chapitre Premier
sans y prétendre, tandis qu'il était professeur de théologie au séminaire des Missions- Etrangères, la confiance intime de tout le faubourg Saint-Germain ; il était le confesseur des plus hauts personnages et se trouvait mêlé à tous leurs intérêts spirituels. » M""" de Montalembert, protestante comme son père, lui demanda des explications sur quelques points de nos croyances, encore obscures pour elle. Cette circonstance providentielle affermit singulièrement la foi de son fils : « En cherchant à convaincre sa mère, dit P. Lecanuet, il devint ardent catholique. » « Je me rappelle très bien, a-t-il écrit lui-même, que ce fut en écoutant et en transcrivant de ma main d'enfant les éclaircissements réclamés par ma mère, que je fus porté à réfléchir pour la première fois aux preuves historiques de la religion et à prendre du goût pour ce genre d'études. > Ce fut M. l'abbé de la Bourdonnaye, alors directeur du catéchisme de Saint- Thomas d'Aquin, qui l'instruisit et le prépara à sa première Communion; mais M. l'abbé Busson était déjà son confesseur, et il le fut tant qu'il resta à Paris.
« Tous les mois, dit encore Montalembert, j'allais, avec mon frère Arthur (' ). au.x Missions- Étrangères, me confesser à M. l'abbé Busson. Des prêtres vénérables, de grandes dames, les principaux personnages de la cour, venaient, comme nous, s'agenouiller à ses pieds et y déposer le fardeau de leur conscience. C'était le confesseur à la mode ; mais quand j'y réfléchis et que je me demande d'où venait cette vogue, en vérité je n'y peux voir que l'ascendant même d'une sainteté reconnue et admirée de tout le monde. Il n'avait ni un nom brillant ni des fonctions élevées ; son abord était plus sévère qu'avenant ; et, malgré cela, on le préférait aux autres. Jamais le moindre soupçon n'a effleuré sa vertu ; jamais la plus légère critique ne s'est exercée sur sa vie ; on oubliait tout, sa jeunesse, son air mêlé en apparence de rudesse et d'austérité, pour ne voir en lui que le prêtre. C'était le prêtre, et rien que le prêtre dans toute sa simplicité et dans toute sa grandeur. »
Ce prêtre eut sur l'avenir de Charles une influence considérable, et l'abjuration solennelle de M'"^ de Montalembert entre les mains du cardinal de
I. Le comte Arthur de Montalembert, page du roi Charles X en 1S29, entra au ser\Mce militaire en 1S51 : colonel du 1" régiment de chasseurs d'Afrique après la bataille de Solférino, il trouva la mort dans la campagne du Maroc, en novembre 1859. Il était resté profondément imbu des enseignements que lui avait prodigués dans son enfance l'abbé Husson, avec une paternelle sollicitude. 11 en a donné une preuve authentique dans le dernier ordre du jour adressé h son régiment, décimé par la maladie qui, quelques jours plus tard, devait enlever le colonel.
< Mes braves chasseurs I leur disait-il, nous sommes tous éprouvés par Dieu ; ayez confiance et prier, il n'abandonnera pas le f' chasseurs d'.Afrique. Mettons toute notre confiance en lui, et s'il v en .t qui succombent, qu'ils n'oublient pas qu'en mourant ils remplissent une mission, qu'ils sont des m.\rtyTS et ■qu'ils iront au ciel. Si votre colonel doit être du nombre, n'oubliez pas non plus qu'il prierapour vous. Kn attendant, bravons la mort, c'est notre métier, et que le découragement ne nous gagne pas. Dieu sait bien ce qu'il fait pour ses enfants. — Votre colonel, Montalkmhkrt. >
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Latil, le 6 mars 1822, produisit également sur son jeune fils la plus salutaire impression.
Ce fut l'année suivante qu'il eut le bonheur d'accomplir un des plus grands actes de la vie du chrétien : il fit en effet sa première communion en 1823. Outre qu'il s'était préparé avec un soin profondément religieux à cette importante action, il eut l'avantage de rencontrer au catéchisme un prêtre et un enfant qui l'édifièrent par leur vive piété.
Le prêtre était l'abbé Eugène de la Bourdonnaye. « La première fois que Charles le vit à Saint-Thomas d'Aquin, dit l'abbé Ricard, il le regarda avec cette suave expression d'angélique mélancolie que reflétaient ses yeux d'enfant. Ce fut une commotion irrésistible. Ce qu'on a depuis appelé « la sympathie », établit son courant entre le prêtre et l'enfant. Ils se sentirent faits l'un pour l'autre ; aussi le grand orateur a-t-il pu dire : « L'abbé de la Bourdonnaye fut » mon premier bienfaiteur après mon grand-père. »
Quant à l'enfant, qui devint bientôt son petit compagnon, son émule, son ami, et auprès de qui il tâchait de se placer pendant les leçons du catéchisme, c'était François de la Bouillerie, le futur évêque de Carcassonne.
