‹ MontalembertChapitre 37 sur 71 · iJEautatcmbert · texte numérisé non relu

iJEautatcmbert

les-Moulins. C'est un site charmant, où j'ai pensé que je serais très heureux d'avoir un petit caste). Après Pont-les- Moulins, nous avons eu une route abominable, mais assez pittoresque, par Adam, Passavant et Orsans, jusqu'à Vercel, où nous ne sommes arrivés qu'à neuf heures du soir, exténués, n'y voyant plus pour marcher, mais n'ayant pas trouvé même de bouchon dans aucun autre villaee. A Vercel, l'auberoe est bonne et les oens sont excellents. Le Siècle les plaindrait d'être encore bien peu éclairés, car ils ont des bénitiers et des images de saints partout. Nous avons soupe avec un huissier qui a pris ton père pour un agent de contrebande.

» Aujourd'hui, nous avons eu une chaleur étouffante, quoique tempérée par l'atmosphère des montagnes de sapins, où nous sommes depuis ce matin. Nous avons déjeuné à Saint- Gorgon, d'où nous avons été à pied, par un soleil qui piquait joliment, voir à une lieue d'ici la source de la Loue, qui en vaut bien la peine, car c'est une des belles choses que j'aie vues de ma vie, un peu dans le genre de la gorge des bains de Pfeffers, mais gâtée par des usines et des moulins; puis, nous sommes venus sans encombre, et par un assez joli pays, jusqu'à Pontarlier. Nous devions aller coucher à jougne; mais, dans l'intérêt de ses chevaux, ton père a préféré s'arrêter ici. Il faut dire que, toujours dans l'intérêt de ces mêmes chevaux, ton père nous fait descendre à la plus petite montée malgré le soleil, la poussière, etc. Il n'y a que Xavier dont il ait pitié. Ledit Xavier est plus amusant et plus spirituel que jamais. »

Montalembert passa plusieurs fois aussi l'été à Trélon, chez son beau-père. Trélon était pour lui, comme Villersexel, un séjour délicieux. Il en fait la description à M. Rio, son ami, et il y mêle de piquantes réflexions sur l'esprit et les affaires du jour, sur la façon dont certains écrivains appréciaient alors les ouvrages de notre renaissance catholique.

« A propos du Journal des Débats, dit-il dans une de ces curieuses lettres, tu auras vu sans doute les articles que Delécluze y a consacrés à ton ouvrage. Ils t'auront été fort utiles, quoique pitoyables en eux-mêmes. Figure-toi que ce brave homme, mon collègue au comité des arts, m'a écrit un billet, avant de faire son article, pour me demander si je croyais que tu étais de bonne foi, et si tu parlais sérieusement ou non ! . . .

» Je viens de passer ici un été charmant, au centre d'une famille réunie par les sympathies les plus complètes en religion et en politique, ce qui n'exclut pas les discussions chaleureuses et utiles. Je suis fâché que tu n'aies pu en juger par toi-même. Tu y aurais été reçu à bras ouverts

),> Je crains toujours que tu ne deviennes trop Anglais et trop étranger à cette France qui est, après tout, le cœur du catholicisme. Ou'as-tu dit de

Ciiayitrc CfnijinÈmE

l'allocution du Pape en faveur de la Belgique et contre la Prusse ? L'as-tu seulement lue ?

>> Je jouis bien profondément du bonheur que j'aurais à t'embrasser et à te faire connaître ma nouvelle vie, si heureuse, trop heureuse peut-être pour durer I

)> Que dis-tu de la conduite des Belges? C'est mon beau-père, je suis fier de

le dire, qui leur a imprimé ce mouvement; sans lui, ils abandonnaient la partie. Aujourd'hui, et grâce aux affaires de Cologne, il y a bonne chance de la

ofa^ner. »

Montalembert avait le désir d'acquérir une propriété en Franche-Comté. Les bords du Doubs et du Cusancin l'avaient d'abord attiré, puis on lui signala les

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bords de la Loue et les châteaux de Buillon et de Châtillon. Il voulut les voir et juger par lui-même de l'agrément du paysage. La lettre suivante, adressée à M'"^ de Montalembert, rend un compte fidèle et naïf de toutes les impressions et de tous les désirs que faisait naître dans cette âme d'élite l'aspect des vallées et des montagnes de ce pittoresque pays.

