I. Lettre du 12 octobre 1835, citée par Lecanuet, I
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« J'ai besoin de mon travail. » Cette parole paraîtra peut-être exagérée. Un procès dans lequel Lamennais se trouvait engagé depuis plusieurs années à propos de malheureuses spéculations de librairie, et où l'intendant général de la liste civile de Charles X, M. de la Bouillerie, figurait comme créancier (très probablement parce que le roi lui avait jadis ordonné de dégager Lamennais, obéré bien au delà de ses moyens par la faillite du libraire qu'il avait cautionné), ce procès, disons-nous, exigeait de lui la cession absolue de tout ce qu'il possédait. Il s'y résigna et tomba dans un tel dénûment qu'il se voyait obligé, dans sa correspondance, de prier ses amis intimes d'affranchir leurs lettres en lui écrivant.
« Je n'ai plus rien que des dettes, déclare-t-il. Solon disait : Je vieillis en apprenant toujours ; et moi je dis : Je vieillis en m'appauvrissant toujours. Quand on jettera dans la terre ma vieille carcasse, ce qui ne tardera guère, elle y tombera nue, à moins que quelqu'un ne me fasse l'aumône d'un linceul. )) A cette première cause d'aigreur était venue s'en adjoindre une autre d'une nature différente, mais qui prenait l'âme par un côté plus sensible encore. Lamennais avait de nombreux amis, des amis disposés à aller, sur un signe de sa volonté, aux extrémités du monde, des amis qui poussaient la tendresse jusqu'au fanatisme. Lui-même, nous l'avons vu, avait un cœur des plus affectueux, et son amitié, prenant le caractère de sa nature, était € passionnée comme l'amour le plus violent ».
Mais en donnant son cœur tout entier à ses amis, il prétendait en retour dominer leur intelligence. « Malheur à celui qui cherchait à soustraire son esprit à la puissance de ses idées ! » disait un de ses anciens disciples, Charles Sainte- Foy.
On comprend ce qui dut se passer dans l'âme de cet homme, vénéré comme un demi-dieu, lorsqu'il vit tous ses amis, renonçant aux idées qu'ils tenaient de lui, s'incliner humblement devant la décision pontificale, le devancer même dans la soumission. Cette obéissance empressée, qui n'attendait pas le signal du maître, ces déclarations nettes et précises qui allaient au-devant de tous les subterfuges, l'exaspéraient.
Il eût été bien aise qu'il y eût chez eux hésitation, sans doute pour se donner le mérite de les affermir ; et parce qu'ils n'hésitaient pas, lui-même se perdait dans d'indignes subtilités, et leur savait mauvais gré de le devancer.
Une séparation lui fut plus douloureuse que les autres, celle de Lacordaire. « Je vous quitte, lui écrivait le jeune prêtre, quelques heures avant son départ, je vous quitte ayant la conviction que ma vie vous serait désormais inutile, à cause de la différence de nos pensées sur l'Église et sur la société, différence
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qui ne fait que s'accroître tous les jours, malgré mes sincères efforts pour suivre le développement de vos opinions... Sans renoncer à nos idées libérales, je comprends et je crois que l'Église a eu de très sages raisons, dans la profonde corruption des partis, pour n'aller pas aussi vite que nous l'aurions voulu... Jamais vous ne saurez combien j'ai souffert depuis un an par la seule crainte de vous causer de la peine. Je n'ai regardé que vous dans toutes mes hésitations, mes perplexités, mes retours ; et, quelque dure que puisse être un jour mon existence, aucun chagrin de cœur n'égalera jamais ceux que j'ai ressentis dans cette occasion. Je ne sais pas encore ce que je deviendrai, si je passerai aux États-Unis ou si je resterai en France, et dans quelle position. Quelque part que je sois, vous aurez des preuves du respect et de l'attachement que je vous conserverai toujours, et dont je vous prie d'agréer cette expression, qui part d'un cœur déchiré. )>
Quand Lamennais lut cette lettre, il soupira douloureusement. Mais d'autres soucis tourmentaient le malheureux écrivain.
