‹ MontalembertChapitre 52 sur 71 · I. Soièze, 29 décembre · texte numérisé non relu

I. Soièze, 29 décembre

2 66 jEantaÏEiuïicrt

7> monde, l'instruction que vous y puiserez sera de bon aloi ; ses pages seront /> vivantes...

» A l'époque qui remplit les deux premiers volumes de M. de Montalembert .•/ la grande tâche de convertir, d'instruire, de moraliser les Germains échut à » l'Eglise et à sa milice : époque mémorable dont il a retracé le côté héroïque en » peignant les moines devant les barbares ; le côté poétique et gracieux en ;» peignant les moines devant la nature ; le côté fécond en appelant, par une )> heureuse et brillante expression, la conjonction de l'esprit chrétien et de X- l'esprit barbare, les fraîches fiançailles de l'Eglise avec le peuple germain (').:>>

» Cependant, à mesure que se prolongeait cette œuvre, elle allait devenir jolus difficile. Le tronc vigoureux planté par saint Benoît avait promptement poussé en tous sens des branches longues et touffues, dont il fallait suivre la croissance à travers les diverses contrées de l'Europe, L'histoire entreprise ne pouvait guère se continuer sans perdre son unité. Après avoir retrouvé les premières traces de l'ordre monastique en France sous les Mérovingiens, la prédilection de M. de Montalembert joour la race anglo-saxonne l'attira en Angleterre. Dans ce pays, avant la conquête normande, il rencontra l'histoire ecclésiastique, et l'histoire civique et politique enchevêtrées et l'une et l'autre étrangement embrouillées. Tout malade qu'il était dès lors, il s'acharna à les démêler et ne put y parvenir sans une fatigue qui se communique parfois au lecteur. Prenez chaque page de ces trois volumes : elle vous paraît vive et précise ; çà et là, une émotion contagieuse vous saisit ; soudain, vous rencontrez un élan, et comme un coup d'aile que l'auteur n'a dépassé nulle part. Mais quand vous arrivez au terme de cette longue lecture, elle vous laisse une impression quelque peu uniforme et confuse.

» Si la mort n'avait pas arrêté M. de Montalembert, il ne se serait pas borné à l'Angleterre. Déjà, pour suivre les vestiges des vieux moines, il venait de retourner en Espagne ; auparavant, des rives du Rhin, qu'il connaissait d'ancienne date, il avait poussé jusqu'au.x rives du Danube, exploré la Hongrie et la Pologne ; une tâche aux lointaines perspectives était entrevue, quand, sur le sillon inachevé, le laboureur, qui ne consentait pas à se reposer, tomba.

» Il restait parmi ses papiers des pages inédites à recueillir ; dans le travail laissé de côté, tout n'était pas à rejeter. Après le premier livre, qui avait été jugé trop écourté et dont la substance avait passé dans les cinq volumes refaits et publiés par lui, venait une peinture des relations des moines avec la féodalité, peinture que l'auteur avait tracée avec amour et n'avait pas reproduite ail-

\. Journal des Savants, septembre 1862 à janvier 1863.

CfiapittE ï^iiftfèniE 267

leurs. Puis, pour marquer la croissance de l'ordre bénédictin, à partir des débuts précédemment indiqués jusqu'à son apogée au XIl^ siècle, il avait exhumé, de Grégoire VII à saint Bernard, une série de grands papes et de grands moines étroitement liés ensemble. En sacrifiant la première partie du travail primitif, il avait estimé que cette suite méritait d'être conservée ; il avait souhaité qu'elle parût plus tard. L'ami sincère et sévère qui l'avait déterminé au sacrifice accompli, partageait ce sentiment : les deu.x volumes posthumes des Moines d'Occident ont été publiés en 1877 à l'instigation de Mgr Dupanloup.

