‹ MontalembertChapitre 47 sur 71 · chapitre JtEptfcniE · texte numérisé non relu

chapitre JtEptfcniE

fixées au 21 juin, ils signèrent et publièrent le 17 un modeste appel aux électeurs du Doubs :

« Les concitoyens dont les noms suivent ont résolu de proposer aux électeurs de la première circonscription du Doubs la réélection de M. le comte Ch. de Montalembert. Ils sont convaincus que M. de Montalembert se recommande assez par lui-même sans qu'ils aient besoin de parler de ses services. Sa voix s'est fait entendre pour la défense des plus grands intérêts. Ils croient néanmoins de leur devoir de déclarer qu'à leurs yeux M. de Montalembert représente par ses principes les idées de religion, d'ordre, de probité, de liberté et d'indépendance qui ont été si constamment en honneur dans notre pays. »

Cette liste ne renfermait aucun nom ecclésiastique, mais on comptait sur le •clergé et on en avait le droit. Toutefois, beaucoup de prêtres s'abstinrent de toute démarche, regardant leur intervention active comme dangereuse pour euxmêmes, ou comme inutile pour le candidat qu'ils jugeaient condamné à un ■échec ; plusieurs montrèrent leur zèle accoutumé, mais ils se heurtèrent à chaque instant contre la peur, la défiance ou l'ingratitude. \J Utiion franc-comtoise déployait en vain la même énergie et le même talent qu'autrefois ; elle cherchait ses correspondants de 1849 et ne les retrouvait plus.

Engagée sous de tels auspices, la lutte électorale devenait fort incertaine, mais on s'attendait à une défaite honorable. Ce fut une déroute, dont l'éclat dépassa toutes les espérances du gouvernement. Le défenseur de l'Église, l'avocat de la magistrature, le fondateur de la liberté de l'enseignement, l'orateur qui s'était couvert d'une gloire immortelle dans les deux campagnes de 1848 et 1849 et qui l'avait reportée tout entière au département qui l'avait élu, n'y trouva plus en 1857, que 4.378 voi.x sur 29,022 votants ; un quart s'était .abstenu. Cet échec fut la honte du pays. Il étonna l'Europe entière : il affligea les partisans les plus dévoués et les meilleurs amis du second Empire; la justice, la liberté, l'honnêteté publique, l'éloquence, la religion, toutes ces grandes choses qui sont les maîtresses de la vie humaine, se sentirent frappées par ce coup fatal. On ne s'est jamais demandé ce qu'aurait pu arrêter ou prévenir de mal cette fière parole, si elle eût été conservée à nos assemblées. Il eût fallu compter avec elle pendant la guerre d'Italie, si désastreuse pour l'Eglise, et dont le souvenir pèsera, comme un remords, malgré nos victoires, à la conscience catholique de la France.

Plaçons ici quelques lettres qui se rapportent à cet échec de si lamentable mémoire ; on verra que Montalembert se louait plus de ceux qui lui étaient restés fidèles, qu'il ne blâmait ceux qui l'avaient oublié ou combattu. 11 écrivait à une personne qui avait chaudement recommandé sa candidature :

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« Ma fille a absolument voulu, Mademoiselle, me décharger du soin de vous répondre ; mais elle ne saurait me priver du plaisir que j'éprouve à vous remercier de votre extrême et fidèle bienveillance à mon endroit. Croyez, je vous en supplie, que je serai toujours infiniment sensible à la sympathie dont vous m'honorez, et que votre souvenir se mêlera toujours à celui des gens de cœur et des honnêtes gens qui m'ont choisi il y a dix ans pour les représenter. Je me permets de croire que je n'ai pas trompé leur attente. Cette conviction suffit pour me consoler d'un échec bien naturel par le temps qui court. Laissez-moi conserver l'espoir que je pourrai, soit à Paris, soit à Besançon, vous renouveler de vive voi.x l'expression du respect et de la reconnaissance avec lesquels je demeure votre très dévoué et très obligé serviteur. »

A l'abbé Besson il écrivait :

« Je vous remercie de votre bonne lettre avec d'autant plus de cordialité que vous êtes jusqu'à présent le seul prêtre qui ait jugé à propos de m'adresser un témoignage de condoléance sur la clôture de ma carrière politique. Vous savez que j'étais résigné à être combattu par la pression gouvernementale, mais je ne l'étais pas du tout à être abandonné par une partie du clergé.

» Je vous conjure de vouloir bien remercier en mon nom vos confrères du collège Saint- François Xavier qui m'ont accordé leur appui. Remerciez surtout M. Michel de ses deux derniers articles. Celui qui a été répété par VAssejnblée nationace n'a pas manqué de produire ici un certain efi^et. Je ne saurais assez dire combien je suis touché du zèle infatigable et si désintéressé de cet écrivain plein de cœur et de talent. Il ne faut pas que notre échec le décourage. Il est clair qu'une partie du pays devient étrangère ou hostile à l'influence des idées généreuses et libérales. Mais il n'en faut pas moins conserver le foyer où doit s'opérer pour un avenir quelconque cette vraie et utile fusion dont les seize signataires de l'adresse aux électeurs sont les types. Que M. Michel ne laisse pas prendre à notre chère Union un ton trop dolent ; c'est l'indignation jointe à une inébranlable résolution qui doit percer à travers toutes les pages.

