I. Citt'es par Lecamict, III
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vous plains franchement. Puis, quand je veux vous le dire, je ne sais plus que dire ; rien ne prouve notre néant comme le désir et l'impuissance de consoler ou de soulager ceux qu'on aime. Nous n'avons pas le choix des moyens, nous n'en avons qu'un, la prière à Dieu, pour lui demander de faire ce que nous ne pouvons pas faire. Je le prie pour vous et je le conjure de vous donner une conviction croissante de la présence de Jésus-Christ sur la terre. C'est un vivant ; il est là qui nous regarde quand nous nous croyons seuls ; il est là, et il est le maître, aussi absolu que miséricordieux; il n'est pas seulement la conséquence de raisonnements bâtis dans l'esprit, l'objet de notre imagination quand nous fermons les yeux et que nous échauffons nos ferveurs artificielles ; il est là, nous avons à compter, à vivre, à mourir avec lui. Je bénis votre sainte, aimable et valeureuse enfant d'avoir réveillé en moi cette croyance trop endormie au Dieu vivant qui l'a si visiblement appelée ; je ne puis penser à elle, sans le voir debout, à deux pas de moi, et sans m'incliner. »
La seconde lettre de ce vrai catholique était adressée à M. de Falloux ; elle raconte la cérémonie de la prise d'habit avec d'émouvants détails :
« Faites-vous à vous-même le tableau : une église haute, élégante et claire ; au milieu, dans les stalles, quarante religieuses et un essaim de jeunes filles ; dans les côtés, des parents, des amies comme M"-'"^ de Gontaut; tous les enfants Montalembert et Mérode ; deux amis, M. Steinmetz et moi ; le silence animé par un orgue solennel et mélancolique, et sur tous ces figurants secondaires, ce reflet mêlé des lumières et du jour qui donne aux églises une teinte particulière, sorte d'image du combat de la nature et de la foi dans nos âmes, à l'attente de la cérémonie ; devant l'autel orné de fleurs, un prie-Dieu de satin bleu, mais un seul ; une corbeille élégante contenant un voile de lin.
« A neuf heures a commencé le mariage, car c'était un mariage qu'on célébrait. La famille est entrée : la mère d'abord, ferme, digne, presque fière, et allant d'un pas rapide avec ses dernières filles au pied de l'autel ; puis le père, notre ami, vrai père, accablé par ses larmes et semblant ralentir ses pas et gagner encore du temps, une minute, une seconde, avant de toucher au moment, à la place du sacrifice. Vous souvient-il du beau cri : « Oui m'aimera jamais comme elle ? » L'évêque d'Orléans a paru à l'autel, plus homme qu'évêque, avec plus de larmes que de paroles : puis une sœur a amené la fiancée au prie- Dieu: elle était souriante, colorée, tranquille, belle avec la guirlande de mariée, la robe et les souliers de satin, les gants blancs, les cheveux charmants, la démarche élégante. Vous souvient-il de ce gracieux visage, un peu moqueur, observant tout sans se livrer, et comme une abeille qui passerait sur les fleurs en leur disant : « Je vous aime, mais vous n'avez pas encore le miel que je veux ? »
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Cette fois, elle semblait arrivée à la béatitude de la possession. L evêque a parlé, s'entrecoupant à chaque mot ; puis il a béni le voile, l'a posé sur la tête de la fiancée, lui disant : « Son joug est doux et son fardeau léger. »
On l'a emmenée ; puis elle est revenue en robe de bure, gants de laine, bonnet : ce bonnet qui immole tout attrait, mais laisse encore la beauté du regard et de l'expression ; et elle s'est agenouillée sur le même prie- Dieu solitaire, attendant le divin Époux qui allait descendre sur l'autel. A la communion, à ce baiser que Dieu daigne recevoir de l'homme et lui rendre, M'"^ de Montalembert, admirable de force et de recueillement, s'est placée près de sa fille avec M'is Madeleine ; le pauvre père s'est affaissé au coin de la balustrade, comme s'il n'avait pas la force de frôler cette robe noire et ce voile léger, murs dressés entre son enfant et lui. Dieu s'est chargé de le fortifier, comme nous le lui demandions tous en pleurant, mêlant au sacrifice le sang de l'âme, comme saint Augustin appelle les larmes. Elle s'est relevée, la jeune sœur, avec tant de vaillance et d'illumination dans son humilité ! Puis, la messe finie, elle est allée embrasser une à une les sœurs, comme on embrasse une nouvelle famille après la messe du mariage, avant de quitter sa mère. Quelques minutes après, elle venait au milieu de nous, riante, heureuse, prenant dans ses deux mains la tête de son père et lui redisant : « Ne querellez point votre gendre, c'est Dieu ! »
A ce chagrin, accepté avec toute la générosité d'un cœur très chrétien, s'ajoutait pour Montalembert une peine secrète, mais particulièrement amère, d'avoir échoué aux élections, peine qui se fit sentir davantage quelque temps après l'événement, lorsque la réflexion eut permis d'approfondir les causes et les conséquences de l'échec. Quand une lettre venait à rappeler sa pensée sur ce fâcheux insuccès, il laissait échapper quelques exclamations de tristesse. Il parlait de résignation et de silence ; il se plaignait de n'être plus écouté ni compris. Les Annales franc-comtoises, fondées en 1864, devaient naturellement ambitionner, sinon sa collaboration, du moins son patronage.il répondit à cette requête en envoyant les paroles prononcées par Mgr Dupanloup à la prise de voile de sa fille, mais en s'excusant de ne pas parler lui-même.