» Ainsi s'est élevée cette œuvre, considérable et inachevée, oeuvre de science, d'art et de foi. Si l'on tient compte de l'étendue et de l'exactitude des recherches, l'auteur semble rivaliser avec les fils des premiers moines dont il raconte la vie: son labeur paraît celui d'un bénédictin. Si l'on regarde la forme de l'ouvrage, on voit l'éloquence animer d'un souffle inattendu l'érudition ('). »

Une des grandes joies de Montalembert à cette époque fut de voir son très cher ami et glorieux émule, le P. Lacordaire, entrer à l'Académie française ;, il avait décidé son élection et il voulut lui servir de parrain ; mais, un an après, cette joie se changeait en larmes : le conférencier de Notre-Dame était cloué sur un lit de douleur, et Montalembert allait recueillir à Sorèze ses dernières confidences ! Lacordaire mort, son ami prend la plume, la trempe dans ses larmes et écrit cette admirable notice biographique intitulée : Le P. Lacordaire. Là, il le loua à son aise d'avoir compris et pratiqué l'alliance indispensable de la foi et de la liberté, d'avoir joint à la force et à l'éclat l'intime tendresse, la douce mélancolie, le don de pleurer et de faire pleurer les autres, enfin d'offrir dans sa vie, comme parle Bossuet, « l'immortel agrément de l'honneur et de la vertu. »

L'intrépide écrivain saisissait toutes les occasions d'affirmer et de redire ses propres convictions. Quand l'attention publique se porte sur la Pologne, il la ranime, l'élève et la soutient, en écrivant : Utie Nation en deuil, V Insurrection polonaise, le Pape et la Pologne, autant de cris d'alarme jetés à l'Europe en faveur de sa chère cliente, autant de cris d'admiration et de reconnaissance jetés à Pie IX, qui, seul devant l'humanité impuissante, la conscience publique pervertie, la pitié affranchie de ses dernières émotions, au milieu des défaites, des abattements, des tristesses, avait répondu d'une voix indignée aux plaintes de la Pologne écrasée et agonisante. L'Italie, déchirée à son tour par les bureaucrates et les libérâtres piémontais, essaie du moins de se défendre par la plume. Montalembert l'encourage du geste et de la voix, souhaitant, dans un écrit inti-

I. Montalembert, par le V"= de Meaux. P.iris, Calmann Lévy, éditeur, 1897.

268 jlHantalcnilicrt

tulé : La Presse catholique en Italie, la bienvenue à ses nouveaux frères d'armes et les prémunissant contre les défaillances et le découragement, auxquels la persécution expose de nos jours les chevaliers de la plume.

Arriva l'année 1861, et avec elle l'éventualité de nouvelles élections. Voici, dans deux extraits de lettres de Montalembert, une révélation assez authentique de ses dispositions à cet égard.

« Que vous dirai-je des élections ? Personne ne doute qu'elles n'aient lieu cette année, depuis que M. Billault a dit le contraire au Corps législatif. Mais, véritablement, à quoi bon me remettre sur les rangs avec la certitude d'un échec? Je ne suis plus assez jeune pour affronter inutilement une lutte inégale; et d'ailleurs y aurait-il trop d'amour-propre à croire que la cause catholique elle-même serait amoindrie par cet échec ? Quand j'ai échoué en 1857, c'est ma personne seule qui était en jeu ; aujourd'hui, bon gré mal gré, on verra en moi le candidat du clergé, du Pape même ; et ma défaite fera chanter victoire à tous les ennemis de la bonne cause. Telle est du moins mon impression actuelle.

— « Je n'ai jamais dit à personne que je renonçais à la candidature pour la députation dans le Doubs, par l'excellente raison que personne ne m'en a jamais parlé. Et je suis bien sur que, dans aucune des très rares lettres qui m'arrivent du département depuis ma défaite de 1857, il n'a été question de lutte électorale. Quant à moi, ma devise a toujours été celle de saint Martin : Non recuso laborem. Si j'avais encore affaire au clergé et aux catholiques de 1848 et de 1849, je n'hésiterais pas, malgré mon âge et mes infirmités, à courir de village en village pour demander des suffrages. Mais je n'éprouve aucune envie de me fatiguer moralement et physiquement pour rien. Depuis 1857, et encore tout dernièrement en visitant le Midi, j'ai acquis la triste conviction qu'aucun pays en France n'a été aussi profondément infecté que la Franche-Comté par les doctrines de cette funeste école, grâce à laquelle nous avons vu insulter lâchement le régime qui avait produit la société de Saint- Vincent de Paul et encenser le régime qui la détruit. »