« Je suis parti dimanche, après la messe, de Beaume pour Dôle, dans une infâme patache, et je suis venu la nuit de Dôle à Besançon, dans une machine plus infâme encore —

» J'ai quitté Besançon lundi à midi, par le plus beau temps du monde, et j'ai remonté les délicieux bords de la Loue; combien je t'ai regrettée dans cet admirable paysage, qui m'a transporté d'un nouvel enthousiasme pour la Franche-Comté! J'ai vu deux habitations charmantes sur ces bords charmants. L'ancienne abbaye de Buillon, fondée par saint Bernard, et dont il reste une belle maison de maître; puis le château de Châtillon, que je proclame la perle de tous les châteaux possibles : perché sur le sommet d'une montagne toute distribuée en parcs, jardins et terrasses, au confluent de deux rivières, avec une vue prodigieuse sur les Alpes et la franche montagne, au milieu des bois et des rochers. En outre, une maison grande, parfaitement arrangée et réparée. Enfin, le nec plus ultra. Malheureusement, cela ne sera jamais à vendre de notre vivant. C'était, autrefois, à M. de Montrond; il n'y a que sept ans que le propriétaire actuel, M. le comte de Vezet, l'a acheté. Aujourd'hui, je suis venu, par Salins, dénicher l'abbé Doney chez M. Lieffroy, le compagnon de voyage de Werner, qui m'a parfaitement reçu, et qui est ici très bien établi, dans sa forge, au fond d'une vallée, en face d'une belle cascade et au pied d'un château gothique, le seul qui avait été conservé sous Louis XIV, tout à fait habitable et habité jusqu'en 1803, et qui eût parfaitement fait notre affaire s'il n'avait été détruit à l'époque où M. de Grammont a jeté dans la rivière les tours de Rougemont. Je pars demain pour Lons-le-Saunier, en passant par les abbayes de Balerne et de Baume-les- Messieurs. >

Parmi les abbayes fameuses que Montalembert avait visitées dans la Haute- Saône, les ruines de Cherlieu avaient excité au plus haut degré son attention. Tout recommandait cette curieuse église : le souvenir de saint Bernard, les tombeaux des comtes de Bourgogne, l'ancienneté et les proportions de l'édifice; c'était la plus vaste basilique de toute la province. M. Pratbernon, en ami dévoué de l'art chrétien et de l'histoire nationale, ne cessait d'élever la voix pour faire sentir la nécessité de conserver un monument si digne d'intérêt. Il avait obtenu enfin que le conseil d'arrondissement de Vesoul sollicitât du conseil général de la Haute-Saône une subvention de quelques centaines de

CïiapftrE Cinquième 177

francs; mais le conseil général, « considérant le peu d'intérêt qu'offraient ces ruines, d'une construction récente, » rejeta la demande. M. Pratbernon venait de mourir; ce fut Montalembert qui releva le gant, comme il convenait au plus vaillant champion de l'archéologie et des beaux-arts. Dans une lettre reproduite par X Univers, il stigmatise avec une ironie savante une si funeste décision, précédée d'un considérant si ridicule. Assurément, dit-il à la fin de son réquisitoire, un conseil général n'est pas tenu de se connaître en architecture et en archéologie; mais il est tenu, ce semble, dans un pays qui se dit civilisé et éclairé, de ne point mépriser aveuglément cette gloire du passé qui forme une partie si essentielle de la vie morale du pays; il est tenu de ne pas réserver exclusivement sa sollicitude pour l'amélioration des races chevalines et la rectification des pentes; enfin, lorsqu'il lui plaît de refuser cinq cents francs pour' sauver ce qui reste de la plus grande église d'une grande province, il est tenu de ne pas donner pour considérant à son refus des motifs qui font sourire tous les antiquaires et tous les architectes dignes de ce nom. »

Montalembert ne négligeait aucune occasion de témoigner le vif intérêt qu'il prenait aux monuments chrétiens; et c'est cette persistance à revendiquer les droits de l'art religieux qui a valu à notre pays de sauver plus d'un chefd'œuvre.