L'abbé de Lamennais se croyait en butte à un système habilement combiné de persécutions ; il était convaincu qu'un pacte secret était intervenu entre certains prélats, défenseurs plus zélés des doctrines gallicanes, et les membres d'une congrégation influente, qu'il avait autrefois exaltée. Derrière toutes les manifestations de l'autorité épiscopale, son esprit soupçonneux découvrait ses ennemis invisibles. Rome elle-même, à l'entendre, s'était laissé dominer par cette influence occulte ! Sous le poids de ces préoccupations, l'obéissance lui devenait plus difficile, et il faut bien dire que ceux qui l'entouraient alors, ne le détournaient pas toujours de ces pensées funestes.
Quelques actes épiscopaux semblèrent aussi justifier ses craintes et ses colères. Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, prélat connu par son attachement aux doctrines gallicanes, crut devoir censurer cinquante-six propositions extraites des ouvrages de l'abbé de Lamennais, de son disciple l'abbé Gerbet, de l'abbé Rohrbacher, et de l'Avenir. Cette censure fut soumise au jugement de Rome, qui ne la ratifia pas. Cependant Grégoire XVI était au courant des récentes récriminations de Lamennais contre la Cour romaine, et, dans son bref à l'archevêque de Toulouse, il déclara que «les bruits répandus dans le public étaient pour lui un véritable sujet de douleur».
Lamennais se montra très irrité de cet incident : « Les hommes qui m'ont persécuté, dit-il, continuent tant qu'ils peuvent de me desservir auprès du Pape; je ne sais quelles calomnies nouvelles ils ont inventées; le fait est que, dans un bref adressé à l'archevêque de Toulouse, je suis encore maltraité à raison de ce çîi'ou répand dans le public. »
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L'amertume inondait de plus en plus son âme ulcérée. C'est alors qu'il prit la résolution de quitter l'arène où il avait si vaillamment combattu, et de refuser ses services à l'Église, qui ne paraissait pas les apprécier à son gré. Toutefois, il était loin de songer encore à passer dans le camp ennemi.
Il voulut d'abord se défendre au tribunal du Saint-Père. Après avoir discuté les termes du bref adressé à l'archevêque de Toulouse : « Puisqu'on a rendu, dit-il, de nouvelles explications nécessaires, je rne sens obligé de déposer derechef, aux pieds de Votre Sainteté, l'e.xpression de mes sentiments qu'on a calomniés près d'Elle, et, en conséquence, je déclare : premièrement que, par toutes sortes de motifs, mais spécialement parce qu'il n'appartient qu'au Chef de l'Église de juger ce qui peut lui être bon et utile, j'ai pris la résolution de rester à l'avenir, dans mes écrits et dans mes actes, totalement étranger aux affaires qui la touchent ; secondement que personne, grâce à Dieu, n'est plus soumis que moi, dans le fond du cœur et sans aucune réserve, à toutes les décisions émanées ou à émaner du Saint-Siège apostolique sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi qu'aux lois de discipline portées par son autorité souveraine. »
Avec les apparences de la soumissioh et du respect, c'était une désertion. Rien n'est plus anti-catholique que la phrase où Lamennais déclarait vouloir rester étranger à toutes les affaires qui touchent l'Église. Si un catholique avait le droit d'entendre ainsi son devoir, l'Église serait bien à plaindre. Jamais ses enfants, sous aucun prétexte, ne doivent être étrangers à ce qui la touche. Ils doivent y prendre part selon leur position et leurs forces, comme Lamennais l'avait fait jusque-là ; mais ils doivent y prendre part en se soumettant à la direction du Saint-Siège, et non pas en voulant la conduire eux-mêmes. Aucun talent, aucun service ne compense le mal que fait à l'Eglise une action exercée en dehors de son sein.
La réponse à cette lettre parvint à Lamennais sous forme d'un bref adressé à l'évêque de Rennes, son supérieur ecclésiastique, chargé de le lui communiquer.
