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les caractères, dire ce qu'on pensait de tel ou tel personnage. Celle qui, de préférence, se prononçait pour les causes vaincues et les héros malheureux recevait des éloges. Surtout on ne devait jamais trouver quelque chose d'ennuyeux ou de difficile : « Sachez, disait- il, que ces deux mots sont synonymes de niais et àe paresseux. Je ne permets pas qu'on les prononce devant moi. » Même de loin, il suivait les progrès de ses filles; il exigeait qu'elles lui écrivissent en anglais ou en allemand, et que leurs lettres fussent un compte rendu sérieux de leurs lectures et de leurs travaux.
» Avant tout Montalembert recommande à ses enfants le bon emploi du temps. Tîier le temps ! cela l'indigne à l'égal d'un sacrilège. Il veut que chaque heure, chaque instant de la journée soit rempli par une obligation ou un devoir. Il se soumet strictement lui-même à cette loi, et sa vie à la Roche est des plus réglées. Levé à sept heures, il se rend, malgré la distance et autant qu'il le peut, à la messe du village, puis, de retour au château, s'enferme dans sa bibliothèque jusqu'à midi. Pendant ce temps, il reste inabordable ; il compose les Moines d Occident, écrit ses brochures politiques; on lui apporte un volumineux courrier : il trouve le temps de répondre à toutes ces lettres — »
A la suite du déjeuner, pris en famille après cette rude besogne, Montalembert s'accordait une promenade. Cette distraction elle-même était loin d'être un temps perdu. Le grand homme devenait petit pour s'arrêter à considérer les diverses cultures, les progrès de la végétation et donner des ordres à ses ouvriers, au garde-forestier surtout, chargé de travaux dans lesquels le bon goût de son maître se révélait merveilleusement. Mais déjà les livres rappelaient Montalembert au logis; s'arrachant à ses charmants bosquets, il rentrait en toute hâte dans sa salle de travail et l'étude l'absorbait de nouveau pendant une ou deux heures. Enfin, après la récréation toute familiale qui suivait le dîner, après la prière récitée en commun à la chapelle, l'infatigable travailleur se remettait une dernière fois à son bureau et prenait sur son sommeil pour étudier ou pour écrire. Il n'était pas rare que sa veille se prolongeât jusqu'à une ou deux heures du matin. On avait beau le supplier de ménager sa santé, il répondait par une plaisanterie ou en citant quelque grand écrivain dont il suivait l'exemple. Nous devons ajouter que c'était à ces heures-là qu'il goûtait le plus de satisfactions intimes; ses facultés morales se délectaient dans ce commerce mystérieux avec ses auteurs favoris. « Que de fois, a-t-il avoué luimême à la dernière page de X Introduction aux Moines d'Occident, dans le silence des nuits, sous le toit du vieux manoir où j'ai écrit la plupart de ces pages, derrière les massifs in-folio où leurs actes ont été enregistrés par une laborieuse postérité, n'ai-je pas cru voir apparaître autour de moi tout cet
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imposant cortège des saints, des pontifes, des docteurs, des missionnaires, des artistes, des maîtres de la parole et de la vie, issus de siècle en siècle, des rangs pressés de l'ordre monastique ! Je contemplais en tremblant ces augustes ressuscites d'un passé plein de gloire méconnue. Leurs austères et bienveillants regards semblaient errer de leurs tombes profanées, de leurs œuvres oubliées, des monuments dédaignés de leur infatigable industrie, du site effacé de leurs saintes demeures, jusque sur moi, leur indigne annaliste, confus et accablé du poids de mon indignité. De leurs mâles et chastes poitrines j'entendais sortir comme une voix noblement plaintive : tant de travaux incessants, tant de maux endurés, tant de services rendus, tant de vies consumées pour la gloire de Dieu, pour le bien des hommes! Et pour prix, la calomnie, l'ingratitude, la proscription!... Oh! alors je sentais courir dans mes veines un frémissement d'ardente et douloureuse émotion. Je ne suis, leur répondais-je, qu'une pauvre poussière, mais cette poussière s'animera peut-être au contact de vos ossements sacrés. Peut-être une étincelle de votre foyer viendra-t-elle allumer mon âme. Je n'ai ])Our arme qu'une triste et froide plume, et je suis le premier de mon sang qui n'ait guerroyé qu'avec la plume. Mais qu'au moins elle serve avec honneur, qu'elle devienne un glaive à son tour!... »
Il est assez ordinaire que les érudits qui pâlissent sur les livres deviennent des gens peu sociables, sinon tout à fait misanthropes : Montalembert ne tomba jamais dans ce regrettable travers. A Paris, son salon restait constamment ouvert aux visiteurs, et que de personnages politiques y ont passé! Berryer, Villemain, Guizot, Odilon Barrot, le prince de Broglie venaient à l'envi former cercle autour de leur illustre collègue, devenu leur ami. Les anciennes luttes étaient oubliées; les adversaires d'autrefois étaient l'objet des plus cordiales sympathies. Une foule d'étrangers de distinction les suivaient. « On devine le charme et l'intérêt de pareilles réunions, remarque un Biographe : personne plus que Montalembert n'appréciait l'art si délicat et si français de la conversation et, entre tant d'hommes remarquables rassemblés dans son salon, il tenait sous ce rapport le premier rang. » A son tour, Montalembert était vivement désiré et accueilli avec une extrême complaisance dans les salons de la haute société parisienne. M'»e de Gontaut, M'"e de Forbin, la princesse Liéven, la duchesse de Galliera et bien d'autres briguaient l'honneur de le posséder : partout on l'écoutait comme un oracle.
