‹ MontalembertChapitre 2 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Jïa famille. — Souvenirs intimes De la première enfance. — Jl'oncle Forôcs. — Ea première Communion. — Hu collège Sainte^ Barôe. — ane amitié chrétienne. — Ues Dacances au château De la Hoct)e=6upon. — HnecDotes.

^^^gfiiTK la route de Londres à Fulham, un matin d'avril 1818, X deux voyageurs cheminaient presque silencieusement. Leur visage était empreint d'une mélancolie profonde. L'un d'eux, vieillard vénérable, semblait retarder à dessein sa marche, I comme s'il craignait d'arriver trop tôt au terme du voyage ; is¥p(mm^W^:ûi^îi l'autre, gracieux enfant de huit ans, tournait continuellement la tête vers son compagnon et le regardait d'un air si affectueux qu'on n'aurait pu se méprendre sur la cause de sa tristesse. C'était un enfant qui allait se séparer d'un protecteur ou d'un parent bien-aimé ; le chagrin qu'il en éprouvait faisait expirer la parole sur ses lèvres.

Tout à coup, le petit voyageur promena ses regards autour de lui, a\ec une curiosité un peu inquiète. Cette diversion ne put échapper à son guide. d Dis-moi donc ce que tu cherches, mon enfant, demanda ce dernier.

— J'examine, répondit l'enfant, s'il y a encore des maisons sur la route.

— Nous sommes sur la partie du chemin où il y en a le moins. Mais qu'est-ce que cela peut te faire ? »

Enlaçant alors ses deux petits bras autour du cou du vieillard, et cachant son visage sur son épaule, le pauvret lui dit avec un gros sanglot et d'une voix entrecoupée :

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« Maintenant, cher grand-papa, comme vous m'avez enseigné qu'il fallait toujours dire la vérité et que je ne devais rien vous cacher, je vous supplie de répondre vous-même avec vérité à la question que je vais vous faire. »

Le vieillard promit.

« Vous savez, continua l'enfant, que lorsque papa et maman, mon frère et ma sœur sont partis pour Stuttgard, ils m'ont laissé ici pour être votre enfant. Dites-moi donc, mais dites-le-moi bien vrai, depuis que je suis venu de Paris, ai-je été tout à fait ce que vous désiriez et ce que vous attendiez que je fusse? M'aimez-vous autant que lorsque nous étions là tous ensemble?...»

Le grand-papa eut beaucoup de peine à se contenir; il sentait qu'il allait fondre en larmes. S'efforçant de se maîtriser, il répondit à cette étrange interrogation:

<<■ Oui, mon petit ami, oui, tu as été pour moi tout ce que je souhaitais, tu m'as satisfait bien au delà de ce que j'avais espéré.

— Alors, répliqua vivement le petit bonhomme, le front soudainement illuminé, je suis le plus heureux garçon qu'il y ait au monde, et je ne verserai pas une larme en vous quittant. »

Quelques minutes après, l'enfant entrait à l'école de Fulhani, et en effet, il ne pleura point. Sa joie de n'avoir encouru aucun reproche de la part de son grand-père était si grande qu'elle refoula l'amer chagrin de la séparation.

Racontant plus tard cette scène touchante, l'heureux grand-papa disait : « C'en était presque trop pour moi ! De si nobles paroles m'avaient tellement ému et attendri que le sacrifice d'un enfant si aimable me perçait le cœur... »

Cet enfant, c'était Charles de Montalembert.

Il était né le 15 avril 18 10, à Londres même, de M arc- René de Montalembert et d' Elise Forbes, de la famille des comtes de Granard. Les Montalembert ont écrit leurs noms à plus d'une page de l'histoire de France. En 1249, l'un d'eux envoie ses fils à la croisade et ils se conduisent en héros sous la bannière de saint Louis. Sous Charles VI, un Montalembert accompagne Jean sans Peur dans son expédition contre les Turcs. Un autre se bat aux côtés de Charles VIII à Fornoue. Dans les guerres d'Italie ce même capitaine gagne tellement l'estime de François I^"" qu'il disait avec complaisance : « Nous sommes quatre gentil.shommes qui combattons contre tous allants et venants : Moi, Sansac, Montalembert et la Châtaigneraie. »

Ou pourrait citer maint épisode glorieux. La famille Montalembert fut une famille de héros. Le père même de Charles s'illustra dans l'armée de Condé, puis il entra comme cornette dans la cavalerie anglaise ; plus tard, ce fut lui qui reçut du prince-régent d'Angleterre la noble mission d'aller annoncer à Louis XVIII qu'il allait être remis sur le trône de .ses ancêtres. Aussi,

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le o-rand orateur dont nous racontons l'histoire sentira-t-il un jour le besoin d'expliquer pourquoi on ne l'a pas vu porter l'épée comme tous ceux de sa race, et dira-t-il cette belle parole : « Je suis le premier de mon sang qui n'ai guerroyé qu'avec la plume ; mais qu'elle devienne à son tour un glaive entre mes mains!... Qu'elle serve avec honneur dans la sainte lutte de la conscience, de la vérité, contre la triomphante oppression du mensonge et du mal 1... »

Toute sa vie, Montalembert a rempli ce programme ; champion de toutes les nobles causes, il a surtout lutté pour la défense de l'Église catholique et remporté à son profit les plus glorieuses victoires.

Un mot sur la famille du célèbre orateur du côté maternel.

