LE PÈRE DE RAVIGNAN. (P
Alors, aux applaudissements de la Chambre, devant ces nobles vieillards, haletants, Montalembert parla hardiment le langage de la vérité.
« Ces fiers vainqueurs, dont on nous fait tant l'éloge, s'écria-t-il, savez-vous ce qu'ils ont fait le lendemain de la victoire? Ils ont osé écrire, de leur plume sanglante, le nom de saint Vincent de Paul dans un décret d'expulsion, et d'expulsion contre ces Sœurs de charité qui sont les filles de saint Vincent de Paul, et qui sont l'objet du culte, de l'admiration et du respect du monde entier. Et comment les a-t-on expulsées? Comme des bêtes fauves, en leur donnant trois fois vingt-quatre heures pour évacuer le canton, sans pensions.
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sans indemnité, sans pudeur; elles, ces saintes femmes, ces filles, non pas de saint Ignace de Loyola, mais de saint Vincent de Paul !
» On ne s'est pas arrêté là... Voyez-vous ces hommes armés qui montent par ce défilé des Alpes que beaucoup d'entre vous ont franchi? Les voilà qui suivent le sentier escarpé que, pendant tant de siècles, des milliers de chrétiens, d'étrangers, de voyageurs, ont foulé avec respect et reconnaissance; ils vont là où la République française s'était arrêtée avec respect; là où le premier consul Bonaparte avait laissé, avec sa gloire, le souvenir de son intelligente tolérance; là où le corps de Desaix, de votre camarade Desaix, a trouvé un tombeau digne de lui!... Et que vont-ils y faire, ces vainqueurs sans combat? Il faut le dire sans détour, car le mot est encore moins ignoble que la chose, ils y vont pour voler, oui, pour voler le patrimoine des pauvres, des voyageurs, de ces moines du Saint- Bernard que dix siècles ont entourés de leur vénération et de leur amour ! »
« Ah ! continua-t-il, puisqu'on a eu le triste courage de venir à cette tribune se moquer des vaincus et ajouter à l'amertume de leur défaite l'amertume de la dérision, qu'on me permette de dire tout ce que je pense. Oui, la défaite a été honteuse. La vérité m'arrache ce témoignage, au détriment même de mes amis. Mais savez-vous quelque chose de bien plus honteux que cette défaite ? C'est la victoire, cette victoire remportée, sans combat, par dix contre un, victoire qui se présentera à la postérité, flanquée d'un côté par une Sœur de charité expulsée, et de l'autre par un moine du Saint- Bernard, spolié, chassé et insulté par ces lâches vainqueurs.
» Savez-vous, en définitive, ce que le radicalisme menace le plus ? Ce n'est pas au fond le pouvoir : le pouvoir est une nécessité de premier ordre pour toutes les sociétés : il peut changer de mains, mais tôt ou tard il se retrouve debout: il ne périt jamais tout entier. Ce n'est pas même la propriété: la propriété aussi peut changer de mains, mais je ne crois pas encore à son anéantissement ou à sa transformation. Mais savez-vous ce qui peut périr chez tous les peuples? C'est la liberté. Ah ! oui, elle périt, et pendant de longs siècles elle disparaît. Et, pour ma part, je ne redoute rien tant dans le triomphe de ce radicalisme que la perte de la liberté. »
— C'est vrai !... crièrent les auditeurs. Très bien ! très bien !
« N'ayons pas peur. Messieurs, reprit Montalembert. Ne souffrons pas que les méchants aient seuls le monopole de l'énergie, de l'audace ! Veillons sur la liberté ; apprenons par ce qui se passe au delà du Jura combien il est dangereux de ne pas savoir la tolérer, la comprendre, la supporter, même chez ceux dont nous ne partageons pas les idées, les croyances, les affections. N'oublions pas
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que cette liberté vient d'être immolée en Suisse, qu'elle a été trahie par l'Angleterre, mais que la France a pour destinée d'en être à jamais le drapeau
et la sauvegarde ! »
« Cela dit, écrit un des narrateurs de cette scène sublime, il quitta la tribune et se retira modestement dans un angle obscur, espérant y trouver, devant le témoignage de sa conscience satisfaite, le repos que réclamaient ses forces brisées. Mais il oubliait que tout l'auditoire était dans une sorte d'extase. La séance fut suspendue. Le président, M. Pasquier, quitta son bureau pour venir serrer ses deux mains sans pouvoir proférer une parole. Tous les ministres vinrent aussi, et avec eux la Chambre des Pairs tout entière. Le fils du roi lui-même, le duc de Nemours, quittant son fauteuil, gagna l'hémicycle où le jeune orateur restait confondu de ce triomphe inouï dans les fastes parlementaires, puisque tous, amis et ennemis, partisans et adversaires, acclamaient ainsi unanimement sa noble protestation. Et quand on reprit la séance, Guizot, chargé de réfuter les arguments produits par son antagoniste, s'honora d'une de ces déclarations que la noblesse bien connue de son caractère lui dicta, aux applaudissements de la Chambre : « je n'ai, dit-il loyalement, rien à répondre à M. de Montalembert. » Au dehors, les bravos redoublèrent, et tous, sans nuances, sans divisions, sans exception de partis, firent écho à l'exclamation du publiciste chargé de peindre la physionomie de cette mémorable séance :
» — L'aiglon s'est fait aigle aujourd'hui et s'est élevé à une hauteur où l'amitié la plus complaisante ne le supposait point capable d'arriver. »