Citons une belle parole de Montalembert, gracieux mémorial de sa première Communion. Quand il rentra chez lui au sortir de l'église où s'était accomplie la touchante cérémonie, il courut s'enfermer dans sa petite chambre d'écolier, et écrivit sur son journal : « Pour la première fois, j'ai compris qu'il pouvait être doux de mourir ! »
Charles de Montalembert, dès ses plus jeunes années, avait eu la passion de l'étude et le goût des choses sérieuses. Cette disposition s'affirma chez lui de plus en plus à partir de sa première Communion. On raconte qu'un jour il entreprit de faire promettre par son frère Arthur une éternelle fidélité à la Charte : son séjour en Angleterre l'avait enthousiasmé pour le mode de gouvernement de nos voisins d'outre-Manche, finalement devenu le nôtre. « La Charte ! s'écria Arthur ; mais qu'est-ce que c'est ? je n'en sais rien ! » Le diplomate en herbe eut bientôt fait de donner au pauvre Arthur toutes les explications nécessaires. Voici qui est bien plus étonnant chez un enfant de treize ans : devenu l'ami de prédilection du duc de Montmorency, il s'estimait heureux de le suivre aux conférences de la société des Bonnes Etudes, où tantôt il prêtait la plus grande attention à l'oracle des avocats, le célèbre Berryer, tantôt il s'attachait à comprendre les savantes dissertations du maître d'esthétique chrétienne, Rio. Chacun de ces grands personnages se prenait d'amitié pour lui ; il ne tarda pas notamment à conquérir les sympathies du dernier.
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l'excellent Rio, qui lui a consacré des pages si élogieuses dans son Épilogue à l'ait chrétien.
Cependant des études plus suivies que celles auxquelles se livrait le jeune Charles, étaient devenues nécessaires. En 1826, il entra au collège Sainte- Barbe comme externe, à l'instigation de l'abbé Nicole, l'éminent recteur de l'Université de Paris sous Louis XVIII. Élève de rhétorique sans avoir passé par les classes inférieures, il prit d'emblée le premier rang. Son ardeur pour l'étude était alors une véritable passion ; mais il rencontrait un terrible opposant,
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sa mère qui s'ingéniait par tous les moyens possibles à l'arracher au travail et à lui procurer des distractions. De quoi n'est pas capable une volonté énergique !... Charles rusait pour éluder les défenses inspirées par la tendresse maternelle. Admirable comme courage et abnégation, sa conduite manqua de discrétion, de simplicité filiale et de prudence. Pour prolonger ses veilles, il interceptait la lumière en dressant un matelas contre la porte de sa chambre. Lorsque sa mère rendait des visites et le prenait avec elle en voiture, où souvent elle le laissait pendant ses stations chez ses amies, Charles rongeait son frein
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en frémissant, ne trouvant rien de plus déplorable que ce temps perdu à des futilités et des promenades.
Voici un aperçu des labeurs que s'imposait le jeune étudiant, d'après ses Souvenirs de cette époque.
Levé à quatre heures et demie, il alternait entre l'étude de la philosophie grecque dans Xénophon et celle de l'histoire d'Allemagne dans Pfefifel. De six heures à sept heures et demie, après un court intermède de lecture accordé à un poète, il passait de la poésie aux mathématiques. A sept heures et demie, déjeuner et récréation. De huit heures jusqu'à dix, classe de mathématiques, suivie d'une récréation d'une demi-heure. De di.x heures et demie à midi un quart, étude ou classe de physique. Puis le dîner. A midi trois quarts, répétition de chimie ou récréation. De deux heures à quatre heures un quart, classe de philosophie. A quatre heures un quart, goûter et récréation. De cinq à six, lecture d'ouvrages de philosophie. De six heures à sept heures et demie,devoir de philosophie, puis prolongation de l'étude jusqu'à huit heures et demie, et alors souper et prière. A neuf heures, rentré dans sa chambre, il lisait un poète grec ou latin, puis étudiait l'histoire grecque dans Xénophon ouThucydide jusqu'à di.\; heures. Alors, jusqu'à onze, l'histoire d'Allemagne, dans Pfeffel ou dans Schiller. Le dimanche, répétition de grec et lecture de Platon, en guise de délassement.
