CHAPITRE CINQUIÈME
.mariage De diontalembcrt. — X^outieau tiopage et corresponDance. — X)ét)uts parlemenraires. — Séjour à .OlaDère. — ,(Iiag;nifiques Discours à la Gbamtire : la liberté D'enseignement, le SonDerbunD.
ES divers historiens de Montalembert voient dans son mariage une récompense obtenue par la chère sainte Elisabeth en action de grâces de tout ce qu'il avait fait pour elle : la chrétienne distinguée à laquelle s'unit le ccmte I était en effet, par une coïncidence vraiment remarquable, une arrière-petite-fille de l'illustre princesse. Les saints n'ont garde d'oublier ceux qui les honorent.
Cette belle et heureuse alliance avait été préparée dès 1834 par un prêtre franc-comtois déjà célèbre dans l'histoire de l'Église de France, et qui, après la chute de Lamennais, dont il fut le dernier disciple, était venu chercher à Trélon, chez M. le comte Félix de Mérode, une diversion et un repos nécessaires à sa douleur filiale. L'abbé Gerbet ne pouvait oublier, en goûtant l'intimité de cette noble famille, le jeune et éloquent pair de France, frappé comme lui dans son espérance et dans son amitié, et qui se reposait à sa manière, en voyageant et en étudiant sur un autre théâtre. Il lui parla de Trélon et piqua sa curiosité par des détails curieux sur ce château, sur les légendes qui s'y rattachent, sur l'histoire et la fontaine de sainte Hiltrude. Voici quelques fragments de cette lettre, prélude du discours de mariage que devait prononcer deux ans après l'abbé Gerbet :
« Trélon, le 2g juillet 1834. — Une bonne pensée vient de me venir, mon cher ami : c'est la pensée de vous envoyer quelques notes sur le pèlerinage à la fontaine Sainte-Hiltrude, vierge du Ville siècle, dont je vous dirai tout à l'heure l'histoire. Je bénis cette pensée, qui fera diversion pendant quelques instants, pour vous comme pour moi, à des méditations tristes. Je l'accueille
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avec empressement, je la salue avec cet air de respect tendre, pieux et émerveillé, qui passe sur votre front quand vous voyez tout à coup, à travers les brouillards du XIX^ siècle, une vision des anciens jours.
» J'ai d'ailleurs toutes sortes de raisons pour vous envoyer ces notes. Et ' d'abord, je vous les adresse à titre de redevance, car je vous reconnais pour le propriétaire féodal de toutes les légendes, l'aumônier de toutes les chapelles gothiques, l'abbé de tous les monastères en ruine, le grand-maître de toutes les chevaleries, le connétable, le seigneur suzerain, le roi de tous les souvenirs poétiques du moyen âge. C'est pourquoi, Monseigneur, je viens, moi, votre féal et humble vassal, vous faire hommage de quelques souvenirs que j'ai glanés sur vos domaines. Et puis, mon cher ami, il y a dans la fontaine de Sainte- Hiltrude quelque chose de meilleur que toute la poésie que vous saurez y trouver. Le bon peuple des environs croit seulement que son eau guérit les souffrances du corps. Pour moi, je crois beaucoup plus ; je crois, et pourquoi pas ? qu'elle a aussi quelque secrète vertu pour apaiser les troubles de l'âme. Si quelque jour vous en faites l'expérience, vous souscrirez à mon acte de foi, je vous le prédis.
» Mais, avant d'arriver à la fontaine miraculeuse, je dois vous parler de ses alentours, car je sais qu'une description séparée de tout détail sur les mœurs locales vous fait l'effet d'un paysage sans horizon. Je pourrais vous donner, sur l'intérieur où je viens de passer un mois, des détails qui vous intéresseraient même au fond de l'Allemagne, ou plutôt qui y redoubleraient d'intérêt pour vous. Je crois, en effet, que, malgré l'enthousiasme patient qui vous retient captif de la société allemande, vous regrettez de temps en temps une autre société et d'autres conversations. Malheureusement, après avoir piqué votre curiosité, je ne vous dirai rien ici de cet intérieur, parce que ma lettre doit passer sous des yeux que des compliments, même indirects, offusqueraient, et qui seront charmés de voir ce chapitre-là en blanc. Il est bien entendu que, pour l'acquit de ma conscience, je me réserve la ressource à.\x post-scriptum.
