CHAPITRE HUITIÈME
« JI'\)istoitt Des flOoincs O'OcciDent ». — Ha îjcfcnsc Du poimoir tcm= porcl. — Hcs élections De 18G3. — Vocation religieuse De ffi"' Catherine De ffiontalembcrt. — Hc congres De ffîalines. — Ue « Spllabus ».
ANNi de la tribune, Montalembert, pour la défense de ses §^ opinions politiques et des intérêts religieux, s'était réfugié dans la presse. A chaque excès du pouvoir, à chaque attentat contre la liberté ou contre l'Église, il répondait dans le Cori'espondant par un vigoureux article qui lui valait rTO^ai4!^i{^)4Ji^qi^^ d'habitude les honneurs d'un avertissement, sinon ceux d'un procès. Rappelons les principaux traits de cette lutte, qui n'a fini qu'avec sa vie.
Un décret impérial du 6 avril 1857, rendu en conseil d'État, déclara qu'il y avait abus dans certains actes de l'administration de Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins. Cette déclaration d'abus était la première qui eût été prononcée depuis 1S45. Le gouvernement revenait donc au.x errements du passé et essayait d'appliquer encore une fois à l'Église de France la jurisprudence abrogée des articles organiques. Cet incident ne fit guère qu'effleurer l'opinion publique, distraite et absorbée par de plus grossiers soucis ; Montalembert, voyant là une question de liberté et de droit public, marqua les symptômes graves que le fait révélait. Il rappela au pouvoir que les organiques avaient été abandonnés par le prince président dès 1849, et que la révision en avait été solennellement promise par un rapport inséré au JMoniieitr ; il rappela au clergé qu'il était surtout intéressé dans ce litige, et qu'il courait risque de perdre le droit et le moyen de se défendre avec les armes de la loi et de l'opinion. d(int il avait fait un usage si triomphant et si récent encore; il pressa tous les amis de l'Éolise et de la liberté d'ouvrir les veux sur les intentions de l'Ltat, et de
2 50 jEDntalcmïicrt
ne pas se confier aveuglément à sa conduite, en s'enfonçant plus avant dans une voie où l'on ne rencontrerait ni la prudence ni l'honneur. Un avertissement de M. Billault déclara que cet article contenait une excitation au mépris des lois, et tendait à semer la discorde entre l'Église et l'État.
C'était pour Montalembert une consolation, un besoin même, d'échapper au spectacle de nos libertés perdues. Il se rendait en Angleterre et il assistait aux débats du parlement, ou bien, sans quitter son cabinet, il vivait par la lecture et par l'imagination au milieu de ce peuple qui, ayant l'instinct et le goût du courage civil, reconnaît et comprend cette vertu chez tout homme qui ose résister aux flots envahisseurs de l'opinion. Là, il n'admirait pas seulement les hommes d'État, mais surtout cet esprit général qui fait que les affaires publiques du pays sont les affaires particulières de tout citoyen. Qu'on relise son bel ou- \'rage : De l'Avenir politique de l Angleterre, publié en 1855, on y trouvera toutes ses prédilections pour la nation que sa mère lui avait fait aimer, toutes les espérances qu'il a mises dans l'action de ce peuple, si jaloux de garder sa liberté. Un homme d'État a dit un jour de notre grand orateur : « Il n'est pas né pair de France, mais pair d'Angleterre. » C'était un éloge mêlé de reproche; ce reproche, ses amis l'ont répété quelquefois, sans prendre garde qu'il connaissait beaucoup mieux que nous les institutions dont il vantait la gloire, et qu'on pouvait lui opposer plutôt des répugnances et des antipathies nationales que des raisons.
Mais l'affection de Montalembert pour nos voisins d'outre- Manche n'alla jamais jusqu'à l'aveuglement. Le protocole du congrès de Paris, tenu en 1856, ayant été publié, il y remarqua, parmi les questions dont les plénipotentiaires s'étaient entretenus, l'article relatif à la question romaine, et il entrevit pour le Saint-Siège un péril prochain.
