‹ MontalembertChapitre 25 sur 71 · I. Nom que Jonnaient à M. Félicité Lamennais ses coUaboi · texte numérisé non relu

I. Nom que Jonnaient à M. Félicité Lamennais ses coUaboi

ateurs.

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exemple, que je ne sois pas soulevé d'indignation contre les libéraux, quand je vois des conseils municipaux de cette opinion, non seulement priver des Frères des Écoles chrétiennes de leurs subsides et de leur domicile, mais décréter que les pauvres qui enverraient leurs enfants à l'école chrétienne seraient privés d'aumônes, et cela aux applaudissements unanimes de la presse libérale, y compris \e A^atwna/ ? Je ne puis m'aveugler au point de croire que ma destinée soit d'exercer une influence politique quelconque, et je ne désire pas m'exposer une seconde fois aux tourments d'une attente déçue et d'un avenir créé par l'imagination et démenti par la réalité. Du reste, je demande et j'attends humblement votre avis paternel, à l'égard de tout ce que je viens vous soumettre. Il n'y a personne au monde dont le suffrage soit plus important à mes yeux que le vôtre, mais je veux que vous puissiez rendre votre arrêt en connaissance de cause... C'est vous qui m'avez habitué dès les premiers jours de nos relations à vous parler comme à un confesseur .. Excusez ce long bavardage, envisagez-le comme l'épanchement d'un fils dans le cœur de son père.»

Le père s'empresse de répondre, le 24 février, et, nommé confesseur par son correspondant, il commence à parler sur le recueillement et la concentration.

« La première condition pour obtenir un résultat, c'est de tâcher de se réduire en poussière, s'anéantir et faire une intime connaissance avec soi-même pour méditer en cet état sur sa vie passée, pour se convaincre si dans toutes ses actions on a voulu servir le moi ou Dieu. Si vous prolongez cet état, vous découvrirez mille choses cachées, vous vous mettrez en dehors du cadre pour juger Charles, ou plutôt l'esprit de Charles éclairé par la grâce s'élèvera et verra au-dessous l'ancien Charles abîmé par les passions. C'est par ce moyen que vous obtiendrez la pureté du cœur où l'amour de Dieu deviendra le fondement, que vous serez en état de prendre pour modèle Jésus-Christ, qui s'est soumis humblement à sa mission, tendant pour ainsi dire sans cesse vers la croix ; chacun de nous a cette croix ; cependant cet Homme-Dieu voulut prendre quarante jours de recueillement, de jeûnes, d'isolement, pour se pénétrer de sa mission avant d'entrer en œuvre. Puisque vous êtes chrétien, suivez cet exemple: cela n'exclut pas le mariage et les amusements et distractions ; au contraire, on y a droit, pourvu que cette base du cœur soit intacte.

» Vous me dites encore que cet état de solitude vous est quelquefois pénible. Alors, mon cher Charles, il faut avoir recours à la j^rière. Jésus-Christ, en allant à la mort, a dit à ses Apôtres: Veillez et priez pour que vous ne succombiez pas à la tentation. Voilà l'ordre d'un général en chef qu'il donne à ses maréchaux le jour du combat, voilà une règle pour toute votre vie, tenez- vous ferme à cette rèole. f/ù salus.

