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CHAPITRE DEUXIEME

Vopagc De Charles De ffîontalembert en SucDe. — description pitroresQue. — entourant récit De la malaDie et De la mort De sa sceur, tiré De ses lettres à CornuDet. — Gn IrlanDe.

!E.s études de Charles de Montalembert sont terminées. Le 26 août 1828, il dit adieu à la capitale, appelé en Suède par son père, alors ministre plénipotentiaire à Stockholm. Cet éloignement de la France, mais surtout cet abandon plus ou moins complet de ses travau.x littéraires et philosophiques, lui fut très pénible. « J'ai tant travaillé, écrivait-il à Lemarcis, pendant ces derniers neuf mois, que mon cœur et mon esprit s'effrayent également de leur oisiveté future... Ma mère me parle de voyages à Pétersbourg et en Norwège. Je voudrais, pour ma part, que la Scandinavie et la Sarmatie fussent encore au pouvoir des Goths et des Huns inhospitaliers. On ne pourrait pas alors aller y perdre sa jeunesse. »

C'est encore dans la correspondance de Charles avec Cornudet que nous trouvons les détails les plus suggestifs et les plus pittoresques sur les étapes parcourues par le jeune voyageur et sur son séjour en Suède (').

« Je suis parti, lui dit-il, mardi matin, moins triste et moins accablé que je ne croyais devoir l'être... De Paris à la frontière, le pays est superbe. Un air de propreté et d'aisance règne partout ; les fortifications seulement me paraissent négligées. Après un bon déjeuner à Valenciennes, nous avons franchi la frontière, et les douaniers nous ont traités avec une complaisance inimaginable. On ne conçoit pas un pays plus beau et plus riche que celui de Mons à Bruxelles ; la France n'est rien en comparaison. On ne voit pas une maison, pas un homme qui ait la moindre trace de pauvreté. Le pays est français de langue.

I. Nous citons ces fragments sans reproduire les dates, afin de ne pas interrompre la narration.

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de cœur, de religion. Bruxelles est une ville délicieuse et ne diffère des villes de France que par la forme antique de plusieurs de ses maisons. Du reste, luxe, boutiques, hôtels, etc., c'est tout comme à Paris...

Depuis cinq jours la tête me tourne, grâce à ce maudit bateau à vapeur et aux courses innombrables que j'ai faites depuis que je suis ici. Imagine-toi, cher ami, que nous avons passé cinqiiante-huil heures sur ce bateau exécrable, au lieu de trente-six, durée légitime du passage : nous avions le vent directement contraire, et, la machine s'étant dérangée, il a fallu s'arrêter pendant ime nuit entière au milieu d'un roulis épouvantable. Je n'ai jamais été si malade de ma

La chute d'eau. (P. 40.)

vie, enfermé pendant quinze heures de suite dans une misérable couchette carrée, en forme de cercueil, trop courte pour que je puisse m'étendre, trop étroite pour que je puisse me remuer, enfin trop basse pour que je puisse même m'asseoir.M.deTallenay était couché au-dessus de moi dans un coffre semblable. Nous avions avec nous quinze Allemands qui fumaient insolemment, ce qui ajoutait à l'agrément de notre position, et un gros prince de Mecklembourg-Schwérin qui avait la goutte, et qui, trouvant que nous étions les seuls avec qui il pût s'associer, s'avisait de crier après nous pendant toutes ses souftrances. Tout cela au fond d'une cabine de quelques pieds carrés où l'on dînait, couchait, etc., et où il n'y avait point d'air. C'est affreux ; le souvenir m'en fait trembler, surtout quand je

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pense aux deux passages que j'ai encore à faire avant d'arriver à Goihembourg.

Je reprends mon voyage où je l'ai laissé, c'est-à-dire à Bruxelles. On y remarque l'hôtel de ville, bâtiment superbe, gothique ; la cathédrale, Sainte- Gudule, dont l'extérieur est médiocre, mais où se trouvent des vitraux peints de la plus grande beauté, et une statue ravissante de la Vierge ; le musée, où il y a peu de bons tableaux ; enfin, le château, qui est très mesquin, mais où il y a des tableaux admirables.