Toutefois les écrits, les démarches, les discours de Montalembert en faveur des intérêts archéologiques ne servaient que de loisir à ce grand esprit ; le présent et l'avenir de l'Église le préoccupaient encore plus que le passé, et pour faire triompher une cause si sainte, il employait à la fois la plume, la parole, l'action, toutes les ressources du génie catholique. La tribune de la chambre des pairs était comme le poste où veillait ce fier croisé, et d'où il signalait au monde tous les périls de l'Église et de la liberté, inséparablement unies dans son culte et dans son amour. Nous ne pouvons faire ici qu'un historique beaucoup trop sommaire de ses brillantes luttes, tant de fois renouvelées, pour l'enseignement libre ('), qui attachaient toute la chrétienté à la lecture des débats de la noble chambre, en le mettant aux prises avec tous les princes de la parole, Guizot, Cousin, Villemain, de Salvandy. L'Irlande et la Pologne, toutes les nations en larmes ou en deuil, avaient aussi en lui le plus tenace et le plus intrépide des avocats. Toutes les choses déjà dites se rajeunissaient dans sa bouche, il communiquait intérêt et vie aux matières les plus épuisées, il forçait la France et l'Europe à l'entendre, malgré elles, dans tous ces sujets que

I. Voir sur cette importante question le tome II du grand ouvrage du P. Lecanuet sur Montalembert : La liberté (V enseigne nient.

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la politique aurait voulu enterrer, s'imaginant que le sublime de la prudence est d'écarter une question et non de la vider une fois pour toutes!...

Le principal de ces débats, chacun le sait, celui qui immortalisa Montalembert, ce fui la liberté d'enseignement. Plusieurs fois déjà il avait agi et parlé pour en préparer la conquête, car, ainsi qu'il le disait si bien : « La liberté ne se reçoit pas, elle se conquiert. »

Ce ne fut qu'en 1841 que de nouveau la question se posa et s'imposa ; mais le projet de loi, présenté alors par Guizot et sous l'influence universitaire de Villemain, fut une déception amère pour les évêques qui attendaient toujours avec une patiente longanimité l'initiative du pouvoir. La liberté d'enseignement était absente du projet ; bien plus, les petits séminaires eux-mêmes étaient placés sous la tutelle de l'Université. Cinquante-six évêques firent entendre de publiques réclamations. Le projet ne fut même pas discuté ; mais il était devenu dès lors évident que la liberté ne serait emportée qu'après la lutte la plus vive.

Le vaillant et habile capitaine s'efforça d'amener les siens sur le seul terrain politique où, selon lui, ils étaient sûrs de gagner des alliés malgré les passions voltairiennes du temps, et de remporter la victoire : le terrain des libertés publiques. Tous ses efforts tendirent à organiser les catholiques pour l'action publique, et à leur faire réclamer la liberté au nom même de la liberté, puisqu'en fait la liberté était l'e.sprit du temps et le droit constitutionnel du pays.

Mgr Parisis, l'éminent évêque de Langres, se plaça résolument au même point de vue, « au point de vue constitutionnel et social », selon le titre d'une des nombreuses brochures qu'on le vit alors publier coup sur coup, avec une activité et un talent remarquables.

Peu à peu, les évêques et les catholiques les suivirent sur ce terrain.

Le mouvement fut général. A côté de Montalembert et de Lacordaire, au premier rang, faisant face à l'ennemi commun, apparurent alors deux prêtres distingués, l'abbé Dupanloup et le P. de Ravignan.

Tout semblait prêt: le combat allait se livrer lorsqu'un accident imprévu mais providentiel vint arrêter le grand chef du parti catholique. M™*^ de Montalembert tomba gravement malade. Le danger parut imminent à tous. Montalembert n'hésita pas à acheter par un exil de deux ans à Madère le bien le plus cher de sa vie, la conservation des jours de la petite-fille de sainte Elisabeth. Mais, à Madère même, il préluda à la bataille par un écrit qui fit l'effet d'un coup de clairon dans le camp clérical: Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d enseigtiement .