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» Non, ce n'est pas le découragement ni la crainte qui vous fait désespérer de pouvoir jouer un rôle public dans votre patrie ; seulement vous croyez ne pouvoir la servir parce que les circonstances, l'état des choses n'est pas tel que vous le désirez ; eh bien ! telles ne seront jamais les circonstances. Il faut donc servir votre patrie dans telles circonstances qu'elle se trouve et vous avez pour cela une position des plus brillantes. Comme vous devez vous anéantir en remerciant la Providence de vous avoir placé si haut sans aucun mérite ! Vous dites que votre amour-propre et votre ambition naturelle ne vous ont que trop porté à suivre cette impulsion ; eh bien ! chassez, tuez ces diables, faites-en une abjuration et tâchez de devenir l'homme d'Etat rempli de l'esprit de Dieu, sans ambition ni amour-propre, en servant votre patrie dans la plus petite comme dans la plus grande affaire : pour elle, pas pour vous, ne visant pas aux grandes choses, mais prenant les événements comme ils se présentent ; tâchez de devenir l'instrument de la grâce pour les hommes. Autant vous vous êtes mis à acquérir de la science mondaine, autant travaillez à présent à vous purifier, et puis tâchez de monter, de vous vaincre en tout, et alors vous parviendrez à la connaissance de Dieu, comme dit notre apôtre A Kempis : ce n'est qu'à l'homme humble que Dieu accorde et ce n'est que par l'humilité que vous parviendrez à vous éclairer sur votre destinée, et la soumission achèvera le reste. »

Le général expose longuement à son disciple une mystique illustrée par une carte géométrique qu'il a donnée à Montalembert durant sa retraite à Prague ; il prêchait alors la défensive, mais le temps approchait où les hommes purs, comblés d'une force nécessaire, remplis de l'esprit du Christ, allaient prendre l'offensive. Cette mystique se réalisa dans la vie de Montalembert. Ce dernier a écrit en tête de la lettre du général : « admirable d'une éloquence et d'une vérité merveilleuses ». La mystique est présentée avec un mélange de romantisme et de messianisme ; mais ce messianisme, emprunté en grande partie à Mickiewicz, se rapporte à toutes les nations ; l'homme de la Providence qui devait venir pouvait être aussi bien un homme d'État qu'un général. Sans le dire d'une manière directe, cette carrière extraordinaire est présentée à l'imagination du « cher Charles » à condition qu'il se purifie par l'humilité et se dépouille du vieil homme. Le Mentor entre dans les détails de la vie de son Télémaque et ne veut pas qu'il voyage, mais qu'il se prépare à la vie politique. C'est un manuel pour l'homme d'État chrétien. Il s'exprime maintenant sur Lamennais de la manière suivante :

« |e croirais qu'il devrait s'adonner tout aux travau.x évangéliques à l'instar de saint Paul, en montrant aux Français, en général, ce qui leur manque pour

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être la nation la plus civilisée et une nation réformatrice pour les autres, puis se mettre avec chaleur à éclairer les basses classes comme les clubs mettent de l'acharnement à les corrompre ; il y a mille choses à faire dans ce but-là, si on fait pour l'avenir et pas pour le moment présent ; s'étant soumis et concilié au Pape, il aura pour lui tout le clergé ; il ne faut pas servir dans l'esprit d'un parti, mais s'adresser à l'universalité des Français... Je crois que la haine du pouvoir existant est une grande faute, puisque ce pouvoir est national et beaucoup mieux constitué que le précédent ; il faut s'approcher de lui, en se mettant en position de lui donner des conseils ou des avertissements, avec une entière indépendance. »

Les lettres de Montalembert qui ont suivi celle-ci font défaut, mais le sévère général n'était pas toujours content de son élève sincère et porté à exagérer ses fautes. Il s'agissait d'imiter la vraie humilité en pratiquant la sainte indifférence des saints vis-à-vis de la réputation ; pour pouvoir servir la France véritablement et grandement, il faut des hommes politiques de cette trempe : « Puisque vous pressentez que vous succomberez à la sensiblerie, lui dit-il, pourquoi prévoir que vous succomberez ? un homme fort luttera et espérera qu'avec l'aide de Dieu il triomphera. » Après avoir écrit trois pages in-folio, il achève par ces mots : « Je ne veux pas répondre à toute votre lettre, il faudrait écrire un livre. »

