extraordinaire. Le jeune « maître d'école », dont c'était le début comme orateur, montra par un éloquent discours quel chef il serait un jour à la tribune des assemblées politiques et à la tête du parti catholique. Les trois accusés furent condamnés pour la forme à cent francs d'amende. C'était acheter à bon compte l'honneur et l'avantage d'avoir contraint l'opinion publique à s'occuper d'une

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question vitale pour la cause catholique, et les catholiques eux-mêmes à reconnaître le seul terrain oli il pouvait leur être donné de vaincre un jour.

Cependant, plus l'œuvre de Lamennais prenait de développements et d'importance, plus vives devenaient les inquiétudes qu'elle suscitait. Désavoué en France et dénoncé à Rome, Y Avenir commençait à perdre ses abonnés et touchait à la fin de son aventureuse carrière.

« Les ardentes et généreuses sympathies qu'il excitait, remarque Montalembert, n'étaient que trop contrebalancées par la violente répulsion que lui témoignaient à la fois les partisans de l'absolutisme démocratique et les fidèles de l'autorité monarchique. La défiance de plus en plus prononcée de l'épiscopat était un obstacle bien autrement sérieux. A des idées pratiques, neuves, justes et honnêtes en elle-mêmes, et qui sont devenues pendant vingt ans le pain quotidien de l'apologétique catholique, nous avions eu le tort d'ajouter des théories excessives et téméraires, puis de soutenir les unes et les autres avec cette logique absolue, qui perd toutes les causes qu'elle ne déshonore pas. La renonciation à l'indemnité stipulée par le Corcordat était une des aberrations de cette logique, parfaitement comparable à celle qui porte aujourd'hui certains esprits à réclamer l'abolition du pouvoir temporel par amour pour la liberté du pape. De plus notre œuvre était compromise aux yeux du clergé, d'un côté par le système philosophique de M. de Lamennais sur la certitude, dont il prétendait faire la base de sa politique comme de sa théologie ; de l'autre, par l'ultramontanisme extrême du grand écrivain et de ses premiers disciples. »

Dans ces conjonctures difficiles, les rédacteurs de V Avenir adressèrent au Souverain Pontife un exposé de leurs doctrines, en le suppliant de les redresser « s'ils étaient involontairement tombés dans quelque erreur, auquel cas ils s'empresseraient de donner à leur rétractation toute la publicité possible ; car ils n'avaient rien tant à cœur que de se montrer les enfants les plus dociles comme les plus dévoués du Père commun. »

Cette demande fut faite au mois de février 1831 ; elle devait être envoyée à Rome par l'entremise de l'ambassadeur français : mais elle fut retenue à Paris, au Ministère des Affaires étrangères.

Lamennais et ses amis se trouvèrent dans une situation d'autant plus épineuse, que beaucoup de leurs adversaires parlaient sans cesse d'une condamnation émanant du Saint-Siège, sans rien produire ni rien formuler. Ces rumeurs n'étaient-elles qu'une simple manœuvre ou avaient-elles quelque fondement .? C'est ce qu'aucun des rédacteurs de VAvejiir ne put s'exjjliquer, et ce que tous résolurent d'éclaircir.

Avec une bonne foi qui ne saurait être suspectée, ils prirent la résolution de

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suspendre le journal le 15 novembre 1831, treize mois après sa fondation. Quelques jours plus tard, l'abbé de Lamennais, accompagné de l'abbé Lacordaire et de Charles de Montalembert, prenait le chemin de Rome.

C'est Lacordaire qui, le premier, avait eu la pensée de ce voyage. « M. de Lamennais, dit-il, accepta sans hésiter ma proposition, qu'il eût dû rejeter, s'il eût été sage. » Quant à Montalembert, il eut un moment d'hésitation : (( Et si nous sommes condamnés ? dit-il. — Nous ne pouvons être condamnés, » répondit Lamennais. Et ils partirent.

