‹ MontalembertChapitre 33 sur 71 · chapitre (l^uatrîèntE · texte numérisé non relu

chapitre (l^uatrîèntE

» Pardonnez-moi l'excessive franchise de mes paroles; mais, je suis tellement pénétré de douleur que je ne saurais mesurer mes expressions. Au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, au nom des croyances qui vous restent encore, au nom enfin de ma tendre affection pour vous et de la vôtre pour moi, ne cédez pas à cette tentation terrible. Songez devant Dieu qu'à cinquante ans vous allez tout à coup répudier la gloire, la foi, les habitudes de votre vie passée. Est-ce donc trop de deux ou trois ans de méditations, de silence, avant de prendre un tel parti? Je n'ose prévoir quel sera le jugement de Dieu si vous

Mgr DE QUÉLEN. (F. 145 )

n'agissez pas ainsi; mais le plus simple bon sens suffit pour prévoir quel sera celui du monde. Adieu! Que Dieu vous bénisse et vous éclaire! ;>

Et comme Lamennais, sourd à toutes les prières et les exhortations de son ami. s'enfonce de plus en plus dans le gouffre que sa révolte a creusé, Montalembert livre un dernier assaut à cet esprit indomptable; il passe une nuit, dit un de ses Biographes, le P. Lecanuet, à écrire cette supplication désespérée, cette lettre admirable de raison, d'éloquence, de tendresse et de foi :

« Dans le présent, tout est perdu, tout est atteint; mais il y a encore à sauver

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le passé et l'avenir... iNIon Dieu! que ne donnez-vous à ma parole un peu du feu qui dévore mon cœur...! Je le dis dans toute la sincérité de mon âme, je donnerais ce qu'il me reste de vie (présent de bien vil prix assurément, mais le seul que je puisse offrir), pour faire pénétrer dans votre esprit une partie seulement des sentiments qui m'agitent, de l'instinct pur et chrétien qui me guide. Oui, mon bien-aimé père, vous pouvez encore vous sauver, vous et toutes les âmes qui sont attachées à la vôtre et qui suivent vos traces... Bientôt cela ne sera plus possible. Profitez de la dernière partie de l'Encyclique... Dites courageusement que vous vous êtes trompé; dites-le même si vous ne le sentez pas, par amour pour la paix, pour le salut de votre âme; faites ce sacrifice au Dieu qui se laissa accabler d'humiliations et de souffrances pour nous apprendre à nous laisser humilier et persécuter à notre tour...

» Je sais et je sens bien profondément tout ce qu'il y a de pénible, d'impossible même, pour des forces purement humaines, dans le parti que je vous conjure de prendre; mais vous devez avoir des forces plus qu'humaines. Je sais que ce sera briser votre vie, vous anéantir, vous tuer; mais ce n'est pas pour rien que Dieu vous a donné la gloire et le génie... Vous savez qu'il vous récompensera au centuple de tout ce que vous souffrirez pour lui... Ces affreux combats de la conscience, auxquels vous serez livré en vous soumettant, sont le prix des âmes pures et justes... Mettez donc le sceau à la grandeur de votre vie passée, par ce sacrifice, le plus grand qu'un grand homme puisse faire. Croyez-m'en, le ciel et la terre applaudiront également; je dis la terre, car le monde ne pardonne pas l'inconséquence; il ne pardonnera pas qu'un homme de cinquante ans renie son passé, comme vous êtes au moment de le faire... Le monde, je le sais, n'est rien pour vous. Dieu seul ! voilà quelle doit être votre devise; elle l'a été jusqu'à présent; il faut qu'elle le soit encore; il faut ne voir que Lui...

» En un mot, il faut choisir. Il y a aujourd'hui comme il y a toujours eu, deux camps dans le monde, et il n'y en a que deux. D'un côté celui des saints, des martyrs, des prêtres du Christ, de ceux qui ont reçu le dépôt de la foi, de la tradition, des sacrements, de tous les dons du Ciel; celui des âmes simples, pures, tendres, pieuses, sœurs de la vôtre et lavées comme la vôtre dans le sang de l'Agneau. De l'autre côté il y a le camp des méchants, des impies, des soidisant philosophes dont l'orgueil est la seule lumière, des sophistes qui ont tué Dieu dans leur âme et ont essayé de le tuer dans celle de l'humanité, des infâmes qui sous le nom de liberté préparent à l'univers la plus odieuse tyrannie, des hypocrites qui ne veulent être libres que du joug de la vertu et qui spéculent sur la souffrance des peuples, enfin de toute cette écume du genre humain qui

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