On voit qu'en somme Montalembert ne demandait pas mieux que de remonter encore une fois sur la brèche électorale. Beaucoup de gens commençaient à ouvrir les yeux sur les affaires de Rome aussi bien que sur celles de France, et il se fit, dans la Franche-Comté notamment, un mouvement signalé, un effort généreux et soutenu pour rendre Montalembert à la tribune, comme pour rendre la tribune à l'éloquence française. C'était, malgré l'éclat de ce grand nom, et l'éclat non moins insigne de l'ingratitude qui l'avait éloigné de la vie publique, une tentative pleine d'embarras et de difficultés. Il fallait lutter contre une administration active, puissante, secondée à tous les degrés par des

Cljapitcc ïfuiticme 269

agents stylés aux manœuvres électorales. Cette administration avait acquis, par une longue pratique, l'art d'effrayer les uns, de gagner les autres, de paralyser le zèle de ceux dont on ne pouvait obtenir la voix. Elle excellait surtout à jeter dans la balance, au dernier moment, le nom de l'empereur, qui devenait dans sa bouche tantôt une menace, tantôt une promesse, tantôt même une prière et une supplication. Enfin, il faut le dire à la honte de notre siècle, Montalembert n'a jamais été populaire, il ne pouvait pas l'être, et il était cent fois plus facile de le combattre que de le soutenir auprès de la foule. Montalembert était clérical ; ce mot explique tout. Suspect à la plupart des universitaires pour sa croisade en faveur de la liberté d'enseignement, les sociétés secrètes l'ont constamment repoussé comme un ennemi, et jamais les démocrates n'ont voulu l'accepter comme un allié. On pressait les plus intelligents de se déclarer pour lui, ils promettaient loyalement leur concours et tenaient fidèlement leur parole ; mais tout se réduisait à leur suffrage personnel. Montalembert le sentait bien, il ne se faisait pas d'illusions sur le résultat, mais il voulait combattre encore.

On annonça la dissolution du Corps législatif pour 1862, et voici comment il s'en ouvrit à ses amis dès que la nouvelle lui en fut parvenue.

« Paris, 10 jîiin 1862. — Je suis retenu en ce moment à Paris par la présidence de l'Académie française, qui me condamne à faire un discours sur les prix de vertu. Au commencement de juillet, j'irai circuler en Angleterre et en Ecosse, pour y étudier le théâtre des premiers livres de la suite des Moines d'Occident. Après quoi, je viendrai passer la canicule à Maîche.

» Nous aurons les élections à cette époque. La dissolution du Corps législatif peut être regardée comme un fait accompli. M.Fould l'a annoncé officiellement avant-hier à un député de mes amis. Il a été convenu entre nous tous, orateurs naufragés des anciens partis, que nous accepterions tous les mandats électoraux qui pourraient nous être confiés. Pour moi, qui ai toujours été contraire à toutes les abstentions, je n'ai aucune peine à prendre ce parti ; mais j'ai eu une certaine satisfaction à voir les hommes les plus considérables et les plus droits, tels que M. Thiers, M. Dufaure, M. Berryer, se ranger à mon avis. Malheureusement, il est trop tard. En 1852, peut-être ces grands personnages auraient-ils pu rendre service. Aujourd'hui, la France les a oubliés, et comme d'ailleurs elle déteste instinctivement toutes les supériorités vraies et légitimes, elle se passe d'eux avec bonheur.