D'où viendra ce péril? se demande-t-il aussitôt dans un travail \\Vi\\.\Aé.: Pie IX et lord Palmerston. Peut-être du gouvernement français ? Non ; l'empereur a demandé et obtenu que le pape fût le parrain de son fils, et dans les solennités du baptême impérial, l'alliance de l'empire avec l'Église semble avoir été à jamais affermie. Mais le mal est ailleurs. Lord Palmerston et M. de Cavour ne se sont pas fait rebaptiser, n'ont fêté aucun légat, n'ont rendu aucun hommage à celui dont ils ont dénoncé le gouvernement à la réprobation publique. C'est à lord Palmerston que Montalembert demande compte, tout d'abord, des accusations portées au congrès contre le gouvernement romain, et renouvelées à tout propos dans la presse et dans la tribune anglaise. Il prend à partie le célèbre ministre ; il l'adjure de respecter les faibles et les petits, et, sans rien rétracter de son admiration pour la liberté anglaise, il en appelle à cette liberté
Cfiapftce ï^uftfèniE 251
même avec confiance et avec respect. Enfin, il en appelle à la France, au prince qui, devenu le maître unique et uniquement responsable des affaires publiques, ne voudra pas déroger à l'honneur de son passé.
Trois années se passent, et la politique impériale se dessine davantage ; ce n'est plus Pie IX et lord Pahucrsfon qui sont en scène, c'est Pie IX et la Frmice. Dès que la guerre d'Italie a porté ses premiers fruits et que l'insurrection des Romagnes, provoquée par cette guerre, a commencé la spoliation du pape, le 25 octobre 1859, Montalembert prend le premier la plume et déclare le peuple français responsable devant l'Europe, devant la postérité, devant Dieu, de tout ce que le gouvernement fait ou laisse faire. Ce n'est plus l'Angleterre, ce n'est plus le Piémont, qui sont les grands coupables. L'Angleterre a attisé le feu ; le Piémont, qui n'a rien pu faire contre l'Autriche sans la France, ne pourra rien sans la France contre le Saint-Siège ; la question demeure tout entière entre la France et le Saint-Siège. C'est à la France, et à la France sous un Bonaparte, qu'il faut imputer la responsabilité de la première atteinte portée, en 1797, à la souveraineté pontificale, quand l'invasion française, commandée par le vainqueur d'Italie, et le traité de Tolentino qui en fut la suite, vinrent arracher au pape Pie VI, à un souverain hors d'état de résister, les belles provinces des Romagnes. « Grande raison, ce nous semble, s'écrie Montalembert, pour que la France, aujourd'hui si différente de ce qu'elle était en 1797, et sous un Bonaparte qui a jusqu'à présent évité toutes les fautes du chef de sa dynastie, se tienne pour obligée de ménager, avec un surcroît de tendresse filiale, les droits du père commun des fidèles et les légitimes susceptibilités du monde catholique. »
A cet appel que l'éminent écrivain faisait à la délicatesse et à l'honneur, le gouvernement répondit par un avertissement donné au Correspondant et par un procès fait à l'auteur. L'article, réimprimé sous forme de brochure, fut saisi le 31 octobre, et devint l'objet d'une poursuite judiciaire, qui se termina le 25 décembre par une ordonnance de non-lieu. Relisons la page qui le termine : elle prophétise dès 1S59 tout ce qu'on a vu depuis, en 1870 ; elle demeure l'expression la plus vive et la plus profonde de nos protestations, de nos douleurs et de nos regrets :
« Il se peut bien qu'il périsse, le vieil et saint édifice qui a résisté depuis tant de siècles à tant d'orages ; il se peut bien que le principat sacré aille rejoindre dans une ruine commune tout l'ancien droit de l'Europe, si opiniâtrement attaqué et si misérablement défendu. Cela est possible : tout est possible ici-bas. Nul d'entre nous ne lie indissolublement l'existence de la papauté à celle du pouvoir temporel ; quoi qu'il arrive, elle survivra, et. avec elle, notre foi et notre
252 jH^antaïcmïiErt
filial amour. La Providence saura bien trouver d'autres voies pour que son indéfectible mission soit accomplie.
