‹ MontalembertChapitre 46 sur 71 · chapitre J>ppdème · texte numérisé non relu

chapitre J>ppdème

avait dû prendre entre la Saône et le Doubs. Voici le récit que le compagnon <le Montalembert a fait de cette excursion :

€ Nous partons assez gaîment dans la matinée du i^'' septembre 1856. Après Saint-Vit, Byans, Ouingey, visités la carte en main, nous gravissons derrière Ouingey les hauteurs de Myon, et nous arrivons sur les plateaux qui dominent la Loue. A l'aspect du château de Châtillon, Montalembert se rappelle le désir qu'il a eu de l'acheter et il en décrit de loin tous les agréments. Mais à Myon, les amateurs du pays l'arrêtent au passage, étalent sous ses yeux les cartes d'Alaise, commencent leur démonstration et ne nous permettent plus de parler que de César et de Vercingétorix. Il faut s'acheminer à travers champs, et le guide qui s'est offert à nous ne nous laisse pas respirer. M. de Montalembert suait à grosses gouttes, essayant inutilement de varier la conversation.

« Y a-t-il des vipères dans ces rochers ?

— Oui, répond le cicérone, j'en ai tué justement une là où nous sommes.

— Ah ! mon Dieu.

— Mais c'est l'an passé. »

Puis continuant : « Prenez earde...

— Quoi donc ?

— Vous venez de passer le Todeure.

— Eh bien !... On se regarde.

— Vous ne comprenez pas ?

— Le Todeure, dites-vous .''

— Mais c'est un des deux fleuves dont parle César : Duo fiiunina...

— Comment donc ! je ne l'ai pas vu.

— Moi non plus, mais il coulait là du temps de César... »

Pendant cette démonstration, un paysan vient à passer ; Montalembert l'arrête : « Y a-t-il longtemps que l'on parle ici à'Alesia 9

— Nenni, Monsieur, c'est seulement depuis deux ou trois ans. »

Le cicérone ne se décourageait pas : « Vous voyez en face ces murailles ?

— Vous voulez dire ces rochers ?

— Des murailles. Monsieur le comte, viunimenta, c'est encore dans César, et le nom s'est conservé dans notre langue; ce sont aujourd'hui les lifoitniols.»

» On entre à Alaise. Là oii notre guide ne voyait que fossés, retranchements et tumulus, Montalembert s'écarquillait les yeux, mettait, ôtait, remettait son binocle et ne pt)uvait rien voir. Après une courte halte au presbytère, nous prenons le chemin de Nans sous Sainte-Anne. La démonstration continuait de plus belle. Je me retirai un peu en arrière et me mis à réciter mon bréviaire, laissant mon illustre compagnon sous le couteau. Il se retourna trois ou quatre

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fois d'un air suppliant ; je feignis de ne rien entendre, et après mon bréviaire je pris mon chapelet. Un orage éclata, rien n'arrêtait l'intrépide Alésien. Mais le bréviaire et le chapelet finis, j'étais sans excuse, il me fallait rejoindre. Montalembert saisit l'occasion, prend les devants d'un pied leste et joyeux, entre à Nans, s'enferme dans la première auberge qu'il rencontre et nous crie par la fenêtre qu'il n'en peut plus et qu'il va dormir. Il était neuf heures du soir. Le curé l'attendait à souper. Je fus obligé de faire tout seul honneur au souper et à la discussion ; car le cicérone n'en voulait pas démordre. — On ne se sépara qu'à minuit, et la question d'Alaise me parut moins claire que jamais.

» Le lendemain, excursion à Amancey, excellente compagnie, grand dîner d'archéologues, de curés et de notables au presbytère. Le député du Doubs croyait trouver enfin une occasion favorable pour parler des élections prochaines et de sa candidature ; on l'écoutait à peine, on croyait qu'il était venu pour visiter Alaise. Pouvait-on venir à Alaise pour autre chose ? C'était à désespérer le zèle du candidat. Le siège d'Alaise fut encore fait, refait, disputé avec autant de verve et de chaleur qu'il y a deux mille ans. Montalembert en prit bravement son parti, et, feignant presque d'être devenu Alésien : « Eh bien ! puisque c'est ici que Vercingétorix a livré contre César le dernier combat de la liberté gauloise, buvons à Vercingétorix, l'ennemi de César ! » Un convive releva le dernier mot : « A l'ennemi de César! » et chacun but, sans trop y prendre garde, à l'ennemi de César ('). Nous partîmes une heure après. Montalembert n'avait pas gagné grand'chose pour sa candidature, mais on n'avait rien gagné sur lui en faveur d'Alaise. L'allusion par laquelle se termina le dîner d'Amancey n'avait pas été saisie par tout le monde, car à quelques jours de là, ayant rencontré le préfet du Doubs : « Je sais tout, me dit-il, je vous ai suivis dans vos courses électorales, on m'a raconté ce que M. de Montalembert a dit, mais je suis fort content de lui ; il ne s'est occupé que d'Alaise et n'a parlé que de César et de Vercingétorix. »