Le Pape se plaignait amèrement de la missive qu'il venait de recevoir, et qui lui montrait clairement, disait-il, que l'abbé de Lamennais conservait les principes qu'il avait soutenus auparavant, et dont on lui avait demandé la rétractation. Puis, poursuivant l'exposé de ses griefs, il blâmait plus vivement encore la publication An Livre des Pèlerins polonais, de Mickievicz, traduit en français par M. de Montalembert, et accompagné d'un Hymne à la Pologne -^^lx Lamennais. Le bref qualifiait avec sévérité les réserves qu'on croyait remarquer dans la lettre précédente, et terminait en déclarant qu'il n'y avait pour lui qu'une
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seule voie de réconciliation et de paix : c'était de s'engager à suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans l'Encyclique du 15 août 1832, relative à Y Avenir, et à ne rien écrire ou approuver qui n'y fût conforme.
En lisant ce nouveau bref pontifical, Lamennais reconnut avec évidence que la soumission qu'on lui demandait s'étendait aux questions mixtes, touchant à la fois à l'ordre spirituel et à l'ordre temporel, aussi bien qu'aux questions d'ordre spirituel pur et simple. Un pareil engagement répugnait à ses vues. Il se résolut donc à adresser au Pape une déclaration qui peut être ainsi résumée : soumission d'esprit aux décisions de la foi ; soumission de fait au.x lois de discipline ; distinction des deux autorités, spirituelle et temporelle, et, dans celle-ci, indépendance à l'égard de la puissance ecclésiastique. C'était supprimer les questions mixtes, sur lesquelles, précisément, le Pape ne lui permettait pas d'écrire à sa fantaisie.
Cette déclaration ne pouvait satisfaire l'évêque de Rennes. Dans une circulaire à son clergé, il exposa les détails de cette triste négociation, et déclara qu'il considérait l'abbé de Lamennais « comme ayant renoncé de lui-même à tous les pouvoirs qu'il avait reçus de lui ou de ses vicaires générau.x, et qu'il se réservait personnellement de les lui rendre, lorsqu'il aurait des preuves satisfaisantes de .sa soumission entière et sans réserve à la décision du Souverain Pontife ».
Par le fait, le prêtre rebelle se trouvait interdit. Cette mesure fut le coup de grâce porté à l'École mennaisienne. Privé de tout pouvoir ecclésiastique, l'abbé de Lamennais ne pouvait plus garder auprès de lui ses jeunes disciples, dont il était non seulement le chef et l'ami, mais le guide spirituel et le père. Le lien de conscience qui les unissait à lui étant brisé, ils devaient chercher ailleurs ce dont leur âme avait besoin plus que jamais.
Placé dans cette situation, de plus en plus fausse et pénible, Lamennais accepta de prendre pour intermédiaire près la Cour de Rome l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, son compatriote, qui avait bien voulu oublier ses lettres agressives d'autrefois.
Dans l'espoir de tout pacifier, Mgr de Quélen lui suggéra l'idée d'adresser au Pape un mémoire explicatif de ses derniers actes, se chargeant de le faire parvenir à Rome. Cette lettre, qui maintenait malheureusement la prétention que Lamennais avait émise d'écrire à son gré sur les questions mixtes, ne produisit point à Rome l'effet qu'on en attendait. Le cardinal Pacca écrivit de nouveau à Lamennais que le Saint- Père repoussait ses interprétations, et ne pouvait accepter qu'une adhésion simple, absolue, illiDiitée, à l'Encyclique. En recevant cette réponse, Lamennais, qui était depuis quelques semaines à
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Paris, alla trouver l'archevêque. « Je lui annonçai, dit-il, que je me décidais à signer la déclaration que l'on me demandait, mais sous l'expresse réserve de mes devoirs envers mon pays et l'humanité, dont aucune puissance au monde ne pouvait exiger le sacrifice ni me dispenser. » Une telle réserve prouvait bien que sa déclaration n'était pas sincère : il se promettait de la violer lorsqu'il ne subirait plus la contrainte morale dont il prétendait alors être victime.
