chapitre iCroîsiènie
la reine des confesseurs et des martyrs, vous qui avez exaucé leur prière, serezvous sourde à celles que nous versons chaque jour à vos pieds? Ne voyez- vous rien dans cet éternel avenir que votre tendre et maternel regard peut sonder, n'y voyez-vous rien qui puisse nous raviver et nous consoler, nous qui errons si tristes dans cette vallée de larmes ? N'y a-t-il rien qui puisse nous réconcilier avec notre vie et ennoblir notre mort ? Ne verrons-nous jamais le jour, où il nous sera permis de confondre dans un commun amour le Dieu qui nous donna cette vie et la patrie à qui nous sommes prêts à la donner ? Ah ! demandez à ce divin Fils, qui reçut de vous son existence mortelle et que vous vîtes mourir, demandez- lui pour nous une vie dont l'amertume ne soit pas trop longue, et une mort dont le souvenir soit digne de Dieu et des hommes libres! »
De si nobles paroles excitèrent les plus vives sympathies pour la Pologne ; mais l'intérêt parla plus haut que l'honneur ! Le gouvernement français craignit de s'engager dans une campagne trop semblable à celle de 1813: la Pologne fut abandonnée.
La France cependant restait toujours le capital objectif et le principal théâtre d'action de Montalembert. L'Agence fondée par Lamennais trouvait en lui un de ses propagandistes les plus zélés. A la suite de son fameux discours à la Chambre des Pairs, il entreprit un voyage dans le Midi, afin de gagner des adhérents à l'Œuvre commune. 11 lui en coûta beaucoup de se séparer de Lacordaire, avec qui il était devenu si intime qu'ils habitaient la même maison et mangeaient à la même table. Leur unique consolation pendant ces absences forcées était de s'écrire ; ils le faisaient [)resque tous les jours.
Montalembert a laissé de touchants souvenirs de ce voyage, mais tout spécialement de son séjour à Lyon. Ses efforts pour former un comité furent couronnés de .succès et sa piété goûta de douces jouissances à visiter les catacombes de l'église de l'Antiquaille et le sanctuaire de Notre-Dame de Fourvière. Il se trouvait encore à Lyon lorsqu'eut lieu la sinistre émeute d'octobre 1831. Il put constater par lui-m.ême que l'esprit de la religion e.xerçait une influence très heureuse parmi ces milliers d'ouvriers surexcités par l'extrême misère et prévenait de déplorables attentats.
« Au plus fort de la mêlée, écrit-il, aux portes mêmes du séminaire, lorsque des gardes nationaux désignèrent au peuple le séminaire comme étant le foyer de tous leurs maux, on entendit des ouvriers leur répondre en criant : « Non, non. Vive la religion ! vivent les prêtres ! ce sont eux qui nous ont nourris l'hiver dernier ! » Plus tard, lorsque déjà les troupes et la garde nationale étaient assiégées dans l'Hôtel de Ville, on vit un prêtre courageux se présenter
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au milieu du feu pour donner aux mourants le secours de son ministère sacré. Les ouvriers le reçurent à bras ouverts, le conduisirent auprès de leurs blessés gisant sur le pavé ; et là, pour que rien ne pût troubler l'auguste secret du dernier entretien du mourant avec le ministre de Dieu, ils formèrent à distance respectueuse un cercle armé autour de chaque confessionnal sanglant.
» Le combat terminé, la seconde ville de France restée pendant quelques jours au pouvoir du peuple, aucun désordre ne fut commis, aucune vengeance particulière exercée. Celui qui écrit ces lignes peut affirmer que jamais il n'a vu de ville où la tranquillité fût plus complète, l'ordre mieux observé, la liberté de chacun mieux garantie que dans la ville rebelle. L'on vit se renouveler alors dans les hôpitaux de Lyon ce qui s'était passé après les journées de juillet dans les hôpitaux de Paris: tous les blessés demandaient un prêtre avant de songer au chirurgien ; tous ou presque tous reçurent les sacrements de l'Eglise avec recueillement et ferveur ; et les respectables aumôniers de l'Hôtel-Dieu et de la Charité eurent la consolation de ne pas voir mourir un seul des infortunés confiés à leurs soins dans l'impénitence finale. Ce dut être un grand et sublime spectacle que celui de ces blessés de divers partis, acharnés la veille les uns contre les autres, aujourd'hui réconciliés et unis dans la souffrance et la mort par les ministres du Dieu qui sut aussi souffrir et mourir pour les hommes.