Sous le rapport intellectuel, Charles de Montalembert, on le voit, était abondamment pourvu ; mais combien il s'en fallait que son âme fut aussi satisfaite ! Disons plutôt qu'elle endurait les plus rudes privations et même qu'elle était soumise à un vrai martyre pendant le séjour du laborieux étudiant au collège Sainte- Barbe. Cette maison, quoique dirigée par un prêtre d'une grande vertu et malgré les soins éclairés et le zèle évangélique de deu.x aumôniers du plus réel mérite, n'échappait pas à la fièvre irréligieuse qui régnait alors dans la jeunesse confiée à l'Université, à Paris particulièrement. M. de Montalembert l'a constaté dans un de ses écrits publié en 1 852. «J'en atteste, dit-il, les souvenirs de tous ceux qui, comme moi, terminaient leur éducation vers cette époque. Combien étionsnous de jeunes chrétiens, même dans les collèges les mieux famés } A peine un sur vingt. Quand nous entrions alors dans une église, est-ce que la rencontre d'un de ces jeunes gens des écoles, d'un de ces hommes du peuple, qui aujourd'hui remplissent nos temples, ne produisait pas presque autant de surprise et de curiosité que la visite d'un voyageur chrétien dans une mosquée d'Orient ? »
Plusieurs des professeurs du collège, hommes très instruits, fort zélés et d'une conduite privée irréprochable, étaient malheureusement plus attachés aux doctrines philosophiques de l'École normale, d'où ils .sortaient, qu'aux croyances religieuses du vénérable supérieur de la maison ; et leurs élèves, surtout ceux
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des classes supérieures, ne savaient que trop bien deviner sous leurs réticences les sentiments antichrétiens qui les animaient. La réserve des professeurs n'était pas du reste imitée par les élèves, et le très petit nombre de ceux qui croyaient et qui pratiquaient étaient, de la part de leurs camarades, l'objet d'une véritable persécution. Le jeune Montalembert, dès le premier jour, accepta résolument le combat, et celui qui devait plus tard lancer à l'incrédulité de si fiers défis préludait au.x grandes luttes qui l'ont immortalisé, par la résistance énergique (ju'il opposait au.x objections des collégiens de Sainte- Barbe contre sa foi et aux moqueries dont on l'accablait pour la moindre pratique de piété.
Il y avait cependant bien des qualités du jeune Montalembert qui s'impo- .saient à la sympathie, et même à l'admiration et au respect de ces jeunes cœurs,^ llétris, hélas ! par l'épidémie régnante, l'irréligion, mais qui, pour la plupart, conservaient une partie des sentiments généreux de la jeunesse : c'était, avant tout, l'indomptable courage avec lequel leur nouveau condisciple foulait aux pieds le respect humain et combattait leurs doctrines ; c'était sa verve, éloquente déjà et nourrie par une instruction bien au-dessus de son âge ; c'était encore sa puissance de travail, qui le rendait si supérieur à tous ses camarades et qui dépassait tout ce que rappelaient les souvenirs et les traditions du collège, même celles qui remontaient à l'ancienne institution de Sainte- Barbe.
Ce qui contribua le plus à lui donner une sorte de popularité parmi ses camarades, en dépit de ses croyances, c'étaient les opinions politiques qu'il avait rapportées d'Angleterre et qui étaient pour lui une tradition de famille. La jeunesse, on le sait, à la fin de la Restauration, était libérale à l'excès. La politique pénétrait partout, même dans les collèges, et celui de Sainte-Barbe ne différait pas, au pt)int de vue de l'envahissement des opinions libérales les plus exagérées, des autres collèges de Paris, bien qu'il eût une réputation contraire, à raison sans doute des opinions connues du supérieur, M. l'abbé Nicole, du directeur, frère de ce dernier, M. Henri Nicole, et des patrons officiels de la maison. Les jeux et exercices de corps, imposés avec tant de raison pendant les récréations aux élèves de tout âge dans les bonnes maisons d'éducation, étaient généralement dédaignés, surtout par les élèves de rhétorique et de philosophie. On se promenait par bandes dans les cours et l'on discutait avec une ardeur sans pareille toutes les questions politiques du moment. Le Constitutio7tnel et le Courrier français, secrètement introduits, alimentaient la discussion ; on lisait et on commentait leurs articles ; on se passionnait pour les discours des orateurs de l'opposition, et les noms de la Fayette, du général Foy et même de Manuel ne pouvaient être prononcés sans qu'on se découvrit.
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Charles de Montalembert n'était pas l'un des moins ardents dans ces discussions ; mais il savait en élever le ton et y mêler les souvenirs historiques les plus intéressants, tirés de l'histoire parlementaire de la Grande-Bretagne, qu'il avait déjà beaucoup étudiée. Sachant presque par cœur les principaux discours des grands orateurs politiques de ce pays, il racontait avec passion à ses camarades les débats du Parlement. Ces récits les électrisaient.
Le jeune étudiant parvint donc à conquérir l'estime de ses camarades ; mais il lui en coûtait de ne pouvoir sympathiser avec eux. Il lui manquait un ami. Dieu, pour le récompenser sans doute de la vaillance avec laquelle il défendait ses droits, lui fit rencontrer cet inappréciable trésor au moment où il y pensait le moins.
Le camarade qui devint l'ami intime du futur orateur s'appelait Léon Cornudet. Il appartenait à une famille de province, et il était fils d'une sainte mère, petit-fils d'un martyr de la révolution. Quoique un peu plus âgé que Montalembert et élève d'une autre classe, celle de philosophie, il se rapprocha bien vite de lui, car il partageait toutes ses opinions, aussi bien en religion qu'en politique. Il s'établit alors, entre ces deux écoliers, une de ces amitiés qui, fondées sur le terrain solide des aspirations généreuses et de l'harmonie des croyances, restent inébranlables, « malgré la diversité des fortunes, malgré les vicissitudes inséparables de l'âge et du cours de toute vie mortelle » ; une de ces amitiés que la mort elle-même ne brise pas.