A Rome, on fut dans l'illusion. Grégoire XVI écrivit à Lamennais : « Nous avons béni le Père des lumières, duquel nous vient cette si grande consolation, qui, nous le disons vraiment avec le Psalmiste, a réjoui notre âme en proportion de la multitude de nos douleurs. » Il terminait en disant: «Continuez donc, cher fils, à procurer à l'Église de pareils sujets de joie dans les routes de la vertu, de la docilité et de la foi, et employez les dons du talent et du savoir que vous possédez si éminemment, pour que les autres pensent et parlent unanimement suivant la doctrine tracée dans notre Encyclique. »
A Paris même, l'archevêque le comblait des plus aimables prévenances. Un jour Lamennais se trouvait dans son appartement. Ozanam se présenta, conduisant une députation de la jeunesse des écoles dans le but d'obtenir du prélat l'institution des Conférences de Notre-Dame. iVlgr de Ouélen leur présenta l'abbé de Lamennais, en disant :
— Voilà, Messieurs, l'homme qui vous conviendrait. Si la faiblesse de sa voix lui permettait de se faire entendre, il faudrait ouvrir les grandes portes pour laisser entrer la foule, et la cathédrale ne serait pas assez vaste pour contenir tous ceux qui accourraient autour de la chaire.
— Oh ! moi, Monseigneur, répondit Lamennais, ma carrière est finie.
Les jeunes gens une fois sortis, Mgr de Ouélen pressa Lamennais d'écrire au Pape une lettre de remerciement pour le bref si bienveillant qu'il venait de recevoir ; mais il s'y refusa.
Depuis ce moment il devint de plus en plus sombre et chagrin. Un jour, il appela Sainte-Beuve et lui remit un manuscrit en le priant de le publier. C'était cette œuvre infâme qui porte le nom mensonger de Paroles d'un croyant.
Comment Lamennais en était-il arrivé à écrire de telles pages, signe évident d'une rupture avec Rome ? Au fond, malgré les déclarations publiques dont nous avons parlé, il n'avait guère changé de sentiments. Les réserves qu'il avait faites ou tenté de faire touchant les écrits qu'il pourrait publier sur des matières non religieuses, avaient dans sa pensée un but parfaitement défini.
Pendant l'année qu'il venait de passer dans la solitude de la Chênaie après son retour de Rome, les événements politiques s'étaient précipités en Europe,
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et la cause démocratique, que Lamennais voulait défendre contre le Pape luimême, semblait partout la cause vaincue. C'était le moment où la Russie, avec l'assistance passive de la Prusse et de l'Autriche, étouffait violemment les derniers efforts de la nationalité polonaise ; où le gouvernement sorti de la révolution de Juillet entrait dans une réaction très vive contre le principe qui l'avait créé ; où les récits des captifs du Spielberg dévoilaient le système de tortures employé dans les prisons politiques de l'Autriche.
En apprenant tout cela dans sa retraite, Lamennais crut d'une part à une connivence générale des souverains contre le peuple, et sentit encore une fois bouillonner en son âme cette ardente indignation qui donnait tant de puissance à son génie. 11 pensa, dit-il, « qu'écrire ce qu'il ressentait lui serait une sorte de soulagement ». Il n'avait point d'abord eu l'intention de donner de la publicité à ce cri de colère ; mais la conclusion de ses débats avec la Cour romaine le fit changer de résolution.