Cgapîtrc Cinquième

« De ce que l'État n'a point de religion, disait-il, il n'en résulte pas pour lui la faculté d'empêcher les citoyens d'en avoir... Qu'il ouvre des écoles sans religion à cette portion si considérable du peuple français pour qui la religion n'est qu'une fiction, cela est dans son droit jusqu'à un certain point ; mais qu'il s'arroge l'odieux pouvoir d'y parquer les enfants de ceux qui regardent la foi catholique comme le but unique et souverain de toute vérité, voilà l'usurpation, voilà l'attentat, voilà la persécution qu'on a si justement comparée au système qu'avait essayé contre l'Église naissante l'apostat Julien. »

Et, s'adressant aux pères de famille, il leur disait dans son énergique langage :

« Dormez mamtenant, si vous le pouvez, ilotes volontaires, mais cessez de vous plaindre en dormant, et subissez en silence le sort que vous avez voulu ! »

Le retentissement de ce cri d'alarme fut immense. L'épiscopat s'émut, la presse fit écho, les comités s'organisèrent, les catholiques sentirent que l'heure du combat avait vraiment sonné.

On était aux premiers jours de 1844, l'année héroïque.

Mûiilalcmbert.

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(( Il s'est levé parmi vous, disait alors Montalembert, s'adressant à l'ennemi, une génération d'hommes que vous ne connaissez pas, qu'on les appelle néocatholiques, sacristains, ultramontains, comme on voudra, le nom n'y fait rien, la chose existe... Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants ; on ne nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos luttes de cabinet, de partis ; nous n'avons été ni à Gand, ni à Belgrade-Square ; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des apôtres, des pontifes et des martyrs : nous y avons appris, avec le respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur survit. »

Le jour arrivé, i6 avril 1844, Montalembert, calme, fier, après avoir communié le matin, monta intrépidement à la tribune.

Son entrée en matière fut pleine de dignité ; puis il éleva ses justes revendications.

« Oui, s'écria-t-il, il est temps de s'entendre. Quand nous ne disions rien, on disait de nous : « Ils conspirent dans l'ombre ; ils se livrent à des intrigues souterraines. » Sous la Restauration, on chantait : « Hommes noirs, sortez de dessous terre. » Et quand nous sommes sortis, quand nous avons dit ce que nous étions et ce que nous voulions, on s'écrie : « Quelle audace ! Quelle insolence ! » Sous les monarchies absolues, quand les catholiques se taisent, on dit : « Ils sont les complices de l'absolutisme. » Dans les pays de libertés, quand les catholiques cherchent à adopter les institutions et les allures du peuple et du siècle où ils vivent, on les injurie de plus belle : « Regardez, dit-on, ces catholiques, ils font des livres ; ils écrivent des lettres ; il y en a un qui a dit qu'il était Dominicain ; un autre a écrit qu'il est Jésuite ; des évêques ont même eu l'audace de s'écrire par la poste!... »

Ce fut surtout à l'endroit des évêques qu'il eut beau jeu. Il profita très habilement de la faute qu'on avait commise en usant envers eux d'une sévérité puérile :

« Vous prétendez traiter les évêques en fonctionnaires. Non, s'écriait-il, mille fois non, l'évêque n'est pas fonctionnaire, le prêtre n'est pas fonctionnaire. Elle est fausse, elle est erronée, l'opinion de ceux qui ne voient dans un évêque qu'une espèce de préfet en soutane, un commissaire de haute police morale... Les évêques, aux yeux des catholiques, — et ils sont faits, après tout, pour les catholiques, ils ne sont pas faits pour ceux qui, d'après une expression fameuse, n'en usent pas ; — les évêques sont commis par Dieu au gouvernement de l'Église; ils ont reçu mission d'en haut pour diriger nos consciences et pour les troubler au besoin... Le roi les désigne, il les choisit ; mais ce n'est pas de lui

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qu'ils tiennent leur pouvoir, la loi reconnaît leur autorité, mais ce n'est pas elle qui la crée! Ils tiennent cette autorité de Dieu, ou ils ne la tiennent de personne...

