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fille, puis mariée avec un époux tendre et pieux comme elle ; il put gravir les rudes sentiers par où elle allait distribuer aux pauvres, ses plus chers amis, d'inépuisables aumônes. Il la suivit à Creuzbourg, où elle fut mère pour la première fois ; au monastère de Reinhartsbrùnn, où lui fallut quittera vingt ans son mari, qui allait mourir pour le tombeau du Christ ; à Bamberg, où elle trouva un asile contre de cruelles persécutions; sur la sainte montagne d'Andechs.
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berceau de sa famille, où elle apporta en offrande sa robe de noces, lorsque, d'épouse tendrement chérie, elle fut devenue veuve errante et exilée. A Erfurt il approcha de ses lèvres le pauvre verre qu'elle a laissé en souvenir d'elle à d'humbles religieuses. Enfin à Marbourg, où elle consacra les derniers jours de sa vie à des œuvres d'une héroïque charité, et où elle mourut à vingt-quatre ans, il revint prier sur sa tombe profanée et recueillir péniblement quelques souvenirs de la bouche d'un jDeuple qui a renié, avec la foi de ses pères, le culte de sa bienfaitrice. »
Montalembert commença ce beau travail tout en voyageant, et ces nouveaux voyages lui semblèrent bien plus agréables que les précédents : un charme secret les embellissait et le souvenir de sainte Elisabeth le suivait partout en le pénétrant d'une douce joie. Au mois d'août 1834, il fit à pied, dans le Tyrol, une excursion marquée par deux épisodes qui méritent une mention spéciale. A Mittelwald, il eut l'heureuse fortune d'assister à un mystère du moyen âge, à une représentation en plein air de la Passion de Jésus-Christ par des paysans bavarois. « A neuf heures, écrit-il, j'arrive à Mittelwald. Le spectacle est déjà commencé. J'entre dans l'amphithéâtre découvert, au pied d'admirables rochers. Les voix simples et pures du chœur, composé des enfants du village, annonçaient l'entrée du Sauveur à Jérusalem. Je n'entreprendrai point de décrire ce spectacle unique, inappréciable. Moi qui au bout d'une heure me sens fatigué et ennuyé dans le plus beau théâtre de la ville, je suis resté ici (moins une heure pour dîner) à la même place depuis neuf heures du matin jusqu'à six heures du soir, sans ressentir un seul instant la moindre diminution d'attention ou d'intérêt. Je n'aurais jamais su imaginer rien de pareil. Ici même cela n'a lieu que tous les sept ans. J'aurais voulu un Christ plus digne de son rôle. Du reste, tout était excellent. Je me perds à chercher comment ces pauvres gens, qui ne font cela que tous les sept ans, peuvent saisir si complètement l'esprit de leurs rôles, comment leur mémoire, leur tenue peuvent être si parfaites. Pas l'ombre d'embarras ni d'affectation. Judas, saint Pierre, les grands-prêtres et les docteurs de la loi jouent comme les acteurs les plus consommés. Barabbas, le peuple avec ses imprécations, les bourreaux avec leur fureur diabolique, sont d'une vérité effrayante. Les pantomimes qui représentent les types de la Passion dans l'ancien Testament, accompagnés du chœur, qui en explique, en chantant, le sujet et l'application, sont d'un excellent effet. C'est le drame antique dans toute sa pureté. Pour la première fois de ma vie je comprends ce que peut et ce que doit être le véritable drame, sa portée, sa force. Ce qui m'émeut le plus, c'est la Madeleine, et surtout la sainte Vierge, dans sa robe rouge, son manteau bleu, avec un air si pur, si résigné, si aimant ! A ses adieux avec son Fils, je sens mes
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larmes couler avec abondance. Je vois finir avec le plus grand regret cette scène vraiment biblique. »
L'autre épisode n'est pas moins curieux. Laissons encore parler Montalembert (').
« A Caltern (Tyrol) je vais trouver le vicaire Heinz, à qui j'étais recommandé: je le prie de me conduire auprès de la jeune fille extatique dont j'avais tant entendu parler. Après quelques difficultés, il condescend à mon désir. Nous entrons dans une maison d'assez peu d'apparence. Là, dans une chambre assez vaste et propre, sur un lit placé au milieu, je vois une jeune fille agenouillée, les mains jointes sur la poitrine, les yeux fixés vers le ciel, les cheveux tombant jusqu'à la ceinture, toute vêtue de blanc, immobile, silencieuse, insensible à tout ce qui se passe autour d'elle, n'ayant de vie que dans ses yeux noirs et dans les veines et les nerfs de son front, où se peignent avec rapidité et violence les émotions de joie ou de douleur que lui apportent ses contemplations... Elle reste dans cet état nuit et jour, sans dormir, sans manger (sauf quelque fruit de temps à autre et un peu d'eau), sans se coucher même, sinon quand son confesseur le lui ordonne pour qu'elle ne se fatigue pas trop. Il était là pendant ma visite, et il la fit recoucher une fois, en lui disant à voix basse quelques paroles auxquelles elle obéit sur-le-champ. Mais, après être restée couchée quelques minutes, pendant lesquelles elle conserva toujours les mains jointes et les yeux fixés vers le ciel, elle s'élança tout à coup et reprit sa position première. Pendant la dernière partie de ma visite, elle parut surtout affligée de ce qu'elle voyait. Toutefois, de temps à autre, un léger sourire s'approchait de ses lèvres. J'aurais donné tout au monde pour pouvoir l'interroger sur Lamennais et sur moi-même, nullement par curiosité ni pour l'éprouver, mais uniquement pour m'éclairer. Mais il paraît que l'évêque et le gouvernement autrichien ont défendu toute communication entre elle et qui que ce soit, sauf son confesseur, qui doit écrire tout ce qu'elle lui raconte de ses visions. Il y a deux ans qu'elle est dans cet état, et dans le commencement on reportait partout ce qu'elle disait. Cela fit tant d'effet dans le pays, que plus de vingt mille fidèles vinrent la voir dans le courant de l'année dernière (1833). Maintenant le gouvernement y a mis bon ordre, ayant strictement défendu de la laisser voir aux étrangers. Ce n'est qu'en violation de cet ordre que j'ai pu pénétrer auprès d'elle. Je suis donc obligé de la quitter, après l'avoir contemplée une demi-heure environ. Sa vue produit sur moi le plus profond effet. Elle me rappelle ce que j'ai lu de Brentano sur la sœur Emmerich. Je n'ai jamais senti plus vivement la présence de Dieu. Elle s'appelle