Sainte-Beuve devait surveiller l'impression du manuscrit. « Au moment de mettre sous presse, raconte-t-il,un passage du chapitre XXXIII, où est décrite une vision, me parut passer toute mesure à l'égard du Pape en particulier et du catholicisme. Il n'entrait pas dans mon esprit que M. de Lamennais, prêtre, et, à cette date, n'ayant nullement rompu avec Rome, put se permettre une telle hardiesse. J'usai de la faculté qui m'avait été laissée de modifier le texte ; je pris sur moi de rayer deux lignes et de mettre des points. Sauf cette page, le livre parut sans changement. »
Dès qu'il se répandit dans le public, le gouvernement français s'émut des attaques dirigées contre les bases de l'ordre social, et plus encore probable ment des insinuations qui allaient très clairement à l'adresse du souverain. Un des amis de Lamennais, M. de Vitrolles, lui écrivait le ir mai : « Le Conseil des ministres a été réuni, et on a discuté pendant deux heures la poursuite de l'auteur et de l'ouvrage. Guizot était pour la mise en jugement. M. de Rigues était contre, non qu'il ne trouve l'œuvre exécrable, mais parce qu'il en craint le scandale et l'inutilité »
A Rome, on éprouva une stupeur douloureuse. Grégoire XVI fut profondément affligé, à la suite de la déclaration à lui adressée, le 1 1 décembre, par Lamennais ; .son âme, longtemps anxieuse, s'était ouverte à la joie, et voilà que le scandale dont il avait voulu préserver l'Eglise, se produisait sous une forme encore plus dangereuse. Il se décida à parler : <.< Dissimuler par notre silence un coup si funeste porté à la .saine doctrine, nous est défendu, disait il, par Celui cjui nous a placés comme des sentinelles en Israël. »
En conséquence, dès le 15 juillet 1834, il adres.sait à tous les évêques l'En-
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cyclique Singulari nos, où, après avoir exhalé son arrière douleur, il formulait la condamnation suivante :
« C'est pourquoi, après avoir entendu quelques-uns de nos vénérables frères les cardinaux de la Sainte Eglise romaine, et de toute la plénitude de notre puissance apostolique, nous réprouvons, condamnons et voulons qu'à perpétuité on tienne pour condamné et réprouvé, le livre dont nous venons de parler, qui a pour titre : Paroles d'jin croyant, où, par un abus impie de la parole de Dieu, les peuples sont criminellement poussés à rompre les liens de tout ordre public, à renverser l'une et l'autre autorité, à exciter, à nourrir, étendre et fortifier les séditions dans les empires, les troubles et les rébellions : livre renfermant, par conséquent, des propositions respectivement fausses, calomnieuses, téméraires, conduisant à l'anarchie, contraires à la parole de Dieu, impies, scandaleuses, erronées, déjà condamnées par l'Eglise, spécialement dans les actes contre les Vaudois, les Wiclefites, les Hussites et autres hérétiques de cette espèce. »
De plus, jugeant sans doute que le temps des ménagements était passé, le Pape profita de l'occasion pour réprouver comme •( fallacieux » le système de philosophie bruyamment soutenu par Lamennais et ses disciples.
L'orgueilleux écrivain refusa de se soumettre et consomma son apostasie.
Pendant que toutes ces phases de la défection du grand publiciste se déroulaient, que faisait Montalembert ? 11 ne cessait d'agir auprès du malheureux révolté, il lui adressait les lettres les plus tendres, il le conjurait d'ouvrir les yeux, de reconnaître ses torts, de désavouer sincèrement ses erreurs. Sa correspondance et son journal révèlent les angoisses auxquelles il était en proie et l'ardente affection dont il ne cessait d'envelopper celui qu'il aurait voulu jusqu'à sa mort appeler son ami et son père.
