CHAPITRE QUATRIÈME
ffîontalcmticrt en Hllcmagne et en Bo{)êmc. — BLclations intimes aocc Sfer^j^necfei. — \< Vie oc sainte eiisabetfj ne Kongric. » — BLetouc à Katis. — Hettces à Hamennais. — Ha rupture.
[ans ces délicates circonstances et pour prévenir le danger de nouvelles entreprises compromettantes. Montalembert se résolut à voyager. Il visita l'Allemagne en détail, puis la Bohême. A Prague il s'arrêta plus longtemps, car il avait là un de ses chers amis polonais, le général Skrzynecki, détenu en prison par les Russes. Dès la première entrevue, le jeune comte éprouva pour le soldat malheureux la plus vive sympathie ; ce dernier, de son côté, conçut pour Montalembert une affection presque paternelle. 11 s'établit dès lors entre eux une intimité que la mort seule put détruire, et le chef polonais influa plus qu'on ne l'a soupçonné jusqu'ici sur les pensées et les actes de son jeune ami. Aussi croyons-nous opportun de donner un aperçu détaillé de leur correspondance (■).
La plus ancienne lettre retrouvée du généralissime est du 5 décembre 1833. Elle combat chez Montalembert la mélancolie et le découraoement.
« Je crois donc qu'il faut combattre pour cette cause toute notre vie, mais pas avec cette passion et cette haine que vous avez manifestées jadis, mais avec mesure et dignité et surtout avec profonde conviction religieuse. Il est, à mon avis, du devoir d'un honnête homme de parler d'autant plus, que tant d'autres parleront qui ne feront que séduire les autres et parler faux ; il faut donc qu'une conviction forte se fasse entendre, et surtout que l'homme pur parle pour montrer la vraie voie aux faibles et aux chancelants ; c'est le
I. Montalembert et sa correspondance inédite avec le généralissime Skrsyntcki. Détails biographiques inconnus, 1903. La Chapelle- Moiuligeon.
jiiontakmïîtrt
cas de dire : avec le Pape quand même. Ne dégénérez pas en sensiblerie, ce qui arrive, croyez-moi, quand on est seul. Adieu, ne fuyez pas le champ de bataille, au contraire ; mais, avant de livrer le combat, enfermez- vous comme Moïse dans le tabernacle et votre force triplera.»
Deux mois se sont à peine écoulés depuis le départ de Montalembert pour Prague, et c'est déjà la quatrième lettre qu'il adresse au général. C'est une longue confession qui a six pages in-folio.
ii Munich, 8 février 1834. - Je dois vraiment vous demander pardon de ce que je vous importune si souvent.
» Mais le souvenir que j'ai gardé de votre intérêt paternel est si vif que je me crois toujours autorisé à compter sur votre indulgence ; et, d'un autre cote, l'influence que vos paroles et vos idées ont exercée sur moi pendant que j ai eu le bonheur d'être auprès de vous a été si grande, que c'est presque pour vous, i'ose le dire, un devoir que de continuer l'œuvre que vous avez commencée et de ne pas délaisser un orphelin exposé à bien des orages et bien des épreuves. » Cette lettre du 23 novembre, que je viens de recevoir et qui est si pleine de sollicitude et d'intérêt pour moi, m'autorise de nouveau, à ce qu'il me semble, à vous faire part de toutes mes impressions.
» Voici bientôt deux mois que je suis à Munich dans la plus grande solitude de cœur où je me sois jamais trouvé de ma vie, n'ayant personne, absolument personne, qui me porte ou m'inspire une ombre d'intérêt, à plus forte raison n'ayant ni ami, ni confident, enfin ne vivant absolument que dans 1 étude et les
souvenirs. , , 1 •
» Cet état m'a été et m'est encore fort pénible, mais je m y habitue peu a peu et les excellentes idées que vous m'avez données à Prague sur la nécessite du recueillement et de la concentration en soi m'ont aidé plus que toute autre chose à me faire à ce régime si nouveau pour moi. C'est au point que je remercie Dieu de m'avoir donné si tôt une occasion de mettre en pratique vos conseils que j'avais bien gravés dans mon cœur et dans ma mémoire, mais dont des circonstances différentes auraient pu affaiblir l'influence. Ici. au contraire, réduit exclusivement à mes propres forces, j'ai pu, sur-le-champ, profiter des moyens que vous m'avez indiqués pour en tirer le meilleur parti possible quant à ma position ici-bas et à mon salut là-haut. Aussi je me sens un calme et je dirais presque une force dans le jugement, que je n'ai jamais connus. Je vois la marche des événements qui me sont personnels sous un jour nouveau, j ai ouvert les yeux surtout sur ma propre situation, sur mon avenir ; et c est parce que, dans ce nouveau point de vue, je ne me rencontre pas avec plusieurs de vos opinions sur moi, que j'éprouve le besoin de vous en parler en détail. En
Cgapitrc (Quatrième
effet, vous paraissez avoir en vue pour moi dans l'avenir une destinée d'homme public ou d'homme d'État ; c'est aussi l'avenir que j'ai désiré et espéré moimême jusqu'à ces derniers temps, mais c'est une espérance à laquelle je me vois forcé de renoncer ; — ne croyez pas, je vous en supplie, que ce soit le découragement ou la crainte qui me font arriver à cette conclusion. Il n'en est rien ; je me sens autant et plus de courage que jamais ; cette destinée dont je parle a occupé jusqu'à présent toutes mes idées, a été le but de toutes mes études, de tous mes efforts. Mon bon père m'a nourri de cette idée, je puis presque dire dès le berceau, et, comme de raison, mon amour-propre et mon ambition naturelle ne m'ont que trop porté à suivre l'impulsion qu'il m'a donnée d'abord.
» Aujourd'hui mon imagination est aussi dominée qu'autrefois par le prestige de la vie publique et je suis loin d'avoir réussi à bannir de mon âme tous les rêves qui ont si longtemps régné sur elle ; mais j'ai appris à mes dépens qu'on ne doit pas se laisser mener par l'imagination, mais bien par la raison chrétienne et par les leçons que Dieu daigne donner à ses créatures, dans les vicissitudes mêmes par où il les fait passer.
» Votre opinion à cet égard est si importante, et j'ai en elle une si implicite confiance que je ne recule pas devant le risque de vous ennuyer par l'énumération des principaux motifs qui ont amené dans mon esprit ce chano-ement de direction; ces motifs peuvent se résumer en deux points principaux: 1° La position générale de la France ; 2° mon caractère et mes circonstances personnelles. »
Après avoir donné un long exposé de la grandeur et des mérites de Lamennais, de la condamnation des idées de ÏAvefur et de l'isolement de ses rédacteurs, il ajoute :
« Quant au deuxième, tout ce que je viens de dire de M. Féli (') s'applique avec mille fois plus de raison à moi. Rappelez-vous d'abord le seul théâtre où je pourrai déployer quelque activité politique, cette malheureuse Chambre des Pairs : veuillez, je vous en prie, quand vous lisez les débats de cette Chambre dans le National, penser au rôle que je pourrais y jouer et vous imaginer l'accueil que recevrait un jeune homme de vingt-cinq ans venant endoctriner au nom de la religion ou de la justice ces vieux débris de quatorze régimes différents. En dehors de la Chambre je ne puis espérer plus d'appui, c"ar la barrière insurmontable de la conscience s'oppose à ce que je me rallie à aucun des trois partis qui divisent la France... Comment voulez-vous, par