» Vous ne saurez donc rien en ce moment, sinon que je suis à Trélon, autrefois chef-lieu du marquisat de ce nom, ancienne province du Hainaut. Je me suis trop peu répandu dans la brillante société du bourg, j'ai été trop avare de visites, pour vous mettre convenablement au courant de toutes les nouvelles importantes du lieu. Deux remarques seulement, l'une sous le rapport politique, l'autre sous le rapport de l'art. J'ai été presque témoin d'une émeute, d'une espèce de guerre de la Fronde, que la haute aristocratie féminine du bourg a soutenue contre le château, au sujet d'une salle de danse en plein air qu'on a voulu lui enlever, prétendant que la liberté de danser est la première des libertés
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communales et provinciales. Voilà pour ce qui concerne la politique. Et quant à l'art, vous saurez que l'égli-se n'a pas seulement des statues de saints de toutes couleurs, mais encore, ma parole d'honneur, des confessionnaux dorés, ou plutôt à cornes dorées ; car la dorure de ces confessionnaux a été infligée particulièrement à des lames de bois pointues, placées de telle sorte qu'une imagination' un peu vive transforme aisément ce confessionnal en un taureau symbolique. Je connais des paroissiennes très ferventes, auxquelles ce taureau de bois a fait une telle peur, qu'elles s'en vont chercher, à une distance considérable, à travers la pluie, la boue ou la poussière, un confessionnal qui n'ait pas des cornes dorées. Je me hâte de sortir aussi des réflexions biscornues que je vous condamne à lire. Allons respirer en plein air.
» Le beau village de Trélon est voisin d'une grande et superbe forêt, longue de plusieurs lieues. Elle touche, par une de ses extrémités, à une habitation qui appartient, que sainte Hiltrude me pardonne ! à M. de Talleyrand. Mais, par un effet tout particulier de la protection de la Sainte, le propriétaire de cette demeure parait avoir pour elle une bienheureuse aversion. L'autre extrémité de la forêt, prise dans sa longueur, aboutit à une plaine, terminée par les collines où est assise la petite ville de Chimay avec son château.
» Entre les deux points extrêmes que je viens de vous indiquer, et à quelque distance du chemin qui conduit à la fontaine de la Sainte, les grands arbres de la forêt, rangés en demi-cercle, forment, avec leurs colonnades de verdure, une espèce de cirque dont l'intérieur est une belle pièce d'eau. Ici, nous commençons à entrer dans le moyen âge. Une tradition historique est attachée à ce lieu. Le sire de Trélon partit pour la croisade, je ne me rappelle pas en quelle année. Après force recommandations, le sire de Trélon partit tout préoccupé de l'ennuyeuse vie que la dame châtelaine allait mener. Mais la dame châtelaine n'était point d'une humeur aussi sédentaire que son bon mari le croyait. Un jour qu'elle chevauchait à travers champs, l'idée lui vint de faire creuser à grands frais un vaste étang dans la forêt. Idée de femme, c'est chose faite ; l'étang fut creusé : Trélon eut sa Sémiramis. A son retour de Palestine, le sire de Trélon, qui ne tenait pas du tout à trouver dans sa femme une rivale de la reine de Babylone, et qui tenait beaucoup plus à avoir une femme peu remuante, peu dépensière, et ne jetant pas de beaux écus d'or dans l'eau pour se passer une envie, s'écria en voyant l'étang : « Ah ! quelle folie ! » et depuis ce temps jusqu'au jour d'aujourd'hui, le nom d'Étang de la Folie lui est resté. Folie ! folie ! nom monumental des vanités humaines, dont bien peu valent un étang, qui après tout fait aller des usines.
» Vous savez, mon cher ami, que dans ce monde d'apparences où nous vivons.