« Mais aussi, si on détruit cette condition si ancienne, si utile, si légitime, de la suprême autorité spirituelle ; si les souverains et les révolutionnaires se mettent d'accord, les uns pour l'ébranler et les autres pour la renverser, nous aurons toujours le droit de dire, jusque dans la postérité la plus reculée, qu'ils ont mal fait. Ce sera à la fois une faute et un crime, une ineptie et une injustice. Ce sera un mauvais but atteint par de mauvais moyens. Ce sera la plus éclatante violation, dans un siècle qui en a tant vu, du droit des gens, du droit public des nations civilisées. Ce sera la victoire de l'astuce et de la violence sur l'honneur, sur la faiblesse trahie, sur la bonne foi bafouée. Il est de mode, parmi nos grands publicistes, si complaisants pour les forts et si dédaigneux pour les faibles, de se moquer des larmes et des foudres du Pape. Ah! nous le savons, les larmes du Pape ne touchent que ses enfants dociles, et ses foudres n'effraient que ceux qu'elles ne menacent pas. Ni les unes ne demeureront toujours stériles, ni les autres éternellement impuissantes. On ne fermera la bouche ni longtemps ni toujours. Mille voix dans l'Eglise et dans l'histoire répéteront le Non licet de l'Évangile. Entendez bien: No7t licet. Ce n'est rien, et c'est tout. Cela n'empêche rien dans le présent, cela détermine tout l'avenir, au jugement de Dieu comme au jugement des hommes. Cela n'a pas empêché Hérode de faire ce qui lui a semblé bon ; mais, après tout, qui voudrait avoir été Hérode? Cela n'a pas empêché Pilate de laisser triompher les passions d'un peuple aveuglé et confiant, sauf à s'en laver les mains ; mais qui donc voudrait être le Pilate de la papauté ? »
Après l'Angleterre et la France, ce fut le tour du Piémont de sentir cette parole vengeresse ; le Piémont osait tout, parce que la France avait tout permis, l'Italie tout accepté, l'Europe tout subi. Le Piémont venait de vaincre à Castelfidardo des droits, des traités, des engagements, l'honneur, la justice, la faiblesse, et Lamoricière, qui représentait tout cela dans son héroïsme aussi désintéressé que religieux. M. de Cavour, enivré de son succès, avait été jusqu'à jeter le gant à Montalembert, prétendant qu'il le rallierait à sa cause, à la cause de l'Église libre dans un État libre. Le champion de l'Église et de la liberté ne pouvait laisser cette provocation sans réponse. Il écrit donc sa Première Lettre à M. de Cavour et accuse hautement le célèbre ministre : « Vous avez dénoncé le Souverain Pontife au congrès de Paris, vous avez calomnié ses intentions, vous avez travesti ses actes, vous avez exilé ses évêques, vous avez bravé ses sentences, vous avez violé ses frontières, vous avez envahi ses États, vous avez emprisonné ses défenseurs, vous avez insulté, écrasé, bombardé
CljapitrE ï>iuticmc
ses soldats ; vous donnez à Garibaldi rendez-vous dans six mois sur le tombeau des apôtres ! Puis vous dites aux catholiques : « Je suis la liberté, et je vous » tends la main !... » Non, non, vous n'êtes pas la liberté, vous n'êtes que la violence ! Ne nous condamnez pas à ajouter que vous êtes le mensonge ! Nous sommes vos victimes, soit, mais nous ne serons pas vos dupes. Vous pouvez annexer au Piémont des royaumes et des empires, mais je vous défie bien de rallier à vos actes une seule conscience honnête. >