» Je ne suis pas si content de ma santé que vous le croyez. Je devais partir avant-hier pour Vichy. Une crise nouvelle, quoique légère, a retardé mon départ. J'espère me mettre en route demain, et je compte bien être à Besançon vers le 20 août ; mais je n'assisterai pas à votre distribution des prix. Laissez-moi en pleine possession des bienfaits de l'oubli et du silence, et sous le nouvel Auguste si vanté par les Virgiles de nos jours, qu'il me soit permis de dire :

... Deus nobis hœc otia fecit (').

I. C'est au demi-dieu qui nous gouverne que je dois ces loisirs.

Olfiapitrc J>cptiÈme 24.

» Sous cette condition, ce sera pour moi une véritable jouissance que de vous voir et de vous renouveler l'expression du respectueux attachement aveclequel je demeure votre très dévoué et très obligé serviteur. »

L'Académie française vengea Montalembert en le nommant directeur de la compagnie, au renouvellement trimestriel de son bureau. 11 se trouva en cette qualité chargé de présider la séance publique annuelle de l'Institut, et il y fit entendre des paroles bien dignes alors d'être recueillies, bien dignes surtout d'être répétées à présent, car le temps n'a fait que les vérifier à la lettre :

« Sîtrsum corda ! c'est le cri quotidien de la religion ; c'est aussi le mot d'ordre de toute vraie science, de toute littérature honnête, de tout art sincèrement consacré à la vraie beauté. C'est au fond la traduction de la primitive devise de la plus ancienne Académie de l'Institut : A l'immortalité ! Il n'y a d'immortel ici-bas que l'effort de l'homme vers ce qui est plus grand que lui. Le reste n'est qu'illusion ou faiblesse.

» Que nos travaux incessants et désintéressés servent à la fois de leçon et d'encouragement à cette jeunesse qui nous remplacera si vite, et qui a besoin, comme nous en avons eu besoin nous-mêmes, d'être éclairée, fortifiée, soutenue dans la bonne voie. Dans ses rangs, que de mains laborieuses occupées à creuser chaque jour de nouveaux sillons dans le champ de l'étude ! Que de nobles luttes contre la pauvreté, contre les rigueurs ou les tentations du sort ! Combien d'obscurs et valeureux dévouements, que la gloire viendra peut-être un jour atteindre de ses feux, et que couronne déjà le rayon de la conscience pure et satisfaite ! Mais aussi, il faut le dire, et notre affectueuse sollicitude pour elle nous arrache cet aveu, il est au sein de cette chère jeunesse une portion trop nombreuse, plus nombreuse qu'autrefois, qui semble déjà languir indifférente et énervée, les yeux détournés de tout but élevé, de toute responsabilité personnelle, tiède et défiante à l'endroit de tout ce qui s'élève au-dessus du niveau commun, idolâtre de la force et de la multitude, qui en est le symbole. On la dirait fatiguée avant d'avoir combattu, découragée par des périls qu'elle n'a pas courus, affamée d'un repos qu'elle n'a pas mérité, et résignée aux fausses joies d'une sécurité éphémère. Souhaitons-lui les délicates fiertés et les nobles ambitions qui sont la marque assurée des âmes bien nées; souhaitons-lui ces poésies de l'adolescence et ces enthousiasmes de la jeunesse qui enfantent les sacrifices et transforment les mondes.

» Souhaitons-lui jusqu'à des passions, s'il le faut ; oui, des passions à dompter, à discipliner, à féconder, parce que tout vaut mieux pour elle que la décrépitude précoce et le scepticisme corrupteur.

» Jeunes et vieux, sortons tous de cette basse et servile condition des âmes.

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Ne soyons à aucun degré complices de l'engourdissement moral et intellectuel de notre temps. Ne laissons pas éteindre en nous le feu intérieur, la lumière et la chaleur, la volonté et la vie. Portons au delà de l'horizon des intérêts grossiers et frivoles un regard intrépide, et en rendant justice et hommage à toutes les gloires du passé, tâchons de respirer le souffle d'un meilleur avenir. »

Montalembert continua de s'occuper d'histoire, de bibliographie, de littérature, et toujours dans le but principal de servir la double cause de la société et de la religion. Vieux et nouveaux livres se coudoyaient sur sa table. Il ne refusait pas ses conseils aux auteurs qui le consultaient sur leurs ouvrages. On peut juger par sa correspondance si son examen était consciencieux. Après avoir lu en manuscrit les Conversations littéraires, préceptes et modèles de style épistolaire, il répondit à l'auteur : (')