Cftapîtrc CînQuième
les plus petites choses sont des figures de grandes et invisibles réalités ; que les circonstances qui semblent le plus fortuites, le plus insignifiantes, ont une signification supérieure ; que ce sont des mots dont nous devons chercher les idées. Dans la traduction de cette langue divine que parle la nature entière, nous sommes souvent exposés à faire des contre-sens, à prêter à ces mots mystérieux un sens imaginaire. Mais qu'importe que l'imagination se trompe, si, en se trom-
TALLKYRAND. i,P. 260.)
pant, elle fournit à la raison une pensée qui l'élève, à l'âme un sentiment qui lui fait du bien ? Pour moi, mon cher ami. j'ai un plaisir infini à trouver dans chaque scène de la nature ou de la vie des hiéroglyphes à interpréter, des inscriptions à traduire. Quand je suis parvenu à rattacher, bien ou mal. aux phénomènes les plus vulgaires une idée qui les consacre et les spiritualise, je m'en applaudis avec la joie d'un enfant qui commence à comprendre quelque chose
Montait: tu bcrt
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dans le livre qu'on lui a donné à épeler. Mais voilà que, sans m'en apercevoir, j'entre dans une théorie, et ce préambule est déjà beaucoup trop long. Je voulais donc vous dire tout bonnement que, dans mon amour pour le symbolisme, je serais désolé qu'il n'y ait pas, près de la fontaine de sainte Hiltrude, un étang de la Folie. Je prétends que lorsqu'on veut faire, suivant toutes les règles, le pèlerinage spirituel et idéal dont le pèlerinage extérieur n'est que l'emblème, on doit, avant de se rendre à la source sacrée, paisible image de la paix que donnent la sagesse et les bonnes pensées, visiter l'étang de la Folie, s'asseoir sur le sable mouvant de ses rives, contempler cette eau tour à tour croupissante ou agitée, et ces grands joncs qui se courbent à tous les vents. Ainsi l'âme fidèle, sans se livrer jamais à la mer inconstante du monde, s'arrête sur ses bords, et, après avoir jeté un coup d'œil sur son calme trompeur ou sur ses flots troublés, reprend avec plus d'ardeur le chemin qui conduit à la source des vrais biens.
» A quelque distance, comme je vous l'ai dit, de l'étang de la Folie, sur la gauche, s'ouvre une route qui traverse la forêt dans toute sa largeur, et qui mène tout près de la fontaine. .
» A travers un intervalle de mille ans, et aussi vivement que si nous eussions été des compagnes de la Sainte, on voit encore le banc de pierre où elle se reposait, la fontaine qu'elle fit jaillir et l'écuelle en fer où elle buvait. On a construit près de la fontaine une petite chapelle ; le jour de sa fête on y dit la messe, et les villages des environs s'y rendent en procession avec des chants et des bannières. Mais, tous les jours de l'année, ceux qui souffrent connaissent le chemin de la fontaine de sainte Hiltrude. Souvent, au soleil couchant, quand le temps du travail est fini, un pèlerin solitaire se hâte d'y arriver. C'est un pauvre vieillard appuyé sur un bâton blanc, une paysanne qui ne peut marcher bien vite parce qu'elle porte un petit enfant malade, et ce soir-là, la joie et l'espérance rentrent dans la chaumière. De temps en temps une voiture s'arrête à l'entrée du sentier : ceux qui en descendent apportent avec eux des souffrances supérieures, ignorées du pauvre villageois, et quelquefois aussi des mystères de vertu que sa vertu simple ou ignorante ne pourrait pas même soupçonner... »
Deux ans après, M. l'abbé Gerbet revint à Trélon pour y bénir le mariage de Charles, comte de Montalembert, pair de France, avec Marie-Anne-Henriette, comtesse de Mérode et du Saint-Empire. La cérémonie eut lieu le i6 août 1836. Ainsi un prêtre, ami commun des Montalembert et des Mérode, forma et bénit le lien de ces deux grandes familles dans ce moment solennel qui mêla à jamais leur gloire et leurs destinées. Voici le discours prononcé par M. l'abbé Gerbet dans la cérémonie du mariage.
« Époux chrétien.s, — La providence de Dieu, qui se mêle à toutes choses.