Comme toutes ces lignes sont vraies, justes et profondes! comme elles consolaient, alors qu'elles parurent pour la première fois, les gens de bien, dont elles traduisaient à merveille la colère impuissante, l'indignation trop souvent contenue par la peur, et les répugnances instinctives pour cette guerre d'Italie où la spoliation se faisait presque absoudre, parce qu'elle était lente, successive, adoucie par les formes, hypocrite enfin autant qu'odieuse et savamment calculée! Bien misérables étaient les espérances que certaines gens entretenaient contre l'évidence et l'éclat des faits, la demi-confiance qu'ils feignaient de témoigner encore aux ennemis avérés de l'Église ou à leurs complices, les accusations d'esprit de parti, d'exagération, de cléricalisme, dont on accablait les défenseurs de la justice et du droit. Tout ce que l'honnêteté publique entrevoyait, tout ce qu'elle craignait, tout ce qu'elle murmurait à peine, Montalembert l'avait vu clairement et clairement prédit. Voici la fin de sa Seconde Lettre à M. de Cavour, datée du mois d'avril iS6i. 11 s'adressait, neuf ans d'avance, au Piémont victorieux et maître de Rome. 11 lui disait ce que répétèrent plus tard les catholiques et les honnêtes gens des autres partis :
« Vous pouvez être maître de Rome comme l'ont été tous les barbares et tous les persécuteurs, depuis Alaric jusqu'à Napoléon; mais vous ne serez jamais le souverain ni le collègue du Pape. Pie IX ne capitulera ni avec la ruse, ni avec la spoliation, ni avec le dol, ni avec le vol. Captif, il sera pour vous le plus cruel des embarras, le plus impitoyable des châtiments; exilé, il sera contre vous, sans même ouvrir la bouche, le plus formidable accusateur que jamais royauté naissante, que jamais peuple affranchi ait rencontré sur la terre.
» Le spectacle de ce vieillard dépouillé d'un patrimoine quinze fois séculaire, victime de la plus noire perfidie, errant de par le monde en quête d'un asile qui lui tienne lieu des splendeurs doj Vatican, en quête d'un toit sous lequel il pourra sceller de l'anneau du pêcheur des lois obéies chez toutes les nations de la terre, ce spectacle élèvera contre vous et vos complices, dans l'âme du monde, un orage qui vous engloutira après vous avoir à jamais déshonorés ! >
Nous le demandons, Montalembert a-l-il vu de loin ? a-t-il vu juste ? a-t-il dit vrai? Pie IX ne fut-il pas en toute vérité pour ses persécuteurs le plus cruel
254 m^antaïcniticrt
des embarras et le plus impitoyable des châtiments? Ses persécuteurs n'ont-ils pas été déshonorés; quant à l'orage, s'il n'a pas éclaté sous son pontificat ni sous celui de son successeur, qui oserait dire qu'il n'est pas toujours une menace pour les usurpateurs? Et que de fois des italiaiiissimes sensés n'ont-ils pas dit bien haut : « Il faut chercher une autre capitale ! »
Ces écrits, comme on le pense bien, ne pouvaient manquer d'attirer beaucoup d'ennuis à leur auteur ; un dernier surtout : Débat stir rindc att Parlement anglais, exaspéra le Gouvernement. Divers procès politiques furent intentés à cette époque à Montalembert et lui occasionnèrent bien des déboires. Plusieurs de ses amis regrettèrent qu'il se fût engagé dans ces affaires scabreuses, dont le résultat devait être d'amoindrir la haute considération attachée à son nom. Montalembert aborda un jour ce sujet avec un de ses amis, l'abbé Besson, en se promenant autour des ruines du vieux château de Maîche. Voici à peu près mot à mot la conversation.
« Mon cher abbé, promettez-moi d'être sincère et de me répondre sans compliments sur ce que je vais demander à votre affection pour moi.