» Il y a eu un évéque nommé Basile; ce n'était point un Jésuite ni un ultramontain, car il vivait au quatrième siècle. Ce Basile avait eu des contestations avec l'État de son temps, c'est-à-dire avec l'empereur Valens, sur une question qui n'importait certes pas plus au salut des âmes que ne lui importe l'éducation des générations futures, dont il s'agit aujourd'hui. L'empereur le fit menacer par un de ses ministres, qui s'appelait Modeste, comme qui dirait le ministre des cultes de ce temps-là !... Ce ministre, voyant Basile lui répondre avec fermeté et publiquement, s'écria : « On ne m'a jamais parlé avec cette arrogance. > Basile lui répondit : « C'est que sans doute vous n'avez jamais rencontré un évêque. » Et il ajouta : « Nous sommes les gens du monde les plus humbles, non seulement envers l'empereur, mais envers le dernier des hommes ; mais quand il s'agit de Dieu, nous ne regardons que lui seul. »

» Que ce Modeste ait été étonné du langage que lui tenait un évêque, trois ou quatre cents ans après Jésus-Christ, cela était naturel ; mais ce qui ne l'est pas, c'est cette surprise perpétuellement renouvelée de tous les préfets du prétoire, de tous les ministres, de tous les procureurs généraux et autres politiques de ce genre, qui depuis quinze siècles se trouvent en présence des résistances épiscopales. Il faut répéter toujours la même chose : Nunquayn in episcopum incidisti. Vous n'avez donc jamais rencontré d'évêque, c'est-à-dire, vous avez eu affaire à des intrigants, à des ambitieux, quelquefois à des honnêtes gens, mais jamais à des hommes qui croient tenir leur mission d'en haut, et qui ont une responsabilité envers Dieu. Et maintenant que vous les rencontrez, vous ne comprenez pas leur langage...

ï> Vous condamnez comme d'abus un évêque, sous prétexte qu'il est coupable d'avoir troublé les consciences en réclamant la liberté de l'enseicrnement. Je le demande à tout homme de bon sens, y a-t-il une idée plus risible que celle d'une conscience assez délicate pour être troublée par les dires d'un évêque, et en même temps assez facile pour être rassurée par un rapport de M. le vicomte d'Haubersart et une ordonnance de M. Martin du Nord ?

» Oui, je défie qu'on me trouve en France un seul homme qui se dise : Hier, j'étais troublé, mon évêque avait dit des choses qui m'inquiétaient ; mais aujourd'hui, M. d'Haubersart et M. ÎMartin ont parlé; me voilà tranquille.

» On sent si bien, continue-t-il, l'impuissance de ces remèdes, qu'on vous pousse à faire des lois nouvelles, des lois implacables pour réprimer notre audace. Eh bien ! faites-les : nous ne les redoutons pas. Vous ne pourrez rien

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faire qui soit nouveau pour nous. Nous avons passé par toutes les tyrannies du monde, et nous leur avons survécu.

» Après tout, nous ne sommes pas des parvenus nés d'hier ; nous sommes d'une vieille race dont l'histoire est bien connue. Elle est là pour nous encourager et pour éclairer nos persécuteurs. Nulle Assemblée n'aura jamais en France la popularité de la Constituante, la toute-puissance de la Convention, le prestige de gloire de l'Empire. Or, il y a parmi nous des hommes qui ont vu passer les constituants, les terroristes et Napoléon. On a essayé du schisme en 1791, de l'échafaud en 1 793, des déportations en 1797, des prisons d'État en 181 1, et rien n'a prévalu contre eux. Faites donc des lois, si bon vous semble ; elles seront exécutées peut-être, mais elles seront à coup sûr impuissantes. La conscience est hors de l'atteinte des légistes, et vous n'êtes pas de taille à vaincre dans une lutte qui n'a porté bonheur ni à Mirabeau, ni à Robespierre, ni à Napoléon. »

Concluant son discours au milieu du silence et des frémissements de la Chambre, Montalembert laissa tomber cette noble déclaration sur ses auditeurs, suspendus à ses lèvres :

» Dans cette France accoutumée à n'enfanter que des gens de cœur et d'esprit, nous seuls, nous catholiques, nous consentirions à n'être que des imbéciles et des lâches! Nous nous reconnaîtrions à tel point abâtardis, dégénérés de nos pères, qu'il nous faille abdiquer notre raison entre les mains du rationalisme, livrer notre conscience à l'Université, notre dignité et notre liberté aux mains de ces légistes, dont la haine pour la liberté de l'Église n'est égalée que par leur ignorance profonde de ses dogmes ! Quoi ! parce que nous sommes de ceux que l'on confesse, croit-on que nous nous relevions des pieds de nos prêtres tout disposés à tendre les mains aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle ? Quoi ! parce que le sentiment de la foi domine dans nos coeurs, croit-on que l'honneur et le courage y aient péri ? Ah ! qu on se détrompe. On vous dit : Soyez implacables. Eh bien ! soyez-le, faites tout ce que vous voudrez et tout ce que vous pourrez ; l'Église vous répond par la bouche de Tertullien et du doux Fénelon : « Nous ne sommes pas à craindre pour vous, mais nous ne vous craignons pas. » Et moi, j'ajoute au nom des catholiques laïques, comme moi catholiques du dix-neuvième siècle : Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes ; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat ; nous sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. »

Ces belles paroles firent tressaillir tout l'auditoire.