(Cïjapitrc Cinguicmc 163
n'intervient dans une aucune circonstance de la vie humaine avec plus d'empressement et de sollicitude que dans le grand acte qui vous réunit en ce moment au pied des autels. Celui qui a disposé avec une si admirable sagesse les petits détails du monde matériel pour qu'ils fussent en harmonie avec les besoins de l'homme, a pourvu, avec un soin plus merveilleux encore, à l'ordre du monde spirituel. Les saints qui ont été le plus avant dans les secrets de Dieu ont pensé qu'il a établi, entre les âmes qu'il place sur la terre, de secrètes harmonies, qui font qu'elles s'appellent réciproquement, lorsqu'elles doivent marcher ensemble dans le chemin de la vie et s'appuyer les unes sur les autres. Celles qui sont destinées à vivre dans la retraite, loin des regards du monde, n'y sont pas pourtant isolées : elles y trouvent les compagnes de prière et de sacrifice que Dieu leur a préparées. Il n'est pas moins certain que, parmi celles qui sont appelées au saint mariage, parmi ces innombrables âmes il n'en est pas une seule à qui Dieu, de toute éternité, n'ait prédestiné une autre âme, qui doit être sa compagne, son guide, son ange terrestre. Lorsqu'elle cherche avec une volonté droite et pure, toute âme rencontre ce que Dieu lui a réservé, soit qu'elle doive se séparer du monde, soit qu'elle y doive rester ; mais aujourd'hui j'aime surtout à recueillir, dans ces touchantes annales de la Providence, des exemples qui appartiennent à l'histoire de deux amies de Dieu dont les noms nous sont, à quelques égards, plus familiers et plus chers. J'aime à rappeler ici les pieux souvenirs qui se rattachent à la vie d'une vierge, dont l'humble chapelle est bien près de nous : tout était prêt pour le mariage de votre sainte Hiltrude, mais tout fut inutile, parce que Dieu l'appelait ailleurs, et rien ne put l'empêcher d'échanger les grandeurs de ce monde pour l'obscure retraite où le Ciel, après tant de siècles, se plaît encore à manifester sa puissance et sa bonté par les guérisons qu'il y opère et par les bonnes pensées qu'il y inspire. Tout, au contraire, semblait s'opposer au mariage de votre sainte Elisabeth de Hongrie, mais tout fut encore impuissant et vain, parce qu'elle avait trouvé l'âme qui lui était prédestinée.
» C'est sous les auspices de ces deux noms que s'est préparé ce qui s'accomplit aujourd'hui : comme vous avez les patrons de votre baptême, vous avez aussi dans ces deux célestes amies les patronnes de votre mariage. Vous avez cherché, comme elles, avec foi, et. comme elles aussi, vous avez trouvé ce que vous cherchiez. En parcourant la vie où elles vous ont conduits, ne perdez jamais de vue ni les grâces qu'elles vous ont faites, ni les exemples qu'elles vous ont laissés. Vous apprendrez de la pieuse solitaire de la forêt de Liessies à vous faire au milieu même du monde une douce et riche solitude, en isolant votre cœur de l'amour des faux biens, en estimant à leur juste valeur les richesses, les
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titres, les talents, la gloire, toutes ces choses que l'on peut louer ailleurs, mais que je rougirais de nommer ici si ce n'était pour faire tomber tous ces noms aux pieds de la croix de Jésus-Christ. Vous trouverez dans la vie de votre seconde patronne d'autres exemples qui doivent parler bien vivement à votre cœur. Vous, Monsieur, vous n'aurez pas, comme l'époux de l'héroïne de Hongrie, à vous séparer de tout ce qui vous est cher, pour aller combattre, dans les contrées lointaines, les profanateurs du tombeau du Christ ; mais votre place est marquée dans une autre croisade, dans une croisade de travaux et de lumières pour la défense de la foi ; et si, durant le cours de cette glorieuse lutte qui ne devra finir pour vous qu'avec la vie, quelques pensées de découragement venaient parfois vous tenter, vous trouveriez dans l'âme que Dieu vous donne pour compagne, vous trouveriez en elle, je vous le promets, un supplément et comme une réserve d'inspirations généreuses.
» Et vous. Madame, Dieu, j'aime à l'espérer, ne vous fera pas traverser les cruelles épreuves auxquelles sainte Elisabeth fut soumise. Rien ne me fait entrevoir dans l'obscur avenir un moment fatal où vous seriez forcée de quitter, seule et proscrite, la demeure de votre époux et de vos pères. Mais, comme sainte Elisabeth, cette demeure ne sera pas votre unique demeure, vous en aurez une seconde qui, pour être moins brillante, ne vous en sera pas moins chère. La maison du pauvre sera la vôtre, et la vôtre sera la sienne.