« Maîclie, 22 août i8§8. — Je vous avoue. Mademoiselle, qu'en voyant sortir de leur cassette ces quatre gros cahiers, je vous ai un peu maudite. J'étais, au moment de leur arrivée, fort souffrant des suites de mon voyage des eaux ici ; j'étais en outre surchargé d'affaires et d'embarras divers. Enfin, j'étais d'une humeur que l'idée de lire trois cent soixante-sept pages manuscrites ne pouvait pas beaucoup égayer. Il faut vous dire que j'ai en horreur les manuscrits, à commencer par les miens, que je ne puis jamais relire et que je ne corrige que sur l'épreuve imprimée. Si je vous dis tout ce mal préalable de votre œuvre, vous devinez bien que c'est parce que je puis la louer en conscience et à fond. Oui, vraiment et sincèrement, cette lecture m'a plu et satisfait. Après l'avoir commencée à contre-cœur, je me suis laissé entraîner par elle, et je l'ai achevée presque à regret. Il me reste, non pas à vous donner une approbation que vous ne me demandez pas, mais à vous rendre des actions de grâces méritées pour le très vif plaisir que je vous ai dû en parcourant tant de trésors recueillis avec un soin si intelligent et dont plusieurs m'étaient inconnus. J'ai été aussi charmé de l'esprit à la fois large et fin, libéral et profondément religieux, qui inspire vos petites biographies et vos notices préliminaires.

5> Si j'avais eu mes livres ici, il est probable que je vous adresserais quelques rectifications ou quelques additions... Mais non, car si j'avais eu ici mes livres, je ne vous aurais point lue, j'aurais écrit et travaillé pour mon propre compte, car il faut que moi aussi je me mette en mesure d'être lu, et cela sans perte de temps, car ma journée touche à sa fin.

» Quoi qu'il en soit, votre manuscrit m'a tenu lieu de livres. Vous verrez par les coups de crayon que je l'ai revisé consciencieusement. Je n'ai indiqué qu'un

I. M"' de Saintjuan, amie de la famille Montalembert, la même qui s'était employée pour sou élection. (Voir p. 242)

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chapitre à retrancher en entier dans le premier cahier, mais je trouve que tout ce commencement pourrait être avantageusement abrégé. Je serais aussi d'avisd'omettre quelques-unes de ces lettres des sages de la Grèce qui me semblent insignifiantes et peu authentiques. Cicéron me semble un peu maltraité au profit de Pline. Je ne retrancherais rien à celui-ci, mais j'ajouterais quelque chose à celui-là. Une omission que je ne puis vous pardonner, c'est celle de l'un des plus grands et des plus cé\è.hrç.s épisloliers du monde, saint Bernard ! Il doit certainement exister une traduction de ses Épîtres : je n'en connais pas et n'ai même pas l'original avec moi ; mais je vous impose l'obligation de les lire et d'en insérer au moins quatre pour marquer un point lumineux dans ces dix siècles du moyen âge dont vous faites un désert ténébreux et silencieux.

» Je vous recommande mes annotations sur Marie-Stuart et Henri 1\'. Tout votre XVI le siècle est supérieur ; c'est là que vous avez achevé ma conquête. Je n'y trouve à signaler qu'une omission, celle de la sainte, tendre et héroïque duchesse de Montmorency, dont M. René vient de publier une biographie intéressante. Le XVI 11^ siècle est traité avec sagesse et justice : il faut seulement ajouter Vauvenargues, dont la nouvelle édition par M. Gilbert contient des lettres admirables.

» Je vous remercie particulièrement, Mademoiselle, de m'avoir fait connaître les lettres de Joubert, mais en revanche je vous reprocherai de n'avoir pas tiré assez bon parti de celles de M. de Maistre : dites hardiment que ces lettres sont le chef-d'œuvre de cet homme de génie, à qui ses parodistes font tant de tort. Ces lettres délicieuses seront son plus beau et plus durable titre aux yeux de la postérité ; citez-en dix ou douze de plus, surtout celles à sa fille, si éloquentes et si spirituelles, puis tâchez de glisser celle où il dit : « L'Europe est à Bonaparte, mais nos cœurs sont à nous.» Cela aura de l'à-propos. — Il ajoutait : Vivent la conscience et r honneur ! Cœtera dis permitlenda (^). Ce n'est pas ce qu'on crie en Bretagne en l'an de grâce 1858, si bien préparé par l'an de disgrâce 1848.

Enfin, je ne saurais partager votre admiration pour les lettres de la mère de l'homme (*) qui nous a valu le second Empire. Elles me semblent insignifiantes et déparent ce charmant Recueil.

» Je ne vous demande pas pardon de ma franchise, c'est la meilleure preuve que je puisse vous donner de ma reconnaissance pour le vrai et vif plaisir que

1. « Le reste peut être permis aux dieux qui nous gouvernent. > — On voit que le dépit et la tristesse qu'inspirait à Montalcmbert la situation politique de la France, son asservissement au régime impérial,, le suivaient partout.

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