«Si nous nous retirons un instant, disait le grand écrivain à ses lecteurs dans le dernier numéro de l'Avenir, ce n'est point par lassitude, encore moins par découragement ; c'est pour aller, comme autrefois les soldats d'Israël, constiller le Seignetir en Silo. On a mis en doute notre foi et nos intentions mêmes, car, en ce temps-ci, que n'attaque-t-on point ? Nous quittons un instant le champ de bataille pour remplir un autre devoir également pressant. Le bâton du voyageur en main, nous nous acheminerons vers la Chaire éternelle, et là, prosternés aux pieds du pontife que Jésus-Christ a préposé pour guide et pour maître à ses disciples, nous lui dirons : O Père, daignez abaisser vos regards sur quelques-uns d'entre les derniers de vos enfants, qu'on accuse d'être rebelles à votre infaillible et douce autorité. Les voilà devant vous ; lisez dans leur âme, il ne s'y trouve rien qu'ils veuillent cacher. Si une de leurs pensées s'éloigne des vôtres, ils la désavouent, ils l'abjurent. Vous êtes la règle de leurs doctrines; jamais, non, jamais ils n'en connurent d'autre. O Père, prononcez sur eux la parole qui donne la vie, parce qu'elle donne la lumière, et que votre main s'étende pour bénir leur obéissance et leur amour. >>

Partis de Paris, le 22 novembre, les trois rédacteurs de l'^z/^weV arrivèrent à Rome après vingt-cinq jours de voyage. Les accusations de leurs adversaires et les plaintes de la diplomatie les avaient précédés auprès du Saint- Père.

Le mécontentement causé par les polémiques de \ Avetiir et augmenté par le voyage, que les Romains, toujours lents et sages, considéraient comme une mise en demeure signifiée au Pape d'avoir à se prononcer, se traduisait par le silence, un silence poli, mais froid. Au lieu d'attendre dans le silence, lui aussi, et de travailler discrètement à se concilier les esprits, Lamennais éclate bientôt en récriminations.

« Le Pape, écrivait-il alors à l'abbé Gerbet, est un bon religieux qui ne sait rien des choses de ce monde, et n'a nulle idée de l'état de l'Église. Sa piété réelle et profonde lui inspire un courage passif c'est-à-dire qu'il souffrirait tout plutôt ([ue manquer à sa conscience. Mais, en même temps, on ne saurait être plus dépourvu de courage actif Cela passe tout ce qui se peut imaginer. Or, repré-

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sentez-vous ce vieillard entouré d'hommes qui mènent les affaires et dont plusieurs ne sont même pas tonsurés : hommes à qui la religion est assez indifférente : voilà le gouvernement de ce pays-ci, voilà ceux qui conduisent tout... »

Ces excès de langage, rapportés, comme on devait s'y attendre, aux dignitaires de l'entourage pontifical, produisirent le plus déplorable effet. Le cardinalvicaire refusa de recevoir Lamennais.

Celui-ci voulut voir le pape. Grégoire XVI accorda l'audience aux instances du cardinal Pacca, qui protégeait Lamennais, mais il mit pour condition qu'il n'y serait point parlé de ce qui avait amené les trois voyageurs à Rome.

Quelques jours après, les « trois pèlerins de Dieu et de la liberté » crurent devoir adresser au Pape un long mémoire de 52 pages sur les doctrines de l'Avenir. Ce mémoire fut rédigé presque en entier par Lacordaire, et le cardinal Pacca se chargea de le présenter.

C'était un chef-d'œuvre de style, d'éloquence et de naïve loyauté, mais cet acte, lui aussi, paraissait avoir pour but de forcer Rome à s'expliquer; on ne semblait pas comprendre la leçon paternelle que le Saint- Père avait voulu donner par son silence, et l'on aggravait la maladresse.