» Voilà les parts que la religion vous assigne à tous deux, à l'un les grands combats de la foi, à l'autre les grandes œuvres de la charité ; voilà les bénédictions que je vous souhaite, ou plutôt, je n'hésite pas à le dire, voilà les biens que je vous promets. Je vous les promets, non pas seulement au nom de vos jeunes vertus, mais surtout au nom de ces vertus séculaires, de cet héritage de foi, de piété, de dévouement, de sacrifice, que votre famille vous transmettra ; je vous les promets, au nom de tant de prières ferventes accumulées sur vos têtes, de tant de bonnes œuvres faites pour vous, au nom de tant de malheureux consolés et soulagés, au nom de tous ces petits enfants qui auront reçu le bienfait d'une éducation chrétienne, au nom de tout ce que je voudrais dire, et que je dois taire ; et j'ai une si grande confiance dans la protection perpétuelle que tous ces mérites vous assurent, j'ai une foi si vive dans leur puissance en votre faveur, que je ne crains pas de vous faire cette promesse : c'est qu'arrivés au terme de la vie, et recueillant dans vos derniers souvenirs les exemples que vos parents vous auront légués et les efforts que vous aurez faits pour les imiter, vous ne trouverez pour exprimer les sentiments de votre âme, à cette heure suprême, que ces magnifiques paroles de Tobie : « Nous sommes les enfants des Saints,
Cfiapitrc Cinguième 1 65
et nous attendons cette vie que Dieu doit donner à ceux qui, lui ayant engagé leur foi, ne changent jamais. »
La maison dans laquelle Montalembert venait d'entrer par son mariage, n'était pas nouvelle en Franche-Comté. Pendant deux siècles, les IVIérode y avaient possédé de grands biens provenant des maisons de Ray et de Chalon. La terre de Ray leur venait du mariage d'Albert de Mérode avec Célestine de Ray, fille unique du dernier baron de ce nom ; elle sortit de leurs mains, après trois générations, par le mariage de Joséphine de Mérode avec le duc de Holstein. Les terres d'Harlay, de Réaumont et la vicomte de Besançon, anciens fiefs de la maison de Chalon, échurent en partage à Isabelle de Mérode, en vertu d'un arrêt rendu en 1692, après la mort du prince Henri de Nassau et à la suite d'un long procès entre Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre, Philippe de Mérode et Jeanne de Montmorency, sa femme. C'est par ces alliances que les Mérode comptent parmi leurs ancêtres la petite-fille de la fondatrice de Consolation.
Après la révolution, ils revinrent se marier dans cette bonne terre de Franche- Comté qui avait été si propice à leurs aïeux. Le comte Félix, qui était alors le premier citoyen de la Belgique, et dont l'influence égalait le dévouement à la cause de l'Église, épousa successivement Rosalie et Philippine de Grammont. Il ne pouvait choisir une famille plus populaire ni plus chrétienne. Il eut quatre enfants du premier mariage (') ; le second ne lui donna qu'une fille ; tous deux le rendirent heureux comme il méritait de l'être. La tante se sentait mère auprès de chacun des enfants, et tous lui ont voué une affection et une reconnaissance filiales.
Dans l'année même de son mariage, Montalembert fit avec sa jeune femme un voyage en Italie. Parti de Mérode, qui était le berceau de sa nouvelle famille, il traversa le grand-duché de Bade et y trouva des lettres de F"rance auxquelles il voulut répondre. L'une d'elles venait de M. Rio. Elle exprimait des pensées d'ennui et de découragement. Montalembert entreprit de les combattre. Il répond avec tout l'abandon de l'amitié :
« Mon cher ami, — Comme je .sais enfin, grâce à une lettre récente de Cornudet, où tu te trouves en ce moment, je profite d'un moment de halte pour t'écrire.
» Je te félicite bien de ce que ta santé soit assez rétablie pour te permettre d'aller en Bretagne : j'aurais bien voulu qu'elle te fît passer l'hiver en Italie !
I. M. Weiiier, comte de Méiodc, Mjjr Xavier de Mérode, ancien ministre des armes de S. S. Pie IX, archevêque de Mélitène, M'""' de Montalembert et ^1'"'' de Vignacourt, sont issus du premier mariage : M""-" Albertine de Mérode, née du second, fut religieuse du Sacré-Cœur à Rome.