» La dissolution a été fi.xée à cette année, et elle aura lieu tout de suite après la clôture de la session, afin de ne pas laisser faire les prochaines élections sous le coup de l'abandon de Rome et de l'exil du pape, dont il est impossible de

jEûntaÏEniÛcrt

douter désormais. Quelles sont les intentions du département du Doubs à mon égard? Je n'ai jamais cru à un succès probable, même en 1857 ; mais, comme en 1857, je serai toujours prêt à offrir mon nom pour rallier les quelques centaines d'honnêtes gens qui voudront protester contre la servitude de la France et contre la trahison dont le Pape a été victime... »

«; Paris, 6 juillet 1S62. — Les bitrgraves, grands et petits, se sont réunis il y a un mois et ont décidé entre eux que, si on les en priait, ils accepteraient des candidatures aux prochaines élections ; j'ai voté pour cette résolution, avec la conviction qu'il n'en résulterait rien. Mais quelles tristes réflexions sont celles qui naissent d'une pareille assemblée ! Je ne parle pas des trois degrés de la vieillesse, \& positif, le comparai if ei le superlatif, combinés pour le même effort de rajeunissement — quoique ce soit bien peu rassurant pour un pays où le t>lus jeune des amants de la liberté, comme dit le Times en parlant de votre serviteur, avait quarante-huit ans en 1858! Je ne parle pas non plus des études physiologiques que nous avons pu faire les uns aux dépens des autres, sur tout ce que nous avions gagné depuis le coup d'État en fait de ventre, de rides et de cheveux gris. Non; mais à la vue de tous ces hommes célèbres, naguère divisés, aujourd'hui unis, depuis M. Guizot jusqu'à M. Thiers, et depuis le duc de Broglie jusqu'à M. Odilon Barrot, comment ne pas rougir et désespérer d'un pays qui les a tous oubliés, à vrai dire reniés, qui leur a rendu la vie impossible ou du moins insupportable quand ils étaient aux affaires, et qui aujourd'hui se laisse gouverner aîiec bonheur par les bâtards et les fripons qui les ont remplacés?

» La France, qui a fait mourir Casimir Périer à la peine, qui n'a voulu ni de Martignac, ni de Guizot, ni même de Barrot, laisse tout faire à Persigny et à Morny ! Comment espérer quelque chose avant que de nouvelles catastrophes aient purifié cet air méphitique que nous respirons ? Comment supposer qu'en Franche-Comté on soit moins complice ou moins dupe de la démocratie impériale, qui domine dans le reste de la grande nation? Pour moi, j'en fais mon deuil, et je n'ai plus d'autre ambition que de mourir debout et sans phrase. Gardez pour vous le secret de ma misanthropie : j'ai fait meilleure contenance à l'Académie, mais j'étais là comme l'enfant lacédémonien qui se laissait déchirer les entrailles par son renard sans sourciller, par point d'honneur. Le renard n'en est pas moins là et pour longtemps.

» Je vous prie de croire que je n'ai pas la moindre répugnance (comme vous dites) pour la main calleuse des paysans, je la préfère infiniment à la main gantée des enrichis du régime impérial ou à la main tachée d'encre des scribes de la presse napoléonienne. Ce n'est pas non plus la peine ou la fatigue d'une candidature qui me répugne.: c'est la confiance dans le résultat qui me manque.

olfjapitrE l)iuticmc

Avoir, comme en 1S57, quatre mille voix sur trente-cinq mille, c'est bon pour une fois ; mais recommencer une pareille campagne, c'est peu tentant. Je ne vous en demanderai pas moins tous vos renseignements et vous prie d'en ramasser le plus possible... »

La campagne électorale ne s'ouvrit qu'en 1863. Les amis de M. de Montalembert, sans le flatter du succès, lurent unanimes à lui demander son nom et à lui promettre leur concours. Ces sympathies réveillées de toutes parts le touchaient vivement, et il en témoigna une grande joie. Avant, pendant et après la lutte, ses lettres sont toutes à l'honneur de notre pays; il écrivait à un compatriote un mois auparavant :