Étant de classes différentes, les deux élèves ne se voyaient qu'en récréation, au milieu de leurs camarades. Les conversations générales avaient suffi pour leur révéler l'affinité qui existait entre leurs sentiments et leurs principes, mais ne permettaient pas les confidences. Ils y suppléèrent par des lettres, surtout depuis leur sortie de Sainte- Barbe. Nous ne connaissons rien qui fasse mieux pénétrer les sentiments intimes de Charles de Montalembert que ces lettres à son ami, écrites sans la moindre prétention ni surtout le moindre pressentiment d'une publicité quelconque . Aussi offrent-elles la révélation naïve d'une belle âme : Charles se montre tel qu'il est dans ce cœur-à-cœur, exempt de toute préoccupation d'amour-propre. On en jugera par les fragments que nous allons citer (').
« Avril 1S27. — Un jour Mahomet se trouva entouré de ses disciples à quelque distance d'une montagne. Il s'écria : « Mes enfants, vous allez voir > la puissance de Dieu : montagne, je t'ordonne de venir à moi. » Cependant le montagne ne fut pas docile ; plusieurs incrédules commencèrent à ricaner.
I. Lettres à un ami de collège, 1827-1830. Paris, V. Lecoffre, éditeur. (Reproduction réservée.)
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après que le prophète eut vainement répété plusieurs fois sa sommation ; mais lui, sans se troubler, les confondit par ces paroles : « Vous le voyez, la montagne ne veut pas venir me trouver ; eh bien ! moi, Mahomet, j'irai moimême trouver la montagne : serez-vous convaincus alors de ma puissance ? >
C'est ainsi, vieille montagne, que je me vois forcé de t'écrire, puisque, rnalgré la gracieuse permission que j'avais bien voulu te donner, tu as négligé de remplir ta promesse. J'attends depuis plusieurs jours une lettre de toi ; enfin, fatigué d'une si longue attente, moi, Montalembert, je t'écris moimême.
je te dirai d'abord que, quoique dans ma chambre tout seul, j'entends bourdonner autour de mes oreilles un bruit confus de ténèbres, de plain-chant, de faux-bourdons, de sermons, etc., reste sanctifié de la semaine sainte. J'ai vraiment pris une bonne dose de sainteté.
J'ai bien prié pour toi pendant ces jours saints ; je prie pour tous ceux que j'aime: c'est une petite récompense que je me plais à rendre à ceux qui ont des bontés pour moi. Quelle douce chose que la prière ! Quel bienfait inexprimable de notre religion ! Quel plaisir pour moi de rassembler autour de moi dans ma cellule, à Sainte-Barbe, le petit cercle de tout ce que j'aime, de tout ce que je respecte, de m'unir à ces j^ersonnes bien-aimées par la prière, de me rappeler les vertus des absents, d'oublier leurs défauts et de m'occuper d'eux en m'entretenant avec Dieu ! Je sais que mes prières sont bien peu efficaces ; mais Dieu a dit : Sacrificùwi Deo cor contritum et hiimiliatutti ; ce qui me donne quelque espérance. Mais je t'entends qui t'écries : « Peste soit du sermonnaire ! il a la tête tournée par la semaine sainte. » Sur quoi je me sauve.
» 5 juin i82y. — Je crains bien, cher ami, de ne pouvoir pas retourner à Sainte-Barbe de six à douze jours. Je veux donc t'écrire une longue lettre. J'ai besoin d'ouvrir mon cœur, de m'associer à une âme qui me comprenne, et je t'ai choisi...
En arrivant à Sainte- Barbe, je me suis trouvé seul comme toujours au milieu de la multitude. J'ai cru un instant que N*** était ce qu'il me fallait ; mais, quoiqu'il ait des qualités excellentes, nos opinions religieuses sont trop différentes pour qu'il puisse jamais e.xister entre nous cette union parfaite qui fiiit les vrais amis : c'est un camarade, une connaissance aussi agréable que spirituelle, mais ce ne sera jamais un ami.
C'est donc dans tes bras que je me jette, cher ami ; c'est dans ton cœur que je veux me réfugier et me consoler de mes peines, qui ne sont pas peu de chose. Mais voilà que, [)ar un coup du sort, tu vas m'être enlevé dans deux
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mois ! Comment ferai-je l'année prochaine, maintenant qu'une douce habitude m'a enchaîné à toi ? C'est ce que je ne sais ; mais j'espère en Dieu. Il nous reste la ressource des lettres ; c'en est une bien grande, c'est le seul moyen que j'aurai pour communiquer avec tout ce qui m'est cher au monde. Tâchons de démentir cette maxime flétrissante, qui n'est faite que pour les cœurs froids ou faibles : « Les absents ont toujours tort. » Montrons au contraire que, quand deux cœurs s'entendent vraiment, l'absence n'est point un mal, et que souvent elle fait oublier les défauts pour ne laisser que le souvenir des bonnes qualités. Dans nos lettres, nous ne serons point soumis à cette contrainte perpétuelle que nous impose un joug peut-être utile, mais bien désagréable ; nous serons vraiment tête à tête, ou plutôt cœur à cœur.