— Je ne suis pas complimenteur. Monsieur le comte, et je dis souvent la vérité aux gens qui ne me la demandent pas.
— Eh bien ! dites-moi ce que l'on pense de ma dernière affaire en Franche- Comté ; je n'ai pas reçu dans ce pays-ci beaucoup de marques publiques ou confidentielles de sympathie. Vous êtes prudents, vous autres Comtois ! Mais est-ce que je ne représente plus les gens attachés aux vraies libertés ? Est-ce que mon langage leur fait peur ?
— On craint que la vivacité de votre plume ne vous fasse perdre votre crédit dans le monde.
— La vivacité de ma plume ! mais c'est venir un peu tard reprocher à un homme de mon âge le style qu'il a eu toujours et partout. Vouloir transformer mon style dans le genre anodin qui est de mode aujourd'hui, c'est me demander de transformer mon caractère et mes convictions; ce à quoi je ne suis nullement décidé. Le style, c'est l'homme, vous le savez et vous l'enseignez à vos élèves. Le mien m'a accompagné à la tribune, à la Chambre des Pairs, que je ne crois pas avoir déshonorée ; sous la république, il m'a envoyé à l'Académie française ; sous l'Empire, il m'envoie en police correctionnelle. Est-ce que cela prouve quelque chose contre le style et contre l'homme ?
— Non pas, ce n'est qu'un exemple de plus dans l'histoire des vicissitudes de notre siècle et des opinions de notre pays. Voyez cependant comme l'opinion est non seulement mobile, mais diverse. Parmi les gens qui vous font des
Cfiapitrc Dintîcnic 255
reproches, la moitié vous accuse de changer tous les jours de sentiment, l'autre moitié de dire tous les jours la même chose.
— Parbleu ! je le crois bien, je dis toujours la même chose ! Et pourquoi ne reviendrais-je pas sur les mêmes choses, tant que ni les choses en elles-mêmes, ni mes convictions sur ces choses n'auront changé ? Quel est donc l'écrivain ou l'orateur qui ne se répète point tant qu'il n'a pas obtenu ce qu'il désire, et même après qu'il a vaincu ou échoué définitivement? Est-ce que Berryer ne dit pas toujours la même chose ? Et M.Guizot ? Et vous, mon cher abbé, est-ce que vous ne prêchez pas toujours la même chose ?
— Sans doute, mais la prédication chrétienne ne souffre ni remise ni interruption ; nous sommes tenus de convertir tout le monde, ou du moins d'y prétendre sous tous les régimes ; mais la politique oblige beaucoup moins, et peut-être ceux qui ne parleraient qu'avec peu de profit pour les autres et un grand détriment pour eux-mêmes, ont-ils à se consulter pour savoir s'ils ne doivent pas s'occuper d'autres travaux en attendant des temps meilleurs.
— Mon ami, ce conseil peut convenir à d'autres; suivez-le vous-même, surtout parce que vous êtes prêtre et que vous vous devez, comme vous le dites, à tout le monde sous tous les régimes ; mais moi laïque, moi qu'on accuse d'avoir changé, non, je ne peux pas séparer la cause religieuse de la liberté politique, et mes premières allures sont les mêmes que les dernières. Je défie qui que ce soit de trouver dans ma carrière, depuis que j'ai commencé à écrire, en 1829, et à parler, en 1835, une période quelconque, fût-ce d'un mois, où je n'aie pas fait marcher de front ces deux intérêts. On veut maintenant que je me taise sur la politique ? Pourquoi ? Parce qu'il déplaît à certaines gens de voir leur ancien porte-drapeau demeurer à son poste, tandis qu'ils l'ont déserté! Voilà le sentiment que j'inspire ; je m'en afflige, mais je m'en honore. Ils ont renoncé à ce qui faisait autrefois la force, la dignité, la grandeur de la cause catholique, ils ont trouvé d'autres défenseurs, ce sont les gendarmes, c'est le bras séculier ; ils n'ont plus besoin de moi, nous ne sommes plus d'accord ni sur le bonheur ni sur l'honneur. Le bonheur, on le met à vivre tranquille et à fermer les yeux sur les périls de l'Église ; l'honneur, à se taire, quand il faudrait parler et signaler l'ennemi. Mais attendez un peu, les événements les ramèneront bieniot à la triste réalité. Nous livrons le Pape au Piémont, le Piémont nous livrera un jour, et nous tomberons avec le Pape.