« Paris, le j mai iS6j. — Je suis souffrant en ce moment du retour de mon ancien mal, sous une forme plus désagréable encore, et je ne sais trop comment . je supporterais les ennuis et les fatigues de la vie législative, si j'avais la moindre chance d'y être rappelé. Mais quoique j'aie de la peine à écrire, je ne veux pas tarder davantage à vous remercier et à vous dire combien je suis agréablement surpris des bonnes dispositions qui se manifestent pour moi à Besançon et ailleurs. Je ne me fais pas la moindre illusion sur le résultat; mais je regarde déjà comme un succès la possibilité d'une lutte sérieuse, et surtout la sympathie qui s'est réveillée chez plusieurs. M. l'abbé Thiébaud revient à la charge auprès de moi en me citant une longue et belle lettre de Mgr Doney, lequel insiste sur la nécessité et l'opportunité de ma candidature. J'ai été tout à fait touché des bonnes paroles que m'a adressées Son Ém. le cardinal Mathieu. Votre admirable archevêque m'a non seulement encouragé, il m'a en quelque sorte ordonné de redevenir candidat dans son diocèse. Je suis très touché de ce que vous a dit M. le vicomte Chiflet sur mon compte, et je vous prie de lui en témoigner toute ma reconnaissance. M. de Vaulchier m'a paru aussi plein de zèle et même d'une certaine confiance que je n'ose pas partager. '%

Voici la lettre de Montalembert à M. l'abbé Thiébaud, et celle de Mgr Doney, à laquelle il vient d'être fait allusion :

« Paris, le jo mars iS6j. — Monsieur le Chanoine, Je suis sincèrement touché d'apprendre par votre lettre du 23 que Mgr Doney veut bien s'occuper de ma candidature dans le Doubs. Je vous avoue que je n'aurais jamais songé à lui demander son appui, à cause des graves dissentiments qui régnent entre lui et moi sur les libertés modernes. J'en demeure d'autant plus reconnaissant envers ce prélat, qui veut bien oublier cette divergence et se préoccuper de la lutte électorale où je dois figurer. Je vous prie très instamment. Monsieur le chanoine, d'être auprès de Mgr l'Kvêque de Montauban l'interprète de cette reconnaissance et d'y joindre l'hommage de ma vieille et respectueuse affection nour lui.

2/2 JDEnntalcmûcrt

» Obligé par mes convictions et par mes antécédents d'accepter toutes les candidatures qui me seront offertes, dans le Doubs ou ailleurs, je suis résolu à prêter mon nom aux électeurs indépendants qui voudront s'en servir pour lutter contre le candidat impérial aux prochaines élections. Votre concours, Monsieur le chanoine, et celui de vos amis me fera grand plaisir. Reste à savoir si, dans l'état actuel des esprits et en présence de la situation faite aux populations par la prépondérance des influences administratives, une lutte est possible ou opportune. C'est une question qui ne peut être tranchée que sur les lieux, et dont je laisse la solution à M. Michel et aux autres courageux citoyens qui ont pris en main ma candidature lors de ma défaite en 1857. Veuillez vous entendre avec eux, et croyez que, dans tous les cas, je suis, avec une respectueuse considération. Monsieur le chanoine, votre très humble et très obligé serviteur. >>

<( Montauban, le 4 avril t86j. — Mon cher Abbé, Quoiqu'il n'ait pas pu me venir dans l'idée d'offrir à qui que ce soit mon appui pour une candidature dans le département du Doubs, à deux cents lieues de ma résidence, toutefois, je veux bien vous avouer que, de tous les candidats possibles, celui que vous me nommez est le premier que je votidrais voir arrivé. Lui seul est capable, non pas de rendre la vie au corps dont il s'agit, mais de lui redonner quelques mouvements fébriles ou violents, comme la pile de Volta le fait aux grenouilles mortes, sans pour cela les ressusciter. Il faut que tout cela se décompose, et que de ces ruines pourries il naisse un nouvel ordre de choses.