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La victoire pourtant n'était pas encore remportée ; mais cette fois le parti catholique se ressaisissait et l'espoir lui revenait. Fier de son chef, il reprenait courage.

<i Du courage ? écrivait ce dernier à Lacordaire, il faut bien lui en donner. C'est là mon métier, et je le ferai jusqu'au bout... Je ne suis qu'un soldat, tout au plus un chef d'avant-garde. Nous avons une place à emporter : la liberté. Ceux qui y sont entrés avant nous ne veulent pas nous y laisser pénétrer. Mais la brèche est faite, il faut l'escalader. J'y succomberai très probablement, mais je servirai de marchepied à mes successeurs ; de cette façon, nous arriverons à la crête du rempart. Ce nous ne veut pas dire mot, mais qu'importe ? »

Et son digne ami lui répondit :

(< Je viens de lire ton admirable discours : il était impossible de dire mieux et défaire mieux... Ah! quelle différence, entre 1834 et 1844! Il a suffi de dix ans pour changer toute la scène. Ce que nous avons gagné dans cette dernière campagne en unité, en force, en avenir, est à peine croyable... Avec M. de Lamennais, jamais ce que nous voyons n'eût été possible, et je m'explique pourquoi l'esprit de Dieu s'est retiré de lui. Pour nous, mon ami, plus jeunes et plus simples, nous avons accepté sincèrement la direction de l'Église, et Dieu, qui sonde les reins et les cœurs, a daigné ne pas nous briser et même se servir encore de nous. »

« Les Ravignan, les Veuillot, les Dupanloup. remarque un biographe, faisaient écho à cet applaudissement du premier et du plus cher des anciens compagnons d'armes du jeune capitaine. Le clergé éclatait en bravos, et, du fond des plus humbles presbytères, perdus au sein des montagnes du Jura, des Alpes, des Pyrénées, comme sur les grèves de l'Océan et les rivages de la Méditerranée, chaque courrier apportait ce monceau de lettres enthousiastes et reconnaissantes, que les glorieuses archives de la Roche-en-Brénil gardent comme un mémorial encore plein de vie de ces temps héroïques. »

Parmi les laïques, quelques-uns trouvaient que le champion de l'Église était trop belliqueux et trop hardi. Son audace leur inspirait certaines appréhensions.

« Que font aujourd'hui les catholiques en France ? demanda-t-il résolument à ces timides. Eh bien, le voici : Les catholiques de nos jours en France ont un goût prédominant et une fonction qui leur est propre : c'est le sommeil. Dormir bien, dormir mollement, dormir longtemps, et, après s'être un moment réveillés, se rendormir le plus vite possible, telle a été jusqu'à présent leur politique, telle leur philosophie, telle aussi, selon quelques-uns. leur habileté. Assurément, il y a des exceptions : chacun les connaît ; mais tenons pour certains que la généralité, l'immense majorité des catholiques français rentre

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dans la catégorie des dormeurs. Ne nous arrêtons pas, quant à présent, à rechercher les causes de ce phénomène d'histoire naturelle. Bornons-nous à constater le fait et la position qui en résulte. Quand une voix par trop éloquente, ou un fait par trop significatif, a soulevé autour du catholique français assez de bruit pour troubler sa paix, il entrouvre un moment sa paupière et promène un regard ferme et étonné sur le combat qui se livre à armes inégales au-dessus de sa tête : il saisit au vol le nom de Religion, et se dit aussitôt que son curé ne lui a rien dit au prône ; le nom de Liberté, et il sait que cet aliment n'est pas à son usage ; le nom de la Charte, et il se souvient qu'elle a déclaré que la majorité des Français se compose de ses pareils, et que, quand on est de la majorité, on est toujours le plus fort. Là-dessus, il se retourne sur le flanc, se cache la tête sous n'importe quel voile grossier, pour fuir la lumière importune, s'impatiente en bâillant contre le bruit qui l'a dérangé, et se rendort en étendant ses membres affaissés, jusqu'à ce qu'ils aient atteint la position nécessaire pour que les endormeurs puissent ajouter une entrave de plus à toutes celles qui doivent l'empêcher de se redresser, s'il lui prenait fantaisie de se réveiller jamais. »