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Nous voici en route pour nous y rendre, si Dieu le permet... Jusqu'à présent, notre voyage a été cruellement contrarié par les mauvaises nouvelles du choléra %dans le nord de l'Italie, qui avait bouleversé tous nos projets. Maintenant, au contraire, c'est Rome et la Toscane qui sont menacés, tandis que Milan et Venise sont délivrés. C'est donc vers ces deux dernières villes que nous allons nous diriger par le Splugen, en laissant de côté Genève, où nous allions en désespoir de cause.
» Je viens de faire voir à ma femme Cologne, dont la cathédrale était ilhiminée pour la première fois au monde, spectacle qui peut bien rivaliser avec celui de la nuit de Saint- Pierre à Rome, puis les bords du Rhin, puis Mayence, le musée de Francfort, où elle a pris sa première leçon de peinture.
» Je lui fais lire ton livre pour faire son éducation esthétique ; elle le dévore avec le plus vif intérêt..., en disant qu'il lui ouvre un nouveau monde...
» Tu ne dois pas te laisser aller aux pensées de découragement qui semblent régner dans ta lettre...
)) Il faut qu'il se forme en France un parti catholique pur, libéral sans être démocratique, et conservateur sans être absolutiste : voilà ce qui est évident pour toi comme pour moi ; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'un parti semblable ne peut se former qu'à travers mille maux, mille mécomptes, mille dégoûts. S'il se formait autrement, ce ne serait qu'un feu de paille sans durée et sans utilité.
» Je m'attendrais à bien d'autres insultes si jamais Dieu permettait que je devinsse une notabilité de mon pays. Ce sont justement ces cris, ces injures, ces violentes injustices, qui me rassurent sur le mérite et l'utilité de mes efforts. Reprends donc courage et recommence le combat avec le courage et l'aplomb d'un homme qui n'a jamais sacrifié à aucune idole. Ah ! mon très cher, ce n'est pas la malveillance.la sottise de nos adversaires qui est le plus pénible pour nous; c'est la mollesse de ceux qui pensent comme nous et qui n'osent pas se montrer.»
Ce fut à Villersexel que Montalembert eut les premières joies de la paternité. Dans la suite, il y passa bien des étés, parcourant le pays avec une curiosité infatigable, visitant en artiste et en chrétien les abbayes, les séminaires, les vieux châteaux, les sites curieux, les ruines et les souvenirs de tous genres, prenant des notes, causant avec les anciens, encourageant les jeunes prêtres, répandant partout la flamme de l'étude et la semence du bon savoir. Quand il écrivait à ses amis de France, d'Angleterre ou d'Italie, sa plume était comme remplie et tout émue des charmes de la Franche-Comté. Citons une lettre adressée encore à M. Rio. On y respire, semble-t-il, le bonheur dont Montalembert fait la peinture.
CfjapitrE Ctnnuicmc 167
« Villersexel, 26 octobre. — Voici plus de quatre mois que je suis à Villersexel, et jamais, dans aucun séjour, ma vie ne s'est écoulée avec plus de rapidité et avec plus d'agrément. Je dirai que j'ai presque trop d'agrément : car rien ne vient tempérer le bonheur sans mélange que j'éprouve et je sens que ce bonheur inspire une certaine mollesse, un certain laisser-aller analogue, si je ne me trompe, à celui dont tu t'es plaint aussi quelquefois en me parlant de tes séjours à Florence ; mais quelle douce et bienheureuse révolution dans ma vie après tant d'agitations et tant de solitude !
> On ne saurait imaginer une réunion plus délicieuse que celle qui a lieu ici ; nous sommes en général quinze à table, tous pleins d'affection les uns pour les autres, pleins de gaieté et de laisser-aller, pleins de sympathie enfin sur les points de foi religieuse et politique, ne raisonnant, ne discutant que juste ce qu'il en faut pour nourrir une conversation qui soit intéressante et animée, sans jamais être aigre.