Au mois de juin 1834, les deux amis se trouvent ensemble à Tœplitz. Cette entrevue, si désirée par Montalembert, est une continuation de celle de Prague. Ils se promènent beaucoup à cheval. Le généralissime rappelle plus tard une de ses conversations en écrivant au pair de France : « Vous m'avez dit, quand nous nous promenions à cheval, qu'il faut savoir souffrir, qu'il faut chercher à souffrir pour la cause de l'humanité. »

Après avoir quitté Tœplitz, le jeune homme écrit à Skrzynecki deux lettres, l'une datée de Dresde et l'autre de Marbourg. Leur existence ne nous est connue que par la lettre de réponse du général, où nous trouvons de nombreuses considérations ascétiques, dont la moitié pourrait être lue, avec profit, durant les exercices spirituels, même parmi les Bénédictins. Montalembert l'a qualifiée d'admirable et, plus tard, soulignant .son observation à l'encre rouge, d' « excellente et importante».

Il paraît qu'à Dresde le jeune voyageur fut bien inspiré pour sa confession épistolaire. Le général revient plusieurs fois sur cette lettre, elle lui fournit l'occasion de philippiques violentes:

« Dieu nous parle toujours intérieurement, mais nous avons fait des efforts inouïs pour que cette langue ne soit pas entendue, nous l'étouffons tous les

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jours, nous passons outre sans nous arrêter ; votre lettre de Dresde en est une preuve, vous succombez, vous désirez être étouffé, vous êtes sans courage et sans efforts pour vaincre ; pas même une ombre de cette volonté réelle, de cette confiance en Dieu, qui est comme un avant-coureur de la victoire... vous deviendrez un homme de salon ; et cela viendra doucement, sans que vous vous en doutiez... vous n'êtes pas capable d'écrire la vie d'une sainte, etc.. » (')

Il paraît que son correspondant s'accusait d'un manque d'assiduité à composer son Histoire de sainte Elisabeth qui n'avançait pas, puisque, commencée en 1833, elle ne fut achevée qu'en 1836. Le général ne soupçonnait guère que l'ardent écrivain serait un des plus grands travailleurs de son siècle, et qu'il allait abrésfer sa vie en abréoreant son sommeil. Dans la lettre suivante, écrite de Marbourg, Montalembert donne des détails sur Weimar, Gottingue et léna et sur Lacordaire qui est venu le voir. Le général et Lacordaire sont du même avis quant à la nécessité d'une occupation sérieuse pour calmer Montalembert; mais ils se divisent lorsqu'ils parlent de son avenir.

Pour mieux comprendre l'influence du général, il faut la comparer à celle de Lacordaire. En lisant les lettres de celui-ci, on est étonné que ces chefs-d'œuvre d'éloquence et de tendresse, appuyés sur l'histoire de l'Eglise et la logique, n'aient pas suffi pour calmer son jeune ami ; elles ont produit leur effet définitif quant à sa soumission à l'Église ; elles l'ont aidé à écrire des lettres dans le même sens à Lamennais, mais Lacordaire, ne réussissant pas à diminuer l'influence de ce dernier sur Montalembert, consentait à l'éloigner de France pour lui faire oublier La Chênaie. A la fin de sa longue et chaleureuse lettre du 4 janvier 1834, Lacordaire lui écrit :

« Je voudrais que tu t'appliquasses au travail dont tu me parles, mais en l'agrandissant encore. Si j'étais à ta place, je voudrais voir les lieux les plus célèbres de la catholicité, les cathédrales, les monastères, les solitudes, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, et faire sous le nom de Pèlerinages un livre délicieux. Tu as juste ce qu'il faut pour cela, beaucoup d'imagination, de piété, de tendresse, de coloris, tu ferais un livre unique, mais il ne faudrait pas te presser. J'y mettrais dix ans, tant pour les voyages que pour la composition. »

Si Montalembert avait suivi ce conseil, nous aurions eu en 1S44 un Malte- Brun catholique, mais pas de liberté d'enseignement. Montalembert a plus de

I. 11 est bien regrettable que les excellents conseils qui visent Lamennais n'aient pas été suivis. On trouvera curieux que le général ne croyait pas encore Montalembert assez rempli de l'esprit de Dieu pour pouvoir donner d'autres avis à Lamennais que celui de faire une retraite.