Ce fut en iSoS que Marc- René Montalembert épousa M'^e Elise-Rosée Forbes. M. James Forbes, son père, anglais distingué, avait parcouru pendant vingt ans, en savant et en artiste, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. Rentré à Londres en 1784, II y jouit de l'estime de tous ses concitoyens et composa plusieurs ouvrages remarquables, entre autres les Mémoires sur [Orient, fruit ■de ses longues pérégrinations et de ses patientes recherches.

Charles était à peine sorti des langes de l'enfance que son grand-père voulut se consacrer tout spécialement à son éducation, et il le fit avec une inexprimable tendresse. « Rien de touchant, dit un biographe, comme l'attachement réciproque du vieillard et de l'enfant. M. Forbes concentre .sur son petit-fils ses espérances, ses affections, sa vie même. S'il rédige encore des mémoires, c'est pour Charles qu'il écrit, c'est dans l'espérance de lui être utile ; c'est animé par son sourire ; pour lui surtout, il ornera son ouvrage •de magnifiques dessins. L'enfant ne sait pas lire encore que W. Forbes dans ■des lettres passionnées lui dédie son œuvre (')• »

L'enfance de Charles se passa dans la .société de ce savant si dévoué et si affectueux, c|ui lui apprit à lire, à écrire, et l'initia même au latin et au grec. Homme religieux, M. Forbes s'attachait à inspirer à son petit-fils la piété, l'amour de l'innocence, l'horreur du mensonge. Mais, appartenant au protestantisme, il ne descendait pas sur le terrain du dogme, Charles étant catholique. Le généreux aïeul, entièrement absorbé par la préoccupation de faire de cet enfant un honnête homme et un bon citoyen, aurait-il jamais pu supposer qu'il préparait pour 1' Egli.se un de ses plus ardents défenseurs ?

En 18 16, le comte de Montalembert est nommé par Louis XX'llI ministre ])lénipotentiaire à Stuttgard, et à la même époque, son fils Charles, en compagnie de M. h'orbes, fait un voyage en France. Hélas! le protestant dc\ait

I. Lecaniiet, Montalembert, I, S. (l'oussiclguc, éiliteur, r.u is.)

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être plus d'une fois scandalisé dans notre grand Paris! Il témoigna hautement sa surprise de voir les catholiques. passer sans le moindre embarras de l'église au bal et au théâtre, admettre sur la scène des pièces tirées de la Bible ou notoirement immorales, en un mot allier leurs plaisirs à toutes les exigences de la religion avec une étonnante facilité. Ces regrettables abus lui fournissaient l'occasion de donner à son petit-fîls les conseils les plus salutaires. « Le plaisir, mon enfant, lui disait-il, n'est que secondaire. Avant toutes chcses, un homme raisonnable, un chrétien surtout, doit s'acquitter des grands devoirs que Dieu et sa situation lui imposent. » Mais ce qui produisit sur M. Forbes la plus attristante impression, ce furent les exhibitions mercantiles du dimanche, les magasins remplis de monde, et tout particulièrement, les boutiques des petits marchands installées, non seulement sur les boulevards, mais en face même du lieu saint et jusque sous le porche des églises. A ce spectacle M. Forbes, habitué à voir si religieusement respecter le jour du Seigneur en Angleterre, ne put contenir son indignation, et il la communiqua sans peine à son petit-fils. Aussi ce dernier, ayant entendu une fruitière l'appeler de sa voix la plus douce pour lui offrir des pêches et des grappes de raisin très appétissantes, lui répondit-il avec une noble gravité : ^ Ce n'est pas à un tel jour qu'on doit faire le commerce : pour nous, nous n'achetons jamais rien le dimanche ! »

Après une visite à Louis XVIII, dont l'accueil fut très flatteur, M. Forbes retourna en Angleterre avec Charles, et c'est peu après ce retour qu'eut lieu la scène dont nous avons raconté les détails en commençant. L'aïeul, avons-nous dit, trouvait au-dessus de ses forces une séparation si cruelle pour son cœur, et que l'excessive amabilité de Charles rendait plus douloureuse encore. 11 ne s'était pas trompé, «je souffre beaucoup de ma solitude », écrivait-il bientôt à sa fille, et dès cette époque sa santé déclina de jour en jour.

Pourtant l'affection passionnée du vieillard devait être soumise à une dernière épreuve, plus dure que les précédentes. Au bout d'une année, Charles étant rentré chez I\I. P'orbes, le digne aïeul goûtait à peine les délices de cette réunion qu'il reçut du comte de Montalembert la lettre suivante :

« Charles doit être Français ; sa destinée est d'être citoyen de la France. Je suis responsable de son bonheur et je dois empêcher que son éducation ne soit trop anglaise. Il importe qu'à cet âge où les impressions s'emparent de l'âme et s'y enracinent à jamais, il importe que mon fils ne considère point la France comme un pays étranger ; je ne veux pas l'exposer à mener plus tard, même au sein d'une fortune brillante, l'existence misérable d'un cosmopolite qui ne sait à qui ofïrir son dévouement ; je ne veux [)as qu'un jour il puisse accuser son père de l'avoir empêché, par une éducation mal dirigée, de se distinguer

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dans le monde ; s'il ne prend pas à présent le genre et les habitudes des Français, il ne les aura jamais. »

M. de Montalembert concluait que son fils devait entrer dans un collège de Paris, après toutefois avoir passé quelques mois à Stuttgard avec son grand-père.

Cette lettre désola M. Forbes. La réponse fut inondée de larmes. Et le digne vieillard disait à ce propos :

« Je ne rougis pas des larmes qui en ce moment coulent de mes yeux et me

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