» Une sentinelle fut placée à l'archevêché pour préserver le premier pasteur du diocèse de toute insulte. Dans les postes établis par les ouvriers victorieux, l'ordre de porter les armes aux prêtres avait été donné et scrupuleusement observé. Les convois eurent lieu avec toute la solennité possible, et l'on vit une fois plus de cinq cents ouvriers, armés comme au jour du combat, suivre les prêtres qui accompagnaient au cimetière le corps de l'un d'eux. Toutes les fois que le Saint Viatique était porté à un mourant, les ouvriers exigeaient qu'il fût placé sous un dais, et eux-mêmes l'accompagnaient l'arme au bras. Ce que j'écris ici, je l'ai vu ; de même que le dimanche qui suivit immédiatement le combat, j'ai vu les églises remplies de ces ouvriers en chemise, encore noirs de la fumée et de la poussière du combat, prosternés humblement aux pieds des autels ('). »
L'imagination si impressionnable de Montalembert fut vivement frappée du spectacle de la Grande Chartreuse, visitée quelque temps après la cité lyonnaise. La pensée d'embrasser l'état religieux le poursuit et l'obsède tandis qu'il pénètre dans les cellules et assiste à la grand'messe, ainsi qu'à l'office de nuit.
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4 C'est comme une vision des jours antiques ! » s ecrie-t-il. Et il exhale en pieuses exclamations les sentiments dont son âme déborde, celle-ci par exemple : « J'ai donc vu le bonheur, mais je ne l'ai vu qu'un jour ! »
Il continue son itinéraire et recueille, avec quelques critiques, d'innombrables encouragements et félicitations. Maintes fois son voyage ressemble à une tournée triomphale ; il reçoit de véritables ovations. On devine combien son •désenchantement a dû être cruel, et profonde sa tristesse, lorsque à la suite des événements dont nous avons parlé, l'Avenir dut cesser de paraître et l'Agence elle-même avec sa belle organisation et ses nombreux comités, se dissoudre sans retour !
Lorsque le malheur fut consommé, lorsque Lacordaire à Munich, pour obéir à sa conscience, se fut séparé de ses deux amis, la situation morale de Montalembert fut des plus critiques. Sans doute. Dieu veillait sur lui et le gardait avec cette sollicitude attentive d'un père pour son enfant de prédilection. Quels effroyables périls en effet le jeune catholique ne courait-il pas dans la ■société du maître dévoyé! Ils voyagèrent ensemble en Italie où Montalembert fut tout heureux de rencontrer Rio, qui consacrait son temps et ses soins à l'étude de l'art chrétien. Ils se rendirent à Naples, et gravirent ensemble la côte qui conduit au Mont-Cassin.
« Le vaste monastère, écrit Montalembert dans une intéressante relation, apparaît de loin, assis sur la crête d'un rocher, au milieu des nuages et des neiges. Cette vue termine admirablement celle de la magnifique vallée que l'on suit jusqu'à San Germano. A peine arrivés dans cette jolie petite ville, nous nous mettons à gravir la côte qui conduit au monastère et qui a trois milles de long. A chaque pas que nous faisions, l'enivrement augmentait. D'abord on contemple à son niveau, et bientôt à ses pieds, les ruines presque encore entières de la forteresse qui défendait le couvent en dominant San Germano et le pays d'alentour, forteresse où l'abbé tenait garnison comme premier baron du royaume de Naples. Plus vous montez, plus se déroule à vos pieds une plaine immense, d'une verdeur éblouissante, couverte de bois et de prairies, semée de villages et de villes (parmi lesquelles Aquino, patrie du grand saint Thomas), bornée, à une distance énorme, par des montagnes boisées jusqu'à mi-côte, et quelques-unes couronnées de neiges éternelles. Jamais je n'ai eu sous les yeux un espace à la fois si vaste, si varié, si pittoresque. Le roc même que nous gravissions était tapissé de longs herbages, de broussailles d'aubépine, de (leurs de mille couleurs, que broutaient en paix des troupeaux guidés par des bergers revêtus du manteau si noble et si élégamment porté par le peuple de ce pays. A chaque pas, des croi.x de bois, d'antiques chapelles creusées dans le roc, des reposoirs, d'où l'œil se perd sur
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cette immense contrée, qui naguère appartenait tout entière à l'abbaye. Et au sommet, l'âme s'arrête sur ce monastère si célèbre dans l'histoire de l'Eglise, le plus ancien de l'Italie, le berceau de la foi et de la civilisation européennes, où, depuis quatorze siècles, se conserve le dépôt de la règle monastique, d'où sont sortis quarante-deux papes, où les moines se comptaient naguère par milliers.