Le cardinal Pacca écrivait peu après aux fondateurs de V Avenir, leur assurant que le Pape rendait justice à leurs intentions et tenait compte des services rendus, mais les engageant à quitter Rome et à attendre en paix une décision que la sagesse de l'Eglise voulait différer, € C'était, écrit Montalembert, une solution peu brillante et peu flatteuse, mais à coup sûr la plus favorable qu'il nous fût permis d'espérer. »

Lacordaire ne vit dans cette invitation qu'un avertissement paternel, le plus ■doux qu'on pût imaginer, celui qui laissait le moins de traces, qui ne décidait rien et ne compromettait personne. Il dit résolument à Lamennais : € Ou bien il fallait ne pas venir, ou bien il faut nous soumettre et se taire. »

L'abbé de Lamennais refusa d'accepter cette alternative : il répondit : « Je veux hâter et provoquer une décision immédiate, et je veux l'attendre à Rome, après quoi j'aviserai. )) C'est ainsi qu il s'enfonçait de plus en plus dans l'obstination, fruit d'un orgueil qui allait bientôt éclater en révolte.

Dès le surlendemain, Lacordaire partit pour la France, «avec les plus tristes pressentiments et les [ilus tristes adieux ». Lamennais, lui, mal inspiré par sa trop grande confiance en lui-même, déclara qu'il resterait à Rome pour suivre l'affaire.

Le Père Ventura, alors général des Théatins, qui depuis longtemps goûtait ses doctrines philosophiques et subissait l'ascendant de son talent, le reçut à 5aint- André délia Valle.

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Lamennais attendit six mois, soit à Rome, soit à Frascati, s'imaginant que ses démarches provoqueraient enfin la décision désirée. Il attendit en vain. Alors le dépit, la colère, l'orgueil froissé élevèrent en son âme leur fumée ténébreuse, et il s'écria : « Puisqu'on ne veut pas me juger, je me tiens pour acquitté ! » Puis, brusquement, il notifia à la Ville et au monde l'intention de reprendre la publication de V Avenir.

« C'était au mois de juillet, vers le soir, raconte Lamennais. Des hauteurs qui dominent le bassin où serpente le Tibre, nous jetâmes un triste et dernier regard sur la Ville Éternelle. Les feux du soleil couchant enflammaient la coupole de Saint- Pierre, image et reflet de l'antique éclat de la Papauté elle-même. Bientôt les objets décolorés disparurent peu à peu dans l'obscurité croissante. A la lueur douteuse du crépuscule, on entrevoyait encore çà et là, le long de la route, des restes de tombeaux. Pas un souffle n'agitait la lourde atmosphère, pas un brin d'herbe ne soupirait : nul autre bruit que le bruit sec et monotone de notre calèche de voiturier, qui lentement s'en allait dans la plaine déserte... »

C'est ainsi que s'effectua le départ de Lamennais et de Montalembert. Ils sortirent d'Italie par Venise et le Tyrol, puis se rendirent à Munich, où ils devaient s'arrêter quelques semaines.

« Nous arrivâmes à Munich par un jour d'orage, vers le soir, écrit Montalembert. Le ciel achevait de s'éclaircir; quelques nuages seulement restaient encore suspendus à l'horizon. Rien n'égale le spectacle qui vint nous ravir au coucher du soleil, quand ses derniers rayons, se réfractant dans ces vapeurs flottantes, les teignaient de couleurs dont nul langage ne saurait peindre la richesse, l'éclat et les nuances infinies perpétuellement changeantes. î) Hélas ! non, le ciel ne s'est pas éclairci, un orage bien autrement redoutable que celui qui vient de se dissiper, gronde derrière les pèlerins ; dans quelques jours, la foudre va les frapper ( ' ).

Munich était alors le centre du mouvement littéraire et religieux en Allemagne. Une pléiade d'hommes distingués s'y trouvaient réunis : philosophes comme Schelling, Baader et Joseph Gœrres ; professeurs brillants comme Dœllinger ; savants ou artistes de premier ordre comme les frères Boisserée, les peintres Hess, Schnorr et Cornélius.

U Avenir comptait à Munich de chauds partisans, qui se proposaient de faire aux pèlerins d'Italie une réception cordiale.

Munich était une ville catholique, et déjà Lacordaire était arrivé. Il ne voulait

I. Ces pages sur Lamennais et Montalembert sont empruntées à un ouvrage de notre fonds, Vie lù L.imennais par le P. Laveille, qui lui-même a puisé au volume de son confrère le P. Lecanuet, sur la Jeunesse de Montalembert. (Note detéditetir.)

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