« Je me rappelle à chaque instant, lui écrivait-il du fond de l'Allemagne, nos journées de la Chênaie. Cette chère solitude est sans cesse présente à mon cœur. Bien des fois par jour, je me transporte par la pensée auprès de vous : je vous vois à votre bureau, parcourant vos bois, errant dans les chemins creux ou le long du lac charmant. Je voudrais être auprès de vous, je voudrais surtout que nos consciences et nos intelligences fussent plus rapprochées, aussi rapprochées que nos cœurs. Peut-être en sera-t-il un jour ainsi...; mais je. pense moins que jamais à retourner en France... De quelle manière voulez-vous que je m'associe au présent ou à l'avenir.'* N'ai-je pas cherché à agir, à exercer une influence pour le bien ? A quoi ai -je réussi, qu'à attirer sur ma jeunesse l'improbation la plus grave et la plus solennelle?... »
— « Ce serait une amère folie que de lutter contre un état de choses aussi accablant. La crainte du scandale en premier lieu et ensuite votre intérêt bien
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entendu doivent vous déterminer à plier sous l'orage et à attendre de meilleurs jours avec humilité et résignation. Surtout,mon bien-aimé père.ajoute avec raison Montalembert, diminuez votre correspondance, puisqu'on en fait un si mauvais usage. . . Ce sera, j'en suis convaincu, une grande arme de moins contre vous. . . »
— « Oh ! que ne donnerais-je pas pour vous faire partager la confiance où je suis que tout ce qui nous arrive aujourd'hui est pour le mieux, que nous amassons des trésors de bénédiction, non seulement dans l'autre monde, mais encore dans celui-ci, et pour le progrès ultérieur de nos œuvres et de nos doctrines ; que pour vous surtout, aux yeux de Dieu comme à ceux des générations futures, il n'y aura pas dans toute votre vie si glorieuse, si pure et si pleine, des années plus belles et plus remplies que ces années de silence et d'inaction que vous croyez perdues pour votre gloire et pour l'humanité !... Résignons-nous, courbons-nous sous le vent qui a si cruellement dissipé tous nos rêves, mais ne perdons pas courage. Les semences que nous avons jetées dans le monde ne seront pas perdues... >>
— <( Agir en dehors de l'Église, en dehors du clergé et des catholiques, mais c'est impossible, mon bien-aimé père... Tout ce que j'entends, tout ce que je vois, tout ce que j'observe me confirme chaque jour dans mon opinion. Une alliance avec le parti libéral actuel est impraticable. Où seraient nos partisans ? Nous n'en trouverions pas trois en France, pas un seul en Allemagne. Si j'exprime autour de moi cette idée, on l'accueille avec autant de répugnance que de surprise... Comment pourrions-nous jouer un rôle de ce genre, sans nous trouver en présence de la hiérarchie, sans être obligé de la combattre? N'est-ce pas là pour des catholiques une position intenable .'* Du reste, je ne saurais admettre avec vous que la hiérarchie soit corrompue, matérialisée, que sa tendance soit radicalement mauvaise, car toutes mes idées sur l'Eglise seraient bouleversées... De deux choses l'une : les idées que nous avons propagées et défendues sont bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, divines ou terrestres. Si elles sont terrestres et fausses, nous devons bénir Dieu de ce qu'il nous empêche de les défendre plus longtemps ; si elles sont vraies et divines, quelle plus éclatante bénédiction de Dieu peuvent-elles recevoir que cette épreuve passagère ? Quelle meilleure occasion avons-nous d'en assurer le triomphe que la pratique de l'humilité et de la résignation chrétienne.^... Adieu, priez pour moi comme je prie pour vous ; portez toujours dans votre cœur le plus tendre et le plus dévoué de vos fils en Jésus-Christ. »
— « Lorsque j'ai reçu cette fatale lettre ('), j'ai cherché sur-le-champ une con-
I. Le bref du Pape, condamnant la Préface des Pèlerins polonais composée par Montalembert et
^' Hymne aux Polonais composé par Lamennais.
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solation dans votre Imitation. La Providence a voulu que j'ouvrisse justement le livre au chapitre intitulé : De robéissatice et du renoncement à son sens propre. J'ai lu avec une profonde émotion ce beau chapitre et surtout la réflexion que vous y avez jointe ; j'ai aussitôt pensé à vous et je me suis demandé comment il serait possible que l'auteur de ces lignes pût jamais donner un autre exemple que celui de l'obéissance la plus humble et la plus aveugle.. . Mon Dieu ! croyez -m'en, je sens aussi profondément que vous toutes les tortures de l'inaction à laquelle nous allons être condamnés peut-être pour toujours ; je souffre autant que vous de la souffrance des peuples, des âmes nobles et fières, des amis de la justice ;... mais je veux fermer les yeux sur la misère et les ténèbres où nous allons être plongés, sur la contradiction qui s'élève entre notre devoir d'une part et de l'autre notre foi humaine, nos affections, nos sympathies, notre raison ; grâce au Ciel, je me sens la force de tout sacrifier pour conserver la lumière de la foi, de tout endurer pour rester dans la communauté des fidèles, dans cette union avec l'Église qui est le seul refuge des âmes blessées... »
— « Quelques passages de votre dernière lettre (') m'ont semblé tellement durs, tellement étrangers à ce qui s'est passé entre nous, tellement différents de ce que j'ai toujours cru voir en vous pour moi, que s'ils n'étaient pas tracés de votre main, je n'aurais jamais pu les croire de vous.