A la campagne, le noble comte ne se tenait pas davantage à l'écart de ses voisins et des villageois de la région. Sans aucune fierté, il n'avait garde de paraître dédaigner leur société, si peu en harmonie qu'elle fût avec son caractère, ses goûts et ses profondes connaissances. Le curé de la paroisse éuit
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habituellement un de ses intimes; il abordait volontiers les ofens de la campagne et causait familièrement avec eux.
Grande était l'édification que l'illustre orateur donnait dans ces paroisses rurales à tous les habitants. Chaque dimanche il assistait aux offices; les fêtes étaient dignement solennisées par ses soins. D'une charité inépuisable, il avait une large aumône pour tous les quêteurs, souscrivait à toutes les œuvres utiles. Il recevait les pauvres au château, notamment le vendredi, et ne croyait pas s'abaisser en allant les voir à son tour, avec ses filles, dans leurs misérables réduits.
Ses résidences de campagne, Maîche et la Roche-en-Breny étaient toujours à la disposition de ses amis et plusieurs s'y réunissaient parfois à la grande joie du propriétaire. « Il y eut tel d'entre eux, raconte Mgr Ricard, qui, après avoir parcouru les devises et les emblèmes héraldiques qui couvrent les murs et les retombées du grand salon d'honneur, ne put s'empêcher de s'écrier : « Voilà bien tout un cours de morale! » D'autres aimaient mieux s'arrêter aux plaques commémoratives des messes célébrées par Lacordaire et par Mgr Dupanloup dans la chapelle, qui s'ouvre à la fois sur cette salle d'honneur et sur le salon voisin.
» Mais, je l'avoue, pour ma part, c'est dans son vaste et sévère cabinet de travail que je me suis tout particulièrement complu. Tout y est encore à la même place : le dernier journal que l'infatigable mourant a tenu dans sa main est resté là où il l'a laissé tomber, sur ce vaste bureau qui occupe et remplit le milieu de la salle. On y respire une atmosphère studieuse, recueillie, chrétienne, au milieu de ces épigraphes latines, de ces vers, de ces inscriptions à la fois si humbles et si fières. On aime à considérer le paysage de ce même balcon de granit, dont Lacordaire lui donna la poétique inspiration et qui surplombe le cours d'eau qui s'enfuit au-dessous avec une rapidité symbolique, comme pour rappeler à l'illustre malade le déclin de sa vie et la récompense prochaine.
» Un jour, ses meilleurs amis vinrent ensemble : Cochin, Foisset, le corrite de Falloux, avec l'évêque d'Orléans. Ils voulurent tous communier de la main du prélat, leur ami. Emu de ce spectacle, l'évêque prit la parole, et, avant de les communier, il laissa tomber de ses lèvres attendries une exhortation que Montalembert ne savait pas devoir être pour lui la dernière :
» — Messieurs, dit-il, je sens bien que, dans mon cœur, je vous donne un autre nom; mais il ne s'agit pas ici de moi qui ne suis rien. Il y en a ici un autre qui est tout; qui est au milieu de vous, et qui vous dit : Vous êtes mes amis... Oui, vous êtes mes amis, parce que vous avez persévéré avec moi dans les épreuves. Ma cause est la vôtre; vous avez combattu, vous avez supporté
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pour moi, depuis longtemps, aujourd'hui, toujours. Et celui qui est votre ami, messieurs, est aussi votre maître; et, comme me le disait hier l'un de vous, avec l'accent d'une foi profonde et d'une âme libre : il est, après tout, le seul maître...
» Puis il les exhorta à être patients, à être toujours pieux, unis à Dieu par la pensée et l'amour.
— Et que ce Dieu, s'écria-t-il en terminant, ce Dieu dont vous voulez être à jamais les vrais amis et les généreux serviteurs, vous bénisse, vous, vos amis, et toutes ces chères âmes qui vous entourent. »
Un écrivain de talent ('), qui s'est plu à esquisser le portrait de Montalembert, a recueilli sur l'homme privé certaines particularités aussi curieuses qu'édifiantes; nous reproduisons ces pages pleines d'intérêt.
« Montalembert, si Français par le génie, par la race, par le caractère, jose dire par les imperfections, a cependant quelque chose d'étranger qui se remarque à la prononciation, aux manières, à ces riens imperceptibles qui sont tout l'homme; il y a chez lui un certain mélange où entre de l'Anglais et de l'Allemand, sorte de teinte, de vernis qui colore et met en relief cette belle figure. C'est le double résultat de son origine et de son éducation. Né en Angleterre, d'une Anglaise d'un rang distingué et d'un émigré français qui avait servi dans les Indes, le comte Charles a gardé quelques restes de cet air britannique dans ses habitudes, dans son extérieur; comme à l'intérieur il conservait le respect, le culte un peu exagéré de la liberté et de l'hospitalité saxonnes. Élevé en Allemagne et en Suède où son père fut ambassadeur du roi de France, il y a pris la forte saveur d'érudition, l'infatigable poursuite des recherches, des faits, de l'histoire, des documents, des dates, qui donnent à ses œuvres un cachet si profond d'originalité.
» Ce qu'il sait est prodigieux : il parle et il écrit l'anglais, l'allemand, avec autant de perfection que le français; l'italien, l'espagnal, le polonais, le suédois lui sont familiers. Il est initié à toutes les finesses et à toutes les élégances du latin, et il le traduit avec un bonheur extraordinaire.
» Jamais M. de Montalembert ne prend de trêve : il ne sait pas se reposer, et ce qui, pour tout autre, serait un délassement, il a le secret d'en faire une occupation, une étude, presque un travail.
)) La contemplation pour lui n'est jamais stérile, il faut qu'elle soit féconde. Si j'osais, je dirais que son intelligence est un miroir d'Archimède qui ne reçoit les rayons du vrai, du beau et du bien, que pour les concentrer dans son foyer puissant et les renvoyer avec un éclat redoublé.