Cette mordante ironie avait le don de captiver les masses populaires, la jeunesse surtout. Écoutons-le encore :

« Ah ! s'il fallait à ces Français trop nombreux, qui tiennent une si piteuse conduite ; à ce restant de vieille noblesse, qui tient à rivaliser de luxe avec nos parvenus de banque sans y réussir ; à cette jeunesse étiolée, qui n'a de viril que la barbe ; à tous ces tristes catholiques, à ces indignes Français, qui voient trahir sans honte la Religion et la Patrie ; s'il leur fallait un drapeau pour le métier qu'ils font, à coup sûr, il faudrait leur donner comme enseigne ce sudarium dont parle l'Évangile, cet ignoble fourreau dans lequel le serviteur inutile et paresseux ne sut qu'enfouir les trésors que son maître lui avait confiés pour les faire valoir. »

Une autre fois, il faisait en pleine Chambre cette réplique à Villemain, qui lui avait reproché sa jeunesse.

« Je combattrai peut-être avec trop d'ardeur, trop de chaleur, trop de cette vivacité de jeune homme que M. le ministre de l'instruction publique et d'autres me reprochent. La jeunesse est un défaut dont je ne tarderai pas à me guérir... Je m'en croyais même déjà guéri, quand l'honorable M. Villemain m'a appris le contraire, et que j'étais toujours un jeune homme à ses yeux. Mais, à côté de cette jeunesse d'âge qui passe, il est une autre jeunesse dont je ne me défends pas : c'est la jeunesse du cœur et du courage qu'on puise dans la foi à des choses qui ne vieillissent jamais, parce qu'elles sont immortelles. Cette

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jeunesse de ma foi qui fait mon bonheur et ma gloire, j'espère n'avoir jamais à m'en excuser devant vous. Quant à l'autre, celle de l'âge, puisqu'on me l'impute encore, je l'accepte ; daignez au moins m'en accorder le bénéfice aujourd'hui. »

Entre la jeune et forte parole de Montalembert, remarque Doublet, et la « rhétorique fatiguée » de Villemain, ni l'opinion publique, ni même, au fond de leur âme, les pairs inféodés au régime, n'hésitèrent un instant. La cause perdue à la Chambre se gagnait au dehors, et l'on faisait un pas de plus vers la liberté.

Toutes les grandes causes du reste le trouvaient à leur service. Aussi la mauvaise presse était-elle en fureur. On l'accablait d'outrages, on lui servait toutes les épithètes les plus ordurières, jusque-là qu'une petite feuille de treizième ordre se permit de le définir : « un cafard insolent, dont la colère est mêlée de bave et d'eau bénite ».

Montalembert par hasard lut le journal. Prenant alors tranquillement son chapeau et se dirigeant vers le guichet où trônait, dans la solitude, l'employé chargé de percevoir les abonnements, il heurte à la vitre. Celle-ci s'entr'ouvre, et le buraliste, surpris d'être tiré de son somme accoutumé, demande à l'inconnu ce qui lui fait l'honneur de sa visite.

« IVIonsieur, fit le pair de France, j'ai lu tantôt votre journal, vous y pratiquez un style curieux qui m'intéresse, et je viens prendre un abonnement.

— Ah ! répondit l'employé, de plus en plus surpris, je reçois rarement ces compliments. » Puis, se remettant, il pensa à part lui : Quelque original sans doute .'' Il prend alors dans le casier l'unique cahier qui y dormait, couvert d'une légère couche de poussière et, la plume prête, il se tourna vers l'abonné :

« Votre nom ?

— Monsieur, je suis « un cafard insolent, dont la colère est mêlée de bave et d'eau bénite ». Du moins, c'est ainsi qu'on m'appelle dans votre journal. Dans le monde, je m'appelle le comte Charles de Montalembert, et je suis pair de France.»