» En m'annonçant une démarche de la plus haute importance pour vous et pour moi, vous refusez de m'en dire les motifs. Vous dites plus loin « que vous allez commencer une vie nouvelle, mais que vous ne me direz point vos idées à ce sujet, parce que vous ne voulez associer personne à vos destinées. » Enfin vous terminez par cette phrase qui m'a vraiment consterné: « Nous nous rejoindrons, j'espère, là-haut, mais nous marcherons par deux voies sur la terre. » Je me perds à chercher le sens de ces paroles déplorables pour moi. Ou'avez-vous fait, j'ose le dire, de vos souvenirs ? Comment avez- vous oublié les relations si intimes, si tendres, si paternelles, si filiales à la fois qui nous ont unis, je ne dis pas depuis le commencement de \ Avenir, mais depuis sa fin surtout, depuis le voyage d'Italie, depuis votre séjour de Saint-André-del-Valle, depuis que vous m'avez donné ce doux nom de « fils », dont j'ai toujours été si heureux et si fier ?... Ou'ai-je fait, pour mériter un changement si subit et si cruel ? Comment pouvez-vous croire qu'une union si intime dans le passé, dans les années les plus actives et les plus importantes de ma vie, et peut-être de la vôtre, n'aient pas fait naître au moins pour moi un engagement irrévocable dans l'avenir ?
I. Cette lettre avait été écrite en décembre 1833, à la suite de la déclaration trompeuse par laquelle Lamennais voulait mettre fin aux instances de Grégoire XVI relativement à sa soumission. C'était de là que datait en réalité sa rupture avec Rome, dans le for intérieur.
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Cette pensée, cette espérance, a toujours occupé le premier rang dans mon âme et je ne puis admettre un instant la possibilité d'y renoncer.
» Vous savez bien que ce n'est pas seulement le génie que j'ai admiré en vous, pas seulement les doctrines identiques à mes convictions que j'ai suivies et défendues, mais votre cœur surtout que j'ai aimé; votre cœur si tendre, si aimant, si bon, si cruellement blessé et percé de coups, qui a daigné s'ouvrir pour moi et auquel j'ai cru, dans la présomption de ma pensée, apporter quelque soulagement par mon affection et mon dévouement invariables... Jamais, je puis le dire en toute sincérité, jamais aucun être humain n'a excité dans mon âme plus de tendresse et de sollicitude que vous ; depuis les derniers événements, votre pensée a toujours été la première dans mon âme, votre nom toujours le premier dans mes prières...
)) Vous démentirez donc, je l'espère, ces paroles qui m'ont tant surpris et tant affligé. Vous n'avez qu'à parler, et, aujourd'hui que ma conscience ne m'inquiète plus sur la direction où vous auriez pu être entraîné (' ), j'obéirai à votre première parole... Pouvoir m'associer à vous et trouver un devoir sacré à vous soigner et à vous suivre serait pour moi une consolation et une félicité sans pareilles... »
Chacune de ces lettres ne trahit-elle pas l'inaltérable affection de Montalembert pour son ancien maître, la peine amère qu'il éprouve de le voir s'engager dans la voie de la perdition, les efforts qu'il tente, les supplications qu'il adresse pour l'empêcher de tomber dans l'abîme? Mais c'est surtout lorsque Lamennais, poussé par le dépit, la colère et l'orgueil, eut composé les Paroles d'uji croyant, vengeance que son amour-propre blessé exigeait impérieusement, c'est alors que Montalembert épuisa tous les moyens pour arracher le prévaricateur à la honte et au scandale de l'apostasie.