« Vous me demandez, disait-il, une lettre pour vos Annales. Je vous avoue que je me sens profondément incapable de vous la faire. Vous voulez que je vous trace vos devoirs ; mais, en vérité, je ne sais plus quels devoirs il faut remplir aujourd'hui. Au sein de ma solitude, je cuis dans la tristesse et dans l'indignation que m'inspire l'état du pays et du monde. Ce n'est pas là une bonne disposition pour s'adresser à un public tel que le vôtre. Et, d'ailleurs, à quoi bon vous mettre ainsi officiellement sous le quasi-patronage d'un candidat deux fois malheureux ? Vos gens n'aiment pas la défaite ; il faut leur montrer
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l'avenir et non le passé. Aussi bien, je vous le répète, je ne me sens plus capable de me contenir comme il faudrait, pour parler aux gros bonnets laïques et ecclésiastiques dont votre prospectus donne la liste si respectable ; je ne me sens nullement appelé à leur faire la leçon. Devant des jeunes gens, comme à Malines, cela pourrait encore aller...
» Avouez qu'il est dur de n'avoir pas eu la chance du marquis d'Andelarre et du duc de Marmier, et de languir dans mon coin tandis que MM. Thiers et Berryer (') renaissent avec un tel éclat. Mais, enfin, il faut savoir se résigner : Inter hcec vivendum, moriendum, et, qiiodest duriiis, facenduni...[-) »
L'allusion faite dans cette lettre au discours prononcé à Malines rappelle le dernier triomphe oratoire de Montalembert. Il avait trouvé, au congrès tenu dans cette ville, une tribune libre, française et catholique. C'en était plus qu'il ne fallait pour lui rendre ses grandes inspirations. Toutefois ce succès faillit encore être payé bien cher. Les partisans de l' Univers avaient signalé à Rome les tendances très libérales de certains passages du discours, et on avait cherché à le faire mettre à l'index. Mais Pie IX ne voulut point accueillir ces dénonciations : dès le i^'' janvier, le cardinal Antonelli affirma de sa part que rien ne serait fait contre le grand orateur catholique, qui, lui-même, en reçut l'assurance, comme on le voit dans la lettre suivante.
« Le nonce apostolique, Mgr Chigi, a bien voulu se transporter chez moi, le 2 mars, pour me dire qu'il avait reçu l'ordre de me rassurer pleinement et de m'affirmer que je n'avais rien à craindre.
» J'ai pourtant lieu de croire que l'on prépare à Rome un document sous forme d'allocution ou d'encyclique, où il sera question des idées modernes ou des libertés viodernes, et qui sera très certainement interprété par les lecteurs et adhérents du Monde comme une condamnation du Correspondant. Nous verrons quelle sera la nature de cette pièce quand elle aura paru. Comme de raison, nous nous y soumettrons avec un respect scrupuleux, comme je l'ai fait il y a trente-deux ans à l'encyclique Mirari vos. Mais on peut affirmer d'avance que, pas plus que cette encyclique, elle n'arrêtera le cours invincible des événements, et des conséquences qui découlent de ces événements, pour l'Église et la société. »
Voici une page de M. le Vicomte de Meaux qui résume le but que poursuivit à Malines l'illustre orateur et les pensées qu'il exposa au congrès.
1. Soutenus par le parti de l'opposition, ils avaient été élus sans difficulté. Montalembert, au contraire, à cause de ses sentiments religieux bien connus, avait eu contre lui le peuple et les tenants de la république.
2. C'est au milieu de tous ces chagrins qu'il faut vivre, qu'il faut mourir, et, ce qui est plus dur encore, qu'il faut garder le silence.