» Cette nombreuse famille est présidée par M. de Grammont, âgé de soixante-dix ans, qui a conservé toute la grâce exquise de l'ancien régime, au milieu de son attachement fidèle aux idées de 1789, qui en a fait le digne beaufrère du général de Lafayette, puis par sa femme, née Noailles, du même âge que lui, dont tous les instants sont consacrés au soulagement et à l'éducation des pauvres des environs. Tous les deux sont bien les chefs de famille les plus aimables, les moins exigeants qu'on ait jamais vus, ne voulant pas être soignés, accompagnés, laissant pleine et entière liberté à tout le monde, ne vivant encore que pour contribuer au bonheur de leurs descendants ; viennent ensuite le fils aîné de la maison, marié à M"e de Grillon, puis M. de Mérode, mon beaupère, le plus honnête homme que j'aie jamais rencontré, dont toutes les pensées, toutes les actions, tous les discours n'ont jamais qu'un seul but, le bien de l'Église et du prochain, et qui est adoré dans ce pays, où il a vécu jusqu'à la révolution belge; enfin ma belle-mère, fidèle héritière des vertus et des aumônes de sa mère, et tous et toutes suivant la même voie et joviissant de la même popularité. Tu peux bien concevoir combien il est délicieux pour moi de jouir de l'affection de ma femme, non plus seulement dans le tête-à-tête, mais au sein d'une famille où tout répond à nos deux cœurs. D'ailleurs jusqu'ici, je l'avoue, je ne me doutais pas de ce que pouvait être encore aujourd'hui l'existence grandiose et l'infiuence salutaire d'une famille vraiment chrétienne.
» La maison de Grammont a donné trois archevêques successivement au siège de Besançon, et ces prélats ont fondé le séminaire, les principaux hôpitaux et d autres établissements pieux du diocèse, de sorte que le clergé et une grande partie des fidèles sont habitués à regarder les Grammont comme les chefs et
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les bienfaiteurs de la religion dans la province. Le marquis actuel a bien rempli sa mission sous ce rapport, et il a eu en même temps le bonheur de posséder toujours la confiance politique du pays qu'il représente depuis vingt ans, par son libéralisme ferme et constant.
» Dans ce magnifique château, point de luxe, point d'ostentation ; tout est pour les pauvres, qui en remplissent sans cesse les abords ; à deux pas est un bel hôpital bâti et doté par les Grammont, et un peu plus loin un grand couvent où quatre-vingts jeunes filles sont élevées en partie par les aumônes et les bons soins de la famille. Ici, j'ai vu de mes yeux des merveilles de charité pareilles à celles que j'ai rencontrées dans la Vie de sainte Elisabeth ; ]a.\ vu ]y[nie (jg Grammont faire mettre de l'eau dans le pot au feu de la maison, afin que le bouillon fût plus abondant et qu'on en eût assez pour les pauvres malades ; je l'ai vue conduire dans sa voiture des malades dégoûtants, scrofuleux et autres, à vingt lieues d'ici, aux eaux uu chez des médecins qui pussent les traiter.
» Malheureusement, je n'ai pas assez profité du calme et de l'ordre qui régnent dans ce beau séjour pour travailler ; je n'ai à peu près rien fait qu'un article sur ton livre de la Poésie chrétienne. Mon Saint Bernard avance bien lentement ; il est vrai que j'ai été distrait par une énorme correspondance, par plusieurs excursions dans cette belle Franche-Comté, où tout me décide à me fixer, enfin par un voyage d'un mois fait avec M. de Mérode et mes deux beaux-frères en Suisse, où nous avons visité avec le plus vif intérêt les grandes abbayes qui existent encore dans ce pays et étudié le degré de liberté religieuse qui reste dans cette république.
» Il faut voyager et voir les autres pays de près pour revenir convaincu qu'il n'y a pas un seul pays au monde où la religion soit aussi libre et aussi florissante qu'en France, excepté la Belgique. Tu sais sans doute que Solesmes est érigé en abbaye et que le pape a créé une congrégation de bénédictins de France dont le P. Guéranger est le chef comme abbé général. J'ai le bonheur de savoir que j'ai un peu contribué à cette glorieuse résurrection. Le gouvernement consent à leur donner quatre mille francs par an ; d'un autre côté, les chartreux viennent de tenir un chapitre général de tout l'ordre, à la grande Chartreuse ; il n'y en avait pas eu depuis quatre-vingts ans ; il a fallu une révolution pour que cela devînt possible. »
Un des incidents les plus marquants du voyage des noces de Montalembert, ce fut à coup sûr la triple audience dont le favorisa le pape Grégoire XVI. Ses entretiens avec le Souverain Pontife lui causèrent une grande joie, eu égard surtout à la cordialité dont le Pape usait à son égard. Bien des malentendus furent dissipés, et le champion de la cause polonaise put, entre autres, se con-