Cela dit, il déposa sur le guichet le montant de son abonnement, et, laissant le commis ahuri, il partit pour regagner son banc à la Chambre.

Ce fut précisément dans ce temps-là qu'il prononça un de ses plus beaux discours, celui dont Alfred Nettement a dit : « Il y a toujours dans la carrière des grands orateurs une journée dans laquelle leur éloquence surexcitée par une question sympathique et d'un intérêt général, servie par les circonstances et exaltée par le sentiment d'un grand péril public, trouve son inspiration la plus haute et remporte une de ces victoires décisives qui étendent leur renom-

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mée et servent de mesure à leur talent. » Cette journée fut pour Montalembert celle du 14 janvier 1848.

Jamais cause ne fut plus digne du noble pair; jamais circonstances ne furent plus solennelles. Le radicalisme qui depuis longtemps cherchait une position d'où il pût établir son influence sur toute l'Europe, s'était réfugié en Suisse. Ce pays, situé entre la France, l'Allemagne et l'Italie, entrecoupé de montagnes inaccessibles, de gorges profondes, semé de lacs nombreux, de cours d'eaux coulant dans des vallées à perte de vue, lui offrait une citadelle imprenable.

11 s'y arma et s'y fortifia, mais bientôt deux obstacles se dressèrent devant lui : le Fédéralisme et la Religion. Pour les renverser, il s'appuya sur le protestantisme. Les persécutions commencèrent. Les catholiques décidés à résister formèrent une ligue offensive et défensive qui reçut des radicaux le nom de Sonderbtmd. Ceux-ci demandèrent l'expulsion des jésuites et prononcèrent la dissolution du Sonderbund. C'était une déclaration de sfuerre. Elle éclata bientôt. La lutte fut courte; les catholiques furent accablés par le nombre et par la trahison. Ils défendaient leur liberté et leur religion ; ils furent vaincus et le parti de l'ordre avec eux. De cruels excès suivirent le facile triomphe de leurs ennemis. Les églises et les couvents furent pillés, les vases sacrés furent profanés et servirent de jouet à une population ivre de sang et de vin.

L'Europe assistait dans un morne silence à ce drame sanglant. La France surtout en était atterrée ; elle voyait fermenter dans son propre sein les passions qui bouleversaient la Suisse. L'horizon se chargeait de sombres nuages, précurseurs de la tempête.

Plus que tout autre, Montalembert voyait avec tristesse et indignation ce qui se passait. Dans la défaite du Sonderbund par le radicalisme, il voyait le triomphe d'un despotisme brutal et hypocrite, sur les deux passions de sa jeunesse, la liberté et la religion. Aussi son éloquence dans ces douloureuses circonstances sortit-elle à flots pressés de son cœur indigné.

(( Il versa, dit Alfred Nettement, dans le discours qu'il prononça à la Chambre des Pairs, sa colère, son indignation, ses alarmes prophétiques, ses douleurs poignantes, les angoisses de son esprit et les bouillonnements de son cœur. »

« Je tiens, dit- il en commençant, pour mon compte, qu'on ne s'est battu en Suisse ni pour ni contre les jésuites, ni pour ni contre la souveraineté cantonale; on s'est battu contre vous et pour vous, et voici comment : on s'est battu pour la liberté sauvage, intolérante, irrégulière, hypocrite, contre la liberté tolérante, régulière, légale et sincère, dont vous êtes les représentants et les défenseurs dans le monde.

» Ce qui était en jeu de l'autre côté du Jura, ce n'étaient ni les jésuites ni la

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souverainté cantonale : c'était l'ordre, la paix européenne, la sécurité du monde et delà France; c'est lace qui a été vaincu, étouffé, écrasé à nos portes, sur nos frontières, par des hommes qui ne demanderaient pas mieux maintenant que de lancer de notre côté des Alpes et du Jura les brandons de la discorde, de la guerre et de l'anarchie.

» Ainsi donc, je ne viens pas parler pour des vaincus, mais à des vaincus, vaincu moi-même à des vaincus, c'est-à-dire aux représentants de l'ordre social, de l'ordre libéral, qui vient d'être vaincu en Suisse et qui est menacé dans toute l'Europe par une nouvelle invasion des barbares. »

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