Notre union sera sanctifiée oar la religion ; sans elle, tout est vanité et néant. Nous montrerons au monde qu'on peut être chrétiens sans être rétrogrades et servir Dieu avec la noble humilité d'hommes libres. Nos opinions politiques sont les mêmes ; nous saurons vivi-e pour la liberté et la patrie, et peut-être plus facilement mourir pour elles. Si la Providence m'appelle à une vie plus agitée, plus brillante que la tienne, j'irai chercher avec toi le repos et le vrai bonheur. Nous doublerons nos jouissances, nous diminuerons nos malheurs, en les partageant. Puissants et heureux, l'amitié rehaussera notre bonheur ; pauvres, haïs, méprisés, nous retrouverons un autre monde dans le cœur d'un ami.
Moi que personne ne comprend, qui suis dévoré d'une inquiétude indéfinissable, j'ai assez d'égoïsme pour te charger de mon amitié et pour te forcer de t'intéresser à quelqu'un que tu connais à peine.
Je te promets une confiance sans bornes; mes pensées, mes opinions, mes sentiments, mes inclinations passées et à venir, tu sauras tout : je ne serai plus obligé de les resserrer dans mon cœur. Je ne te demande pas un retour de la même confiance ; quand je l'aurai méritée, je suis sûr que je l'obtiendrai.
Comme je te l'ai déjà dit, ce qui me rassure le plus sur la durée de notre amitié, c'est le sentiment religieux qui nous unit. Puissions-nous ne jamais la perdre, cette sainte religion ! Puissions-nous, par notre exemple mutuel, nous raffermir dans ses doctrines sublimes, et qu'entre toi et moi elle soit, comme dit Bossuet, une ijnmortelle médiatrice.
Si tu veux me convaincre que tu accueilles favorablement mon amitié et ma confiance, j'e.xige de toi que tu sois inexorable sur tout ce que tu verras de répréhensible en moi et que tu m'en avertisses sans viénageiiient sur-le-champ : c'est la meilleure preuve d'une amitié véritable et chrétienne; c'est à cette seule
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condition que je reconnaîtrai la tienne. Comme j'ai de nombreux défauts, tu ne manqueras pas d'occasions pour me donner des preuves de ta fidélité.
Adieu. Comprends-moi et aime-moi toujours, si tu le peux.
» ytiin 182/ . — J'ai eu bien besoin de toi, cher ami, ces jours-ci. J'ai été vivement affecté du départ de mon père. Il m'a traité avec une amitié et une confiance que je suis loin de mériter, mais qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. II a pleuré sur mon front, et ces larmes sacrées sont imprimées dans mon cœur.
Dieu a été bien bon pour moi : il m'a donné des consolations précieuses dans l'abbé Busson, mon excellent confesseur ; dans la comtesse Davidoff, femme admirable, amie de ma mère et qui la remplacera auprès de moi, et surtout dans ton amitié. Je compte sur toi plus que sur qui que ce soit. Dieu veuille que ce ne soit point en vain !
Thierry m'enthousiasme ; tu le connais. Aussi je n'ai rien à te dire sur les beautés de son ouvrage. Je te renvoie le volume d'extraits ; je te recommande les morceaux où j'ai mis des papiers : je crois que tu en seras content et que tu en es digne. Les autres extraits ne sont pas pour cela plus mauvais, mais le petit traité de Lamennais est sublime ; je ne sais si Bossuet et Massillon ont jamais rien fait de si beau. Que ne pouvons-nous ressembler au portrait qu'il fait du disciple de Jésus-Christ !
)) Juin 182J. — Je n'ai pas voulu t'écrire, cher ami, parce que j'espérais pouvoir causer un instant avec toi, et que je n'avais rien de très important à te dire ; mais, puisque tu as paru le désirer et que l'occasion favorable ne s'est point présentée, je te consacre avec le plus grand plaisir ma veillée.
Tes pensées sur l'épanchement nécessaire entre des amis et sur la religion, qui, comme tu le dis fort bien, a formé notre liaison, me semblent admirables. Tu as parlé comme je sentais. Je t'assure, cher ami, que je vois approcher la fin de l'année avec effroi. Je crois et j'espère avec raison que tu m'es sincèrement attaché ; je sais que j'ai en toi une confiance entière, pour toi une grande estime, et au milieu de ce bonheur je vois toujours devant mes yeux la funeste image de notre séparation...
A propos, de tout côté il me revient que je suis d'une vanité insupportable, que je n'ai pas la moindre modestie. \'eille sur moi, je t'en prie : c'est le devoir d'un véritable ami ; ne me passe pas un seul trait vaniteux ; avertis-moi, je t'en conjure. Plus tu me gronderas, plus je te regarderai comme mon ami : car j'espère que je sais entendre du moins la vérité.
» Jîim i82'j. — Je suis bien enchanté, cher ami, bien touché de tes assurances de fidélité si aimables, et, je dirai, si sincères. Tu penses toujours à moi : quel bonheur d'avoir un ami tel que toi pour veiller du moins en esprit sur ma vie !