Lamennais fit connaître cet ouvrage à son jeune ami, quelque temps avant la publication et s'efforça de lui démontrer tous les avantages qu'elle devait avoir. A ces mots, Montalembert recule d'horreur, de stupeur. Et sans attendre un jour de plus, il lui adresse ces pages brûlantes qui auraient désarmé tout autre qu'un ambitieux déjà obstiné dans sa rébellion.
« Mon bien aimé père, je reçois à l'instant votre lettre du 23 mars dans laquelle vous m'annoncez la prochaine exécution d'un projet que je regarde comme fatal au suprême degré. Ma tendresse si vraie et si sincère pour vous m'impose le devoir de vous parler à ce sujet avec toute la franchise d'un fils, et, j'ose le dire, de votre meilleur ami, car je cherche en vain autour de vous quelqu'un qui puisse vous aimer comme moi.
Montalembert croyait à la sincérité de sa soumission au Pape.
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» Je vous conjure donc, s'il en est encore temps, de renoncer à la funeste idée que vous avez conçue; j'ai l'intime conviction que cet écrit produira un scandale immense dans un sens et ne fera point dans l'autre un bien capable de compenser ce scandale. Si votre frère, si tous vos amis et admirateurs sans exception ont jugé cette publication inopportune au mois de juillet dernier, que diraient-ils aujourd'hui, après l'ébranlement qui a été donné à tous les esprits sur votre compte par les derniers événements, et dans un moment où le silence, la retraite, l'oubli vous sont comme imposés par les manifestations les plus évidentes de la volonté divine ? Vous dites que vous voulez protester pour sauver votre honneur, mais je vous jure que vous compromettez votre honneur aux yeux du monde de la manière la plus grave. Au nom du Ciel, comment concilier cette prise d'armes subite avec l'adhésion signée et publiée il y a trois mois à peine ? Etes- vous donc prêt à reconnaître qu'elle était contraire à votre conscience et que vous ne l'avez signée que par amour de la paix.'^ Mais il n'y a personne au monde qui ne vous réponde qu'il valait infiniment mieux ne pas faire cette déclaration pour la renier trois mois après, et qui ne se moque d'un amour de la paix qui accouche de la guerre après un si court intervalle. J'aurais mille fois préféré, et je parle ici, non pas en chrétien, mais en homme du monde, que vous eussiez refusé tout net de céder au pape que de venir rétracter votre concession de la sorte. Il n'y a pas un libéral qui n'en rie sous cape. Tout le monde vous accusera soit de mauvaise foi, soit d'une incroyable légèreté. Personne n'appréciera les motifs de votre action.
» Et une publication anonyme encore ! c'est-à-dire qui n'en aura que les inconvénients, car on saura bientôt que c'est vous, et on ne trouvera dans cet anonyme qu'une source des plus déplorables suppositions.
» Quant au bien que cela peut faire, je vous demande en conscience si vous croyez par ce livre opposer le moindre obstacle au mal qui se fait ou se fera ? Vous n'aurez fait que vous perdre vous-même et avec vous les espérances de tous ceux qui comptent sur vous pour leur avenir. Comment ne pas comprendre le caractère essentiellement transitoire de l'époque actuelle.'* Comment ne pas pouvoir attendre, attendre un peu de temps, quelques mois, fût-ce même quelques années, jusqu'à ce que de nouveaux événements viennent au moins justifier aux yeux du monde ce brusque et inconcevable passage d'une soumission absolue à la plus éclatante révolte? Et quand je songe au terrible scandale qui en résultera parmi les catholiques, je demeure vraiment attéré. Comment pouvez-vous être aussi impitoyable envers moi, envers tous ceux qui vous sont restés fidèles dans votre adversité et votre abandon.-* Quel triomphe pour vos ennemis! Quelle éclatante justification de toutes leurs calomnies, de toutes leurs pensées !