Rio de son côté garda le plus délicieux souvenir de son voyage avec Charles de Montalembert ; il n'en parle qu'avec une sorte d'enthousiasme. Le grand maître d'esthétique chrétienne se trouvait alors en Italie avec le jeune Albert de la Ferronnays. Ce fut un bonheur pour l'un et pour l'autre que d'être appelés à Rome par Montalembert, qui aspirait à se distraire dans leur société des inquiétudes du moment et de la sombre mélancolie des conversations de Lamennais.
« En arrivant à Rome, écrit Rio, nous allions avoir un problème fort difficile à résoudre, celui de concilier le nouveau genre de vie qui allait nécessairement s'imposer à nous, avec la responsabilité quej'avais assumée vis-à-vis de M. de la Ferronnays, en prenant son fils pour compagnon de ma vie laborieuse et solitaire. Le profit qu'Albert avait tiré, pour son intelligence autant que pour son âme, de cette espèce de retraite dans laquelle nous avions vécu, était assez sensible pour qu'fl en désirât la continuation, et moi-même j'étais assez content de la petite part qui me revenait dans cette œuvre de transformation ébauchée, pour redouter tout changement qui serait de nature à la compromettre. Mais l'appel que M. de Montalembert faisait à mon amitié, m'imposait aussi des devoirs, et cette considération, jointe à l'empire qu'exerçaient encore sur moi mes souvenirs de Rome, avait fait taire tous mes scrupules. Seulement j'avais pris avec moi-même l'engagement d'atténuer, autant que possible, les inconvénients des sacrifices que nous serions obligés de faire à certaines nécessités sociales trop faciles à prévoir.
» Notre existence ne fut complètement régularisée qu'à dater du jour où nous nous décidâmes à faire ménage commun avec MM. de Lamennais et de Montalembert. Mon intelligence seule tira quelque profit de mes relations subséquentes avec l'abbé de Lamennais, tandis qu'Albert devait trouver dans l'amitié de M. de Montalembert, qui n'était pas beaucoup plus âgé que lui, une source intarissable de sympathie pour ses jours de bonheur et pour ses jours d'épreuve. Nous avions tous quatre un point de réunion intellectuelle dans la lecture quotidienne d'un ou plusieurs chants de la grande épopée de Dante; mais ni Albert ni moi n'étions encore suffisamment initiés à l'intelligence de cette poésie sublime, et les progrès de M. de Lamennais ne répondaient pas non plus à la haute idée
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que nous nous étions faite de ses facultés analytiques, à quelque sujet qu'il voulût les appliquer. Le seul d'entre nous qui fût en état de résoudre, d'une manière tant soit peu satisfaisante, les problèmes politiques ou historiques qui, même dans les plus beaux chants de X Enfer et du Purgatoire, troublent si souvent les jouissances du lecteur, était donc M. de Montalembert qui, à notre grande édification, faisait alors marcher de front celte étude avec celle de l'Écriture sainte, comme pour puiser d'avance à leur véritable source les inspirations qui devaient donner tant d'éclat à sa carrière parlementaire. »
A travers la montagne. (P. 99.)
Mais M. de la Ferronnays ne tarda pas à redouter pour son fils le commerce de MM. de Lamennais et Montalembert, connaissant leur exaltation politique et religieuse. Le premier surtout, plus connu de lui pour ses procès politiques que pour ses ouvrages de controverse, lui était particulièrement suspect, tandis qu'Albert et moi nous étions fiers de notre intimité avec un homme qui nous versait, pour ainsi dire, les lumières à pleines mains, et devant le génie duquel nous devions, en notre qualité de Bretons, nous prosterner plus humblement que personne ; à quoi il faut ajouter un autre genre de fascination qu'Albert subissait à son insu, toutes les fois qu'il lisait, à la suite d'un chapitre de \'Imi-
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talion, les réflexions par lesquelles le traducteur a voulu compléter l'impression produite par cette lecture.