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Je suis charmé du pied sur lequel nous avons placé notre amitié. Cette franchise réciproque me semble une condition aussi utile qu'agréable. Je ne puis te dire combien elle m'est nécessaire et combien je me trouve heureux d'avoir un mentor auprès de moi, quoiqu'il soit bien indulgent, pour ne rien dire de plus.
Tu as bien raison dans ce que tu dis sur ma profession de foi. La signature sanguinaire (■) est une vraie folie. Gardons notre sang pour la religion et la patrie ; tu as raison comme toujours : oui, prenons cet engagement sublime. Nous vivons dans un temps où un chrétien peut être appelé à rendre témoignage de sa foi au milieu des supplices, et surtout où le patriote, le vrai Français, sera peut-être obligé de monter sur l'échafaud pour la liberté, pour la patrie. Soyons prêts à braver ces dangers, et, si tel est notre glorieux destin, puissionsnous l'affronter ensemble! Oui, puisse notre mort être telle ! je n'en connais pas de plus belle, de plus glorieuse ; je n'imagine rien de plus enchanteur pour le cœur d'un homme libre que la pensée de consolider par son sang l'édifice de la liberté de sa patrie. Ce n'est point mourir: c'est revivre pour une gloire éternelle; c'est eraver sa mémoire dans tous les orands cœurs, dans toutes les âmes généreuses ; c'est se proposer comme un exemple de vertu et d'honneur aux générations à venir. Je le répète, puissions-nous mourir ainsi! L'amitié embellit un tel sacrifice. Egmont et H ornes, Russell et Sidney peuvent nous servir d'exemple.
» Août 182J. — Quand je t'ai dit, cher ami, que je n'avais rien à te dire, je pensais que j'avais trop à te dire, et vraiment je ne sais par où commencer. Je conçois l'embarras que tu éprouves en écrivant ; mais quand nous saurons que nous sommes irrévocablement éloignés, j'espère que cet embarras disparaîtra entièrement, et que nous serons autant l'un avec l'autre dans nos lettres que dans nos conversations.
Je t'assure que hier au soir j'ai éprouvé une des plus douces jouissances de ma vie. C'était avec la plus vive émotion que je me voyais dans cette vaste basilique (-), remplie de monde et d'indifférents, prosterné devant le Tout- Puissant avec un ami à côté de moi. Cette musique céleste, la majesté du service divin, la mystérieuse obscurité du lieu saint, tout enfin me semblait n'être pas de ce monde, c'est-à-dire du monde matériel et grossier dans lequel nous vivons. Je me croyais libre, transporté dans une autre existence avec toi.
Je veux te continuer maintenant mes arguments sur l'éloignement que j'ai
1. Ch. de Montalembert avait communiqué à son ami une profession de foi politique et religieuse, écrite avant son entrée au collège, et qu'il avait signée de son sang. Son ami s'était permis sur cette signature la plaisanterie qu'il rappelle dans sa lettre.
2. L'église de Sainte-Geneviève, où les deu.x amis avaient assisté ensemble à un salut solennel.
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pour le monde. Comme je te l'ai dit, âi'eu rarement, je pourrais même dire jat/mis, je n'ai trouvé de plaisir dans la société que l'on a décorée du nom de grand monde. Je m'y suis toujours senti déplacé ; je croyais y être à charge à d'autres, et je ne savais que trop que j'y étais à charge à moi-même. Du reste, j'avais un motif bien juste et bien raisonnable pour ne pas aimer le monde : je savais que j'y perdais terriblement mon temps, et je me trouvais fièrement à plaindre d'être obligé de faire une chose qui m'était très nuisible et qui était bien loin de m'amuser.
On dit ordinairement que c'est dans la jeunesse que l'on doit surtout se livrer aux plaisirs de la société. Je regarde cette opinion comme un paradoxe complet. Il me semble tout au contraire que c'est pendant la jeunesse que l'on doit se livrer avec le plus d'ardeur à l'étude ou à la profession que l'on embrasse. Ah! quand on a payé le tribut que l'on doit à sa patrie, quand on peut se présenter dans le monde couvert des lauriers de la tribune ou du champ de bataille, ou du moins jouissant d'une estime générale ; quand on est sûr de commander partout l'admiration et le respect, on a bien le droit de s'amuser dans le monde et de s'y rendre avec assurance. Je conçois M. Pitt et M. Fox sortant de la Chambre des communes où ils avaient foudroyé leurs adversaires par la plus sublime éloquence, pour aller goûter les plaisirs d'un dîner jovial. Mais quand on n'est qu'un mortel obscur et inconnu, quand on se voit confondu dans la foule des hommes, ou tout au plus des élégants qui se croient forcés tous les soirs d'errer dans trois ou quatre maisons où l'on s'étouffe en disant que l'on s'amuse, je n'y vois ni plaisir ni honneur ; je n'y vois qu'une perte de temps coupable, qu'un ennui mortel.