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confiance dans le général qu'il nomme souvent son père spirituel. Celui-ci ne comprenait nullement l'affaire de Lamennais ; mais, comme nous le savons, il voulait préparer Montalembert à la vie politique. Les voyages continuels lui déplaisaient beaucoup. L'arrivée de l'abbé Lacordaire à Marbourg lui paraît providentielle pour Charles ; mais il demande au moins deux mois de solitude pour travailler sérieusement à la vie de sainte Elisabeth.

« Pour obtenir un résultat il faut du temps et de la solitude. Vous me dites que je suis votre père spirituel, eh bien ! écoutez-le donc, suivez-le donc, suivez son conseil — essayez au moins. Il n'y a pas de difficultés pour celui qui veut, qui désire un but aussi élevé ; cherchez maintenant à rentrer en vous ; point de bien réel et vrai sans cela... Nous devons rougir, en considérant avec quel manque de respect nous nous présentons à Dieu dans la prière. Nous sommes présents devant lui sans y être ; notre cœur nous échappe à tout moment et nous n'avons point de liens pour le retenir et pour empêcher qu'il ne se trouve comme livré en proie aux fantômes de notre imagination et aux égarements de notre esprit, afin qu'il trouve sa joie et son repos en Dieu. »

Montalembert goûtait ces lettres, puisque celle qu'il adressa de Botzen au général, le 15 août 1834, commence par les paroles suivantes :

« Mon cher et bien-aimé ami, que veut dire ce long et cruel silence ? Voilà aujourd'hui deux mois et un jour que je vous ai quitté. J'ai vraiment le plus grand besoin de votre amitié, de vos conseils, de vos encouragements ; après m'avoir mené si longtemps, après vous être occupé de moi avec une tendre sollicitude, vous ne pouvez pas m'abandonner si brusquement, surtout dans un moment où la crise où je me trouve m'est plus pénible que jamais à endurer. Je ne me sens un peu plus fort et tranquille que quand je suis auprès de vous ; c'est pourquoi je voudrais passer ma vie auprès de vous, mais puisque Dieu ne le veut pas, ne me refusez pas au moins la consolation de recevoir vos 'conseils et des preuves fréquentes de la durée de votre affection pour moi. Je vous le répète, il n'y en a pas une au monde qui me soit plus chère, plus nécessaire que la vôtre, et sauf celles de César Plater et de M. Féli, il n'y en a pas une qui en approche même de loin dans mon cœur. »

Le point de gravitation pour le cœur de Montalembert n'est plus La Chênaie, mais Prague, qui lui permettra de se détacher peu à peu de La Chênaie, et cela surtout parce que le général ne dira jamais un mot contre l'auteur de VEssai sur rinfiifjérence en matière de la religion, qu'il ne soupçonnait pas vouloir apostasier. Nous sommes au moment le plus pathétique, et ce malheureux Œdipe va nous découvrir lui-même ses déchirements qui lui paraissent inguérissables :

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« Impossibilité plus grande que jamais de concilier la liberté et la religion, union qui est le seul but de ma vie ou plutôt ma vie elle-même. Chaque jour, chaque circonstance rend cette espérance plus vaine et plus chimérique. Les uns, comme Lacordaire, ne veulent plus entendre parler de liberté ou de progrès; les autres comme M. Féli ne veulent plus entendre parler de l'Église. Mais sans Église point de religion — c'est de foi et l'expérience des protestants est là pour le prouver... Je suis ainsi à la torture perpétuellement et je souffre vraiment plus que je n'ai jamais souffert. Tout mon être est déchiré en deux.

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