» Je suis très reconnaissant des bons sentiments que M. le comte de Montalembert veut bien conserver pour moi, et je vous avoue ingénument que c'est pour mon cœur et pour mes souvenirs une vive peine de voir interrompre mes relations, qui étaient si intimes et qui ont duré si longtemps, uniquement par la raison que nous ne sommes pas d'accord sur tous les points. Sur cet article, je crois que je serais plus libéral et plus tolérant. J'affirme que, du fond de mon cœur, je lui suis dévoué avec respect et reconnaissance, et que jamais rien ne diminuera ces sentiments. »

Après quelques démêlés nouveaux avec \ Univers, une excellente lettre de Veuillot appuya la candidature du comte de Montalembert, et le clergé, comme tous les libéraux bien pensants, comme tous les honnêtes gens vraiment éclairés, prit un grand intérêt à son élection. Il en fut profondément touché, et, sans attendre l'issue de la bataille, le jour même où elle s'engageait, il exprimait sa reconnaissance dans les termes suivants :

« Paris, jo mai i86j. — Depuis qu'il est question de ma candidature dans le Doubs, j'ai eu constamment sous les yeux votre charmante lettre du 25 septembre, où vous m'exprimiez des espérances que je regardais comme tout à

alFjapitrc ï^uitièniE

fait chimériques et qui me semblent aujourd'hui presque réalisées. Car, je veux vous le dire, dès à présent, et avant de connaître le résultat du scrutin, je veux aussi que vous le disiez, dès à présent, à l'abbé Besson : Je me tiens, quoi qu'il arrive, pour victorieux.

» En effet, l'essentiel pour moi n'était pas de rentrer au Corps législatif, vraie caverne où j'ai étouffé pendant six ans, c'était de retrouver le cœur du clergé et des honnêtes gens de la Comté, de redevenir l'homme de leurs sympathies, la personnification de leur indépendance reconquise et de leur légitime résistance. Or, je tiens ce résultat pour acquis, j'en bénis Dieu, et, après lui, j'en

FOULD. (P. 26y.)

remercie l'abbé Besson et l'excellentissime Michel, et tous ceux qui, comme vous et eux, se sont dévoués avec un zèle si désintéressé et si infatigable à la propagation de ma candidature. Les soixante lettres que vous avez vues sur la table de l'abbé Besson excitent d'autant plus mon admiration et ma reconnaissance, que je me sens tout à fait incapable d'en faire autant, pas plus pour moi que pour n'importe qui au monde! Dites-le-lui bien, je vous en supplie, en attendant que j'aille moi-même le remercier. Mais aussi remerciez cet inépuisable Michel, qui a défendu non seulement ma candidature, mais ma carrière publique, mais ma vie tout entière, avec un élan, une intelligence, une générosité sans pareilles.

2/4 jEantaïenibcrt

» Quand même cette lutte électorale n'aurait produit pour moi que la publication de ces articles de notre cher Michel, je serais content et consolé, car jamais apologie plus complète de mon rôle en ce bas monde n'a été offerte à mes concitoyens »

Près de dix mille voix se réunirent sur le nom de INI. de Montalembert dans le scrutin du 31 mai et du i«'' juin. Ce grand homme, qui se tenait pour victorieux quel que fût le résultat, se déclara, après son échec, battu mais content. Une lettre d'Emile Olivier, expliquant ce revirement inattendu de l'opinion fut aussi honorable pour son auteur que pour Montalembert lui-même.

« Oui, répétait ce dernier, je suis battu et content. Content de ce que partout, excepté dans l'inexplicable Besançon, la démocratie des villes ait refusé d'être dupe ou complice de César. J'aime mieux cette démocratie, avec tous ses vices et tous ses dangers, que le régime dont la France est infectée depuis douze ans. Je me promets un certain plaisir malin en écoutant tout ce que vous allez me raconter, et je tâcherai de vous tenir tête convenablement. Lundi en huit, saut ■obstacle, je compte aller vous voir à Salans; mais il est bien entendu, n'est-ce pas, que nous serons en tout petit comité? Je désire par-dessus tout éviter tout ce qui pourrait avoir l'air d'une démonstration ou même d'une consolation.