» 7 août 1827. — Je ne puis te dire, cher ami, avec quelle profonde douleur j'ai refermé sur toi la porte du collège ce matin. Ton départ m'a confondu. Il me semble que je suis dans une solitude entière ; je n'ai plus personne pour me comprendre, personne dont je puisse anticiper l'agréable société pendant les récréations. Seul chrétien, seul sentimental, je n'entends autour de moi que de fades et grossières plaisanteries. Je me détourne avec dégoût et ennui de cette gaieté factice, de cette dissipation perpétuelle qui règne dans la plupart des sociétés de ce monde. Je me détourne vers le doux souvenir de ces entretiens charmants où l'amiiié et la confiance n'ont point de bornes, où l'on jouit doublement des plaisirs de l'âme, les seuls qui existent véritablement, où 1 on oublie ses peines en les partageant. Ils ne sont plus, hélas! ces moments si chers à mon cœur ; quand reviendront-ils ?
Mais, comme m'a dit dernièrement ma pauvre tante, à défaut d'espérances, je vis de souvenirs. Je te dirai donc, pour me consoler, que, lorsque je jette un
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coup d'œil sur ces six dernières semaines, je les regarde comme le temps le plus heureux de ma vie. J'ai joui de tous les bienfaits de l'étude ;j'ai travaillé autant qu'il m'a plu et comme il m'a plu ; si le succès n'a point couronné mes efîforts, je tâcherai de m'en consoler en me disant que ce n'est pas ma faute.
Prions, cher ami, prions le Tout- Puissant l'un pour l'autre : qu'il nous donne à tous deux une bonne mort ; qu'il nous y conduise à travers une vie qui lui aura été agréable ; qu'il bannisse de notre lit de mort les remords cuisants et honteux ; que nous puissions descendre dans la tombe avec la consolation d'avoir aimé Dieu encore plus que la patrie et la liberté, et d'avoir aimé la liberté et la patrie mille fois plus que la vie. En priant pour nous-mêmes, prions aussi pour notre belle France ; prions le Dieu de miséricorde de lui accorder cette liberté qu'elle a achetée au prix de tant de sang et de tant de larmes, et de lui conserver cette sainte religion sans laquelle il n'y a ni bonheur, ni gloire, ni vraie liberté.
Non, cher ami, je ne me découragerai pas, j'espérerai toujours. Je ne croirai pas plus ceux qui me diront que la religion est incompatible avec la liberté que ceux qui soutiennent qu'on ne résiste à la tyrannie qu'en secouant le joug qu'un Dieu bienfaisant nous impose. Je pourrai paraître présomptueux aux uns, imbécile aux autres ; mais je tâcherai de bannir de mon cœur l'orgueil et la faiblesse. On méconnaîtra mes desseins, on méprisera mes efforts, je m'y attends : mais Dieu me saura gré de ma bonne volonté ; les vrais patriotes m'apprécieront peut-être, et mon ami me comprendra tout entier. Que pourrai-je craindre, que pourrai-je regretter, si j'ai pour moi Dieu, la patrie et l'amitié ?
» 14 octobre 1S2'/. — La Providence toute miséricordieuse a toujours mis le remède à côté du mal, la consolation à côté de la douleur, et, dans ce grand système de compensation, le chrétien voit partout des preuves de sa bonté et <ie sa puissance...
Tu ne saurais t'imaginer comme la cour de Sainte- Barbe est changée. Les hautes classes sont méconnaissables : plus de péripatéticiens, plus de politique; des jeux, du bruit, des disputes, voilà tout. Enfin le collège est tombé dans un avilissement complet.
J'ai lu dernièrement le dialogue de Sene.ctute, et je lis maintenant le de Amicitia. Malgré tous les beaux arguments de la philosophie vraiment sublime de Cicéron, il ne m'a nullement convaincu des avantages de la vieillesse sur la jeunesse et n'a pu me persuader qu'elle soit une chose si désirable. Qu'elle est précieuse cette jeunesse à laquelle nous attachons si peu de prix! Hélas! ils passent si vite, ils sont si peu nombreux, ces jours heureux où le cœur est encore dans toute sa fraîcheur, où toutes les impressions nobles et désintéressées l'élevant et l'enflamment, où la vie est vraiment un bienfait, la sensibilité un
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bonheur ! Nous nous blasons si vite sur tous les plaisirs, sur tous les sentiments; notre âme, notre cœur s'usent si souvent comme notre corps, et les charmantes illusions du jeune âge font place si rapidement aux tristes réalités de la vie et de la corruption humaine ! Il est vrai que cet état dépend souvent de la trempe du caractère, qui diffère selon les hommes. Combien de vieillards qui, après avoir végété dans une longue indifférence, croient encore jouir de tous les biens de la vie ! combien de jeunes gens dont le cœur déjà vieux a presque épuisé le fonds de sentiments que Dieu a accordé à chacun des mortels !