— Vous serez là, vous parlerez, vous serez écouté.
— Peut-être !
- — Mais en attendant, puisque vous m'avez demandé mon avis, permettez-
256 jEantaïcmûErt
moi de vous le donner en toute sincérité : mettez la dernière main à vos belles études historiques.
— Mes études historiques ! mais elles n'ont jamais été pour moi que l'aliment des loisirs que me laissaient la vie publique et la polémique contemporaine, car je tiens qu'avant d'écrire l'histoire, il faut tâcher d'en faire. Là d'ailleurs, comme dans le présent, je me trouverai en contradiction avec l'esprit qui anime aujourd'hui une partie de la France, car là aussi je recherche surtout les caractères fiers et indépendants, qui ne conspirent pas avec la fortune et qui ne changent pas de convictions au gré de la force ou du succès. Du reste, je m'y livre toujours, quand le temps et la santé me le permettent, mais sans espérer reconquérir les sympathies de ceux qui admirent et adoptent l'histoire écrite à la façon de Rohrbacher.
— Nous pourrons lire bientôt vos Moines d'Occident et votre Vie de saint Bernard ?
— Cette vie est achevée, mais elle ne paraîtra qu'après l'étude sur les Jlfoines d'Occident, laquelle n'aura guère moins de sept à huit volumes.
— A quand les premiers ?
— A l'an prochain. Tenez, en voilà un chapitre que je donne au Correspondant. Lisez-le, et vous me direz demain votre sentiment. »
C'était le chapitre consacré à saint Benoît dans cette Histoire des moines cTOccident qui, tout inachevée qu'elle est, n'en reste pas moins, à la gloire de l'auteur et à celle de notre siècle, un de ces livres que tous les siècles reliront pour s'instruire et que toutes les langues traduiront pour s'enrichir d'un chefd'œuvre. Des cinq volumes qui ont été publiés, les deux premiers, parus en 1860, sont dédiés au pape Pie IX ; ils comprennent, avec des vues générales sur ce sujet, les origines et commencements de l'ordre de Saint- Benoît en Italie, en France et en Espagne ; les trois derniers, qui ne regardent que l'Angleterre, non moins éloquents, mais plus neufs et plus originaux encore, presque trouvés, parurent en 1867, portant en tête trois noms singulièrement chers à l'auteur, Mgr l'évêque d'Orléans, M. Foisset et le comte Dunraven. Il restait trois volumes à faire : l'Allemagne, la presqu'île Scandinave, la Pologne, toutes les nations du Nord qui avaient accueilli l'ordre de Saint- Benoît, devaient en fournir le sujet. Les matériaux étaient réunis, peut-être même mis en ordre ; mais ces documents assemblés par une main si sûre et si savante sont restés dans les cartons.
Qu'on ouvre cette Histoire dès moitiés d Occident, dans laquelle Montalembert ne voulait voir qu'un délassement de sa vie et comme une agréable diversion mêlée à la politique ; on jugera, à chaque page, quelle passion il
Cj^apftre ^iiititint
avait pour le travail, quelle était la sûreté de son érudition, jusqu'où allait son éloquence. Il n'avait d'abord voulu écrire qu'une Vie de samt Bernard, il l'avait écrite, imprimée même et avec luxe, en français et en anglais ; mais avant de la mettre au jour, il la communiqua à M. l'abbé Dupanloup et lui
^^'"^OLm