« Il faut, m'écrivait le père, alarmé de nos relations, il faut une organisation morale bien vigoureuse pour supporter sans danger l'exaltation de quelque genre qu'elle soit. M. de Montalembert est un homme hors ligne, une véritable exception. Sa forte tête, sa raison éclairée, sa rare intelligence, la supériorité de son esprit, tout cela peut l'aider et le préserver des écueils contre lesquels viendrait se briser bien promptement une raison moins iorte que la sienne ; il peut, sans danger peut-être, voguer sur une mer où notre pauvre Albert ferait promptement naufrage. Je vous avoue que je pense que pour une tête faible et même pour une tête ordinaire, l'exaltation religieuse me paraît la plus dangereuse de toutes les exaltations, et voilà pourquoi je la redoute singulièrement pour ce bon Albert, et pourquoi aussi je craindrais pour lui la société de l'abbé de Lamennais, qui, je vous le confesse, me fait à moi l'effet d'être un fanatique. Je persiste donc à croire qu'il est nécessaire de tenir Albert un peu en garde contre l'entraînement qu'il éprouvera nécessairement pour l'un et pour l'autre. Déjà dans ses lettres je remarque un ton apostolique, des expressions mystiques qui me prouvent que mes craintes ont quelque fondement et qui m'annoncent dans ses idées une nouvelle direction, très bonne sans doute, mais dans laquelle cependant je crois qu'il est important de ne pas le laisser s'engager trop avant. )>
» 11 y avait donc, dans mes rapports avec Albert et surtout avec son père, une complication qui devenait chaque jour plus pénible, et à laquelle il était bien difficile de remédier par la correspondance, quelque volumineuse qu'elle fût. Pour couper court à toutes les difficultés, il fut résolu que nous partirions pour Naples aussitôt après avoir reçu la bénédiction pascale. Grande fut lajoie d'Albert ; seulement il n'eut pas celle de se joindre à M. de Montalembert et à moi pour faire le voyage à pied en prenant la route du mont Cassin ; car mon nouveau compagnon tenait plus à voir cette fameuse abbaye que toutes les autres curiosités qui se trouvaient sur notre passage.
» La première journée fut délicieuse. Le temps était beau et le paysage encore plus. Chacun de nous portait son volume de Dante, et, chemin faisant, nous lisions alternativement à haute voix, en reprenant le poème à l'endroit où nous nous étions arrêtés dans notre lecture commune avec l'abbé de Lamennais, c'est-à-dire au commencement du Purgatoire, que je lisais ce jour-là pour la première fois. Je me souviens encore de la couleur du ciel, de la couleuvre qui venait de traverser notre chemin, de la perspective lointaine et du chant lointain qui venaient de frapper nos yeux et nos oreilles, quand mon compagnon se mit
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à lire, sur un ton de recueillement attendri, les premiers vers du huitième chant, qui ne devraient jamais être lus qu'en pleine mer ou en pleine campagne, à la portée d'une cloche de village (').
» Il restait encore assez de jour pour lire, avec toute la lenteur qu'exigeait ma trop récente initiation, les deux ou trois chants suivants jusqu'à cette belle paraphrase de l'oraison dominicale :
O Padre tioslro cite nci cieli stat, etc.,
belle et courte prière qui semblait faite tout exprès pour des voyageurs fatigués ; car nous l'étions à tel point, qu'en arrivant à notre première étape, nous sacrifiâmes toutes les riantes perspectives d'un voyage pédestre pour nous embarquer humblement sur un prosaïque voiturin avec deux moines franciscains qui allaient prêcher une mission dans les Abruzzes, sans autre bagage que leurs bréviaires et quelques sermons manuscrits. C'était plus qu'il n'en fallait pour exciter les soupçons des douaniers de la frontière, dont la consigne n'admettait aucune acception de personne ni de costume, et malgré les réclamations des deux pauvres missionnaires, renforcées par les nôtres, les manuscrits furent impitoyablement confisqués, c'est-à-dire envoyés à la police napolitaine qui devait prononcer en dernier ressort sur leur orthodoxie ! Et les deux prédicateurs devaient se détourner de leur route, pour se faire absoudre de toute complicité avec les conspirateurs qui menaçaient la sûreté de l'Etat!... (-) »
Après avoir vu Naples, Montalembert aurait voulu poursuivre avec Rio ses excursions. Sienne, Bologne, Milan, Venise semblaient l'appeler vers leurs richesses artistiques par un attrait presque irrésistible. Mais toujours plein de déférence pour son malheureux maître qui s'obstinait à se cantonner à Rome, il ne put se résoudre à le laisser seul. Lorsque enfin Lamennais comprit qu'il était inutile d'attendre plus longtemps que le Saint- Père se prononçât pour ou contre ses doctrines, ils revinrent ensemble en France, non toutefois sans passer par Florence, Padoue et Venise, puis par le Tyrol et la Bavière. A leur retour Lamennais se réfugia dans sa solitude de la Chênaie : Montalembert se fixa à Paris.
L'inaction qui succédait à une vie si remplie et si agitée ne tarda pas à devenir pesante pour ce dernier. Quelques réunions, il est vrai, contribuèrent à lui procurer d'utiles distractions ; mais qu'était-ce auprès de ces jours inoubliables où il travaillait de concert avec Lacordaire et Lamennais? Les conférences du dimanche furent son principal agrément. On se réunissait chez lui pour causer