En revanche, avec quel plaisir ai-je lu le «'iJ^w/c///^/ Avec quel ravissement me suis-je dit que ce bonheur dont Cicéron fait une description si touchante m'appartient ; que toutes les conditions qu'il requiert pour assurer la durée d'une amitié existent entre toi et moi ; que nous partageons tous les sentiments qui doivent remplir, selon lui, le cœur des vrais amis ; que notre amitié aussi pure, aussi désintéressée que celle des anciens qu'il vante, est d'autant plus assurée qu'elle est consacrée par la plus sainte des garanties, la religion, garantie inconnue à Cicéron et à ses contemporains comme aux amis mondains, et qu'un Dieu bienfaisant a daigné nous départir !...
» 10 décembre 182"/ ('). — Cher ami. Dieu nous a comblés de bienfaits : il nous a fait naître dans un pays libre ; il nous a mis en état de profiter des lumières de notre siècle ; il a sanctifié notre vie par la religion ; il l'a embellie par l'amitié. Notre reconnaissance ne pourra jamais égaler sa miséricorde ; mais du moins nous pourrons lui en donner un témoignage en consacrant notre vie à sa gloire et à sa volonté.
La religion, la liberté, tels sont les fondements éternels de la vertu. Servir Dieu librement, voilà notre devoir. C'est à le remplir que nous emploierons toutes les ressources, tous les moyens que la Providence mettra entre nos mains.
Nous aimerons Dieu de tout notre cœur et notre prochain comme nous-7nêmes. Dans un siècle oîi l'on méconnaît les vérités sublimes du christianisme et où l'on se joue de ses mystères, nous sacrifierons toutes nos inclinations, nous surmonterons toutes les oppositions pour lui rester fidèles. Nous observerons exactement les lois divines, et le respect humain ne nous entraînerajamaisà des complaisances coupables. Nous tâcherons de pratiquer une charité universelle, et les malheureux seront toujours l'objet de nos soins et de notre compassion. Sincèrement convaincus, nous bannirons de nos esprits les doutes que pourrait y élever une raison faible et orgueilleuse ; mais aussi, courbés humblement
I. Ce qui suit est une sorte de pacte, réclij>é par Montalenibert et par lequel les deux amis avaient formulé, au pied des autels, les résolutions chrétiennes et patriotiques dont ils entendaient faire la règle de leur vie.
iEantaïcmûcrt
devant le Dieu qui nous a créés et qui nous a rachetés, nous résisterons avec une fierté légitime à l'influence criminelle de ceux qui, sous le voile d'une religion d'indulgence et de paix, tenteront de faire triompher leur ambition et leurs préjugés funestes.
Nos mœurs seront exemptes de tout reproche ; nous pratiquerons ouvertement la religion.
Telles sont les dispositions avec lesquelles nous entrons dans la vie active. Elles seront fortifiées et nourries par notre amitié. Il semble que la Providence ait daigné rapprocher nos cœurs au milieu d'une jeunesse irréligieuse et immorale, afin de doubler la force qu'elle avait donnée à chacun de nous en particulier pour faire le bien. Consacrée par la religion et née de la conformité remarquable de tous nos sentiments, notre amitié durera aussi longtemps que notre croyance et notre patriotisme, c'est-à-dire qu'elle ne finira qu'avec notre vie. Elle sera à la fois la garantie de tous nos devoirs et une source inépuisable de consolations et de bonheur.
Aujourd'hui, nous avons confirmé cette consécration à Dieu et à la patrie, ce pacte d'amitié, par l'acte le plus auguste de la religion. Nous l'offrons à Dieu dans toute la pureté de nos âmes, et nous espérons qu'il ne rejettera pas cet élan de deux jeunes cœurs vers la vertu, la liberté et l'amitié. »
Les lettres que nous venons de rapporter comprennent un intervalle de huit mois, avril à décembre 1827 : c'est au milieu de cette période que se placent les- \acances du jeune étudiant, dont il n'est pas sans intérêt de faire une courte mention.
Ces vacances ne ralentirent point l'ardeur de Charles de Montalembert pour la lecture et l'étude. Toutefois, il dut consentir à s'accorder quelques distractions. Il fut invité entre autres à aller passer le mois de septembre au château du duc de Rohan, à la Roche- Guyon. Comme de coutume, il s'empresse d'en informer Cornudet et il lui raconte d'abord d'une assez piquante façon son arrivée à la Roche.
«Je suis ici depuis hier, lui dit-il ; mon voyage a été du plus grand intérêt, comme le sont toujours les voyages de ceux qui sont réduits aux voitures publiques. J'avais pour compagnons de route de gros cultivateurs et des paysannes : les uns dormaient, les autres bavardaient entre elles, de sorte que j'étais seul avec ton S/c?-ne. De Mantes à la Roche, je suis venu en carriole menée par une paysanne des environs. La veille, j'avais vu Michelet, qui m'avait beaucoup parlé de l'utilité et du devoir qu'il y avait pour tout homme éclairé de communiquer les lumières. Je me mets à entamer une discussion tour à tour théologique, morale et politique. Oh ! tu aurais ri de bon
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cœur si tu m'avais vu, dans le fond de ma carriole, gesticulant et employant toutes mes ressources rhétoriciennes pour convaincre les faibles esprits de ma