I. Ces deux récits sont empruntés au Correspondant, articles de Foisset sur Montalembert.
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Marie de Mœrl. Sa famille est noble et pauvre. Elle n'a que vingt-deux ans, bien qu'elle paraisse en avoir davantage. Pourtant elle ne semble pas du tout affaiblie ou amaigrie par son jeûne perpétuel ; elle est seulement très pâle, ce qui lui donne une beauté de plus. N'est-il pas admirable que Dieu ait réservé à un siècle d'incrédulité monstrueuse des faits de cet ordre ? »
Revenu à Paris vers la fin de janvier 1835, Montalembert y retrouva tous ses bons amis, qui furent charmés de son projet de publication. Ce fut pour lui une immense joie d'assister aux conférences de Lacordaire à Notre-Dame et d'être témoin de ses prodigieux succès. Il revit avec bonheur Ozanam, l'abbé Gerbet, Rio surtout, à qui il soumettait les divers chapitres de sa Sainte Elisabeth, au fur et à mesure qu'ils étaient composés. C'est à ce dernier qu'il adressa, un peu après, cette lettre si curieuse, si suggestive et si édifiante, écrite du fond d'une cellule de l'abbaye de Solesmes où l'avait appelé Dom Guéranger, un de ses admirateurs les jjlus ardents et de ses amis les plus dévoués.
« Voici le cinquième jour que je suis dans cette solitude, et vraiment je m'en trouve à merveille... Je me lève à quatre heures (aie honte de ta paresse en lisant ceci) et vais aussitôt au chœur assister au chant de matines et de laudes qui dure depuis quatre heures et demie jusqu'à six heures ; — puis je rentre chez moi et déjeune. — A sept heures prime pendant une demi-heure ; je n'y vais que rarement ; puis lecture ou travail jusqu'à neuf heures ; alors tierce, la grand'messe et sexte jusqu'à dix heures ; — deux heures de travail jusqu'au dîner, à midi. — Ce dîner est plus que frugal. On fait maigre quatre fois la semaine, et on n'a jamais que juste ce qu'il faut pour calmer la faim. Il n'y a ni nappes, ni argenterie ; on mange avec des couverts de fer. Après dîner on va au chœur chanter le Mise7'ere 'pouv demander pardon à Dieu d'avoir tant mangé ; puis on a une heure de récréation en commun, avec les moines, dans le cloître ou dans le jardin. De deux à quatre, travail, lecture des journaux ou promenade, si je voulais. A quatre heures, vêpres pendant une demi-heure, puis travail jusqu'au souper qui a lieu à sept heures. Après le souper, une heure de récréation qui se passe en causeries autour du feu avec les religieux ; à huit heures et demie, compiles, prière et méditation au chœur jusqu'à neuf heures un quart ; alors chacun rentre chez soi jusqu'aux matines du lendemain. Tous les jours se ressemblent. Je n'aurais jamais cru m'habituer ainsi ; mais cela me réussit parfaitement et je compte rester ici le plus longtemps possible, jusqu'à Noël, si je ne vais pas en Angleterre. Le pays est assez joli, mais je ne suis encore sorti qu'une seule fois du couvent, en partie à cause du mauvais temps. Je n'ai aucune relation de cœur à espérer ici ; mais l'abbé Guéranger,
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le prieur, est un homme très instruit et dont la conversation apprend une foule de choses. Je vais devenir d'une force étonnante en théologie, liturgie, antiquités ecclésiastiques, etc.. (').
Montalembert rentra à Paris vers la fin de la même année. Ses travaux historiques ne lui firent jamais oublier l'homme qu'il avait longtemps chéri comme son père et son maître, l'infortuné Lamennais. Le grand écrivain, depuis qu'il s'était obstiné dans ses erreurs, avait passé par les plus dures épreuves : la main de Dieu s'appesantissait visiblement sur lui. « J'avais résolu, écrit- il à un ami, de
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passer encore au moins l'hiver à la Chênaie ; mais les persécutions, qui me suivent partout, ne me l'ont pas permis, et me voici déjà pris d'un fort catarrhe et épuisé de la vie fatigante à laquelle on ne peut se dérober ici, sans entrevoir nulle part un peu de repos pour mes vieux jours, ayant besoin de mon travail et ne sachant comment travailler, à cause de la difficulté de recueillir et de ménager, pour cela, le peu de forces qui me restent. Plus que jamais, en vérité, je trouve le voyage long ! »