« Je me tiens pour vaincu, je ne m'en vante pas, mais je ne m'en désole pas davantage »

Quelques mois après la campagne électorale, le glorieux vaincu paya, par un sacrifice sublime et poignant, l'honneur d'avoir étudié, compris et fait aimer la vie religieuse. M^'^ Catherine de Montalembert, sa seconde fille, avait vingtdeux ans : elle lui servait de secrétaire, elle était initiée à ses hautes pensées et à ses fortes études, elle partageait tous les généreux mouvements de son âme. Associée aux voyages de son père comme à ses travaux, elle avait été remarquée en France, en Belgique, en Allemagne, en Hongrie, et les fêtes du monde n'avaient pas paru sans attrait pour sa vive et brillante jeunesse. Un matin, elle se lève et s'en vient dire à son père et à sa mère : i Adieu, tout est fini! Je vais mourir, mourir à vous, mourir à tout. Je ne serai jamais ni épouse, ni mère, je ne suis plus qu'à Dieu. » Ces paroles, reproduites dans les Moines d' Occident, M. de Montalembert les a réellement entendues de la bouche de sa fille, depuis religieuse du Sacré-Cœur. Il n'a demandé à la jeune victime qui le crucifiait par cette déclaration en se crucifiant elle-même, qu'une retraite de huit jours et la permission d'entretenir son confesseur. Les vacances approchaient, et, avec les vacances, cet heureux séjour à la Roche et à Maîche, dont toute la famille se faisait une fête. N'importe, il n'y aura plus pour l'amante du cloître ni de famille ni de vacances ; elle se refuse un plaisir dont elle craint de faire aux

Côapitrc ï^uîticnic

siens une peine et une épreuve. Le sacrifice fut, du premier jour, complet et irrévocable. Dans l'admiration et la douleur que cette perte inattendue lui avait causées, le père, si profondément religieux, n'osait se plaindre à Dieu de lui avoir repris sa fille, et cependant il la cherchait tous les jours du cœur et des yeux pour en faire la confidente de ses pensées. Il pliait humblement la tête, mais l'âme saignait ; on voyait que Dieu lui avait enlevé comme la moitié de luimême. Sa correspondance est encore, quatre mois après, toute pleine du nom et du souvenir de sa fille chérie. En voici un touchant spécimen.

« La Roche-en-Breny, 2^ janvier 1864. — Il faut que je vous remercie de votre précieuse lettre du 25 décembre, et aussi de votre excellent volume dédié aux jeunes âmes chrétiennes, dont ma femme s'est emparée et dont elle est enchantée. Elle compte en faire profiter une mère qui n'est pas assez chrétienne à son gré, qui a grand besoin d'être stylée par vous ou par l'abbé Besson.

» Non vraiment, vous ne pouviez vous douter, quand j'ai été vous voir à Salans, du sacrifice qui devait m'être imposé, car personne ne le savait alors, et moi-même je n'y croyais pas encore ; et la glorieuse et charmante victime elle-même n'était rien moins que sûre de sa résolution. Elle ne nous avait quittés que depuis huit jours et nous avait imposé le plus grand secret, afin de se réserver toute sa liberté. Il est vrai que très peu de temps après, cette résolution était devenue irrévocable, et que, depuis lors, elle n'a cessé denous transporter d'admiration par la magnanimité de ses sentiments et le bonheur surnaturel dont toutes ses lettres portent l'empreinte. Mais la plaie qu'elle a ouverte dans mon cœur n'en demeure pas moins ouverte ; elle se cicatrisera avec le temps, je le sais..., cela n'est pas encore fait. Rien n'a comblé le vide qu'a laissé cette âme charmante et vaillante dans notre intérieur, dans ce vieux manoir où elle a passé presque toute sa vie et qu'elle illuminait de sa grâce, de sa candeur, de son énergie, et j'ajouterai même de son ironique dédain des choses d'ici-bas. Croyez, d'ailleurs, que votre sympathie m'est très douce et très nécessaire ; j'y comptais tout à fait ; mais je vous sais un gré infini de me l'avoir témoignée avec ce généreux élan qui vous distingue toujours... »

Deux lettres d'Augustin Cochin (') nous font mieux apprécier encore l'étendue du sacrifice que Dieu venait de demander au grand champion de la cause catholique. La première est adressée à Montalembert lui-même :

<>< Je ne suis pas, déclare-t-il, du nombre de ces consolateurs qui s'édifient sans frais du martyre d'autrui, et ces deux sentiments sont bien gravés dans mon âme quand je pense à votre fille et à vous : je l'admire franchement et je

Page 1