En rentrant à Besançon, Montalembert trouva dans le modeste salon du collège de Saint- François Xavier d'anciennes connaissances qui l'attendaient et qui lui rappelèrent les jours les plus agités de sa première jeunesse, en faisant revivre toute une page de sa vie : c'était, avec son beau-frère M. Werner de Mérode, MM. Bore, l'un, le P. Eugène Bore, supérieur des lazaristes de Constantinople, l'autre, M. Léon Bore, alors inspecteur de l'académie de Besançon. Tous avaient été les disciples de Lamennais, tous les hôtes de la Chênaie. Ils se revoyaient ensemble pour la première fois et mettaient en commun leurs

I. Dans le langage de Montalembert, le mot César personnifiait toujours Napoléon III.

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souvenirs, déjà si lointains, mais toujours vivants, toujours chers à leur cœur. Montalembert rappela cette messe du jour de Pâques 1 834, à laquelle ils avaient tous communié de la main de leur maître, la dernière qu'avait dite Lamennais. Les Paroles d'tm croyant éx.a\e\\t déjà écrites, mais l'ouvrage n'avait pas encore paru : Lamennais était sur le seuil de l'abîme. Puis la conversation tomba sur la possibilité de sa conversion. Quelqu'un raconta les démarches que M. Gerbet avait faites, un autre comment les derniers jours de l'apologiste de la foi furent attristés par les précautions les plus sévères contre les saintes entreprises de

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l'illustre disciple. On voit par là jusqu'à quel point ce grand et fatal génie s'était emparé de ses amis, et quelle vive et profonde impression il avait laissée dans leur âme. Unanimes à le condamner, ils parlaient de lui avec la même affection, et ils avaient tous conservé jusqu'à la fin l'indomptable espérance de son retour. Mais Lamennais était mort dans l'impénitence, trompant ainsi les derniers vœux de l'amitié, comme il avait trompé depuis vingt ans l'attente de l'Église et de tous les gens de bien.

Cependant les élections du Corps législatif approchaient, et on se demandait

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si le gouvernement combattrait la candidature de Montalembert. Il se faisait beaucoup moins d'illusion que ses amis, comme on le voit dans ce passage d'une de ses lettres :

« J'adopte pleinement la manière de voir de M. Michel sur la façon dont X Union franc-comtoise a présenté ou présentera ma candidature. Je suis résolu à le prendre pour guide dans une campagne que je n'entreprends, comme vous le savez, que pour le seul plaisir de fournir aux honnêtes gens et aux hommes indépendants qui restent en Franche-Comté l'occasion de se compter. Je vous enverrai un petit bout de profession de foi lorsque le décret de convocation aura paru : ce sera aussi court et aussi sec que possible. Ici on prétend, à commencer par M. Schneider, président du Corps législatif, que je ne serai pas combattu par le gouvernement; mais je suis persuadé que leurs affirmations ne sont destinées qu'à nous tendre un piège, afin d'amortir le peu d'activité qu'on •craint de rencontrer chez les amis d'une candidature indépendante. »

Il répugnait à plusieurs de croire que le gouvernement impérial armerait contre M. de Montalembert le zèle de ses fonctionnaires. C'eût été d'une fort ihabile politique de garder dans les conseils du pays un homme d'une telle valeur. L'honneur de la parole humaine, la reconnaissance publique, l'intérêt social, je vais plus loin, l'intérêt même de la dynastie nouvelle, tout le commandait. On pouvait prévoir que le régime du silence serait de courte durée, que le socialisme aurait ses retours, la France ses dangers, la religion ses besoins ; on devait savoir que, pour courir à la brèche envahie, Montalembert ne regarderait jamais s'il servait une dynastie, mais s'il défendait un principe. On oublia le passé, on négligea l'avenir. C'est une des plus incurables infirmités de toute autorité humaine d'appréhender les conseils à l'égal des hostilités et de tenir pour suspecte toute opposition loyale et généreuse. On n'apprécie que la flatterie, on veut -au moins le silence. Plus les gouvernements qui se succèdent aux affaires sont fragiles et de courte durée, plus ils se montrent susceptibles et jaloux. Qu'on se taise et qu'on s'éloigne, qu'on ne laisse autour d'eux que le cercle inévitable •des courtisans et des solliciteurs, ils se croient enracinés et aft'ermis. Pendant ce temps-là ils permettent aux sociétés secrètes qui les minent, de travailler dans l'ombre, d'ourdir leurs complots, de préparer le coup décisif sous lequel ils succomberont un jour, comme tous les gouvernements qui les ont précédés, comme tous ceux qui les suivront, jusqu'à la réconciliation définitive de la liberté honnêtement comprise avec l'autorité paternellement exercée.

Mais qui pensait en 1857 qu'une révolution fût encore possible, que Montalembert pût être encore utile ? Seize personnages fort honorables de Besan- •çon se donnèrent ce tort aux yeux de leurs concitoyens. Les élections ayant été

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