Nous avons traversé la Hollande dans une voiture détestable. La Hollande est un pays vraiment original, tout à fait différent de la Belgique et de la France. On ne peut se figurer, sans y avoir été, l'effet que produisent ces routes étroites et couvertes de gazon, ces innombrables canaux, ces champs et ces maisons environnés d'eau ou de marais, ces mâts de navires paraissant au milieu des arbres et des toits, et surtout cette propreté universelle : les Hollandaises lavent leurs maisons à l'extérieur depuis le matin jusqu'au soir. Je n'ai jamais vu de pays plus riche que le royaume des Pays-Bas : depuis Mons jusqu'à Amsterdam, pas une seule chaumière délabrée, pas un seul mendiant. J'ai malheureusement traversé la Hollande beaucoup trop vite, étant forcé de m'embarquer sur ce maudit bateau le 31 ; je n'ai pu bien voir qu'Amsterdam. Hambourg, où je passe quatre jours, est une assez vilaine ville ; mais on l'embellit beaucoup, et ses promenades sont charmantes. Rien de plus beau que les environs ; je ne connais pas de point de vue plus frappant que celui que l'on voit du haut des coteaux qui dominent l'Elbe. Les riches Hambourgeois ont tous des maisons superbes sur ces coteaux. On voit dans deux villages voisins le tombeau de Klopstock, le Milton des Allemands, et les chênes sous lesquels composait Biirger, leur Béranger.

On est ici au centre des nouvelles ; il y a de grands établissements, dans le genre du café Lloyd de Londres, où se trouvent tous les journaux du monde. J'y ai lu ceux d'Angleterre ; j'ai remarqué un discours admirable du fameux Shiel, prononcé dans une assemblée de catholiques présidée par l'oncle de Scully, notre camarade de Sainte- Barbe...

. — C'était hier dimanche ; c'est le troisième que je passe à Copenhague sans assister à la sainte messe. Si tu savais, bon ami, combien je suis affligé de cette privation, combien elle me fait sentir l'amertume de mon exil! C'est alors que je me rappelle avec une tristesse mêlée de joie ces délicieux saluts de Sainte-Geneviève, ces communions où l'amitié venait au secours de la piété, et cette dernière matinée où, agenouillés devant le même autel, nous avons prié l'un avec l'autre et l'un pour l'autre.

De Hambourg, j'ai été à Lubeck (où j'ai trouvé une église admirable, ornée

Cljapitrc î>cii):icinc 39.

comme les églises catholiques, car les luthériens n'y ont détruit aucun ornement ecclésiastique), et de Lubeck par Eutin et Ploen à Kiel, où je me suis embarqué. Mon voyage dans le Holstein m'a enchanté. Je n'ai pas la place ni le temps d'en faire une description détaillée ; je te dirai seulement que je n'ai jamais vu de pays plus agréable, plus varié, plus satisfaisant, enfin où j'aimerais mieux vivre. La profusion de lacs et de forêts qui le couvrent lui ont prêté un double charme à mes yeux ; je ne connais rien de plus beau que le lac de Ploen. Nous avons été reçus à merveille chez un des seigneurs du pays, M. de Plessen. De Kiel à Copenhague, la navigation est attrayante à travers les délicieuses îles de l'archipel danois ; la Baltique est tranquille et pure comme un grand lac. Le seul désavantage de ce beau pays est le despotisme du roi de Danemark, qui méconnaît les anciennes constitutions du Holstein et écrase le [)euple d'impôts.

Copenhague est une ville superbe, mais triste et froide. Nous avons déjà vu des musées d'antiquités runiques et Scandinaves vraiment très curieuses et qui prêtent à de graves réflexions philosophiques. Il est bien difficile de nier une civilisation antérieure à la nôtre dans ces pays prétendus barbares.

Après avoir visité à Copenhague, avec le plus grand soin et la plus grande facilité, les musées d'antiquités Scandinaves, la galerie de tableaux, l'arsenal, les chantiers, etc., qui sont fort soignés, mais sur un pied peu considérable, enfin les châteaux royaux et les jDarcs des environs, nous sommes partis le 18 pour Elseneur, en passant par Niedrichsborg, un des châteaux les plus curieux de l'Europe, situé au milieu d'un lac, avec une chapelle où les rois de Danemark sont couronnés. A Elseneur nous avons visité la pittoresque forteresse de Kronborg, qui commande le Sund. Le soir du 19, nous nous sommes embarqués sur un bateau à vapeur pour Gothembourg. La traversée a été délicieuse ; il faisait un clair de lune charmant. Couché sur le pont, j'ai cherché à dissiper mes inquiétudes de l'avenir. Mais pour moi il est dans le souvenir du bonheur même quelque chose de triste et de décourageant, et l'idée qu'il ne reviendra plus obscurcit à mes yeux tous les plaisirs qu'on éprouve en retraçant son image.

De Gothembourg, la seconde ville de Suède, fort jolie et située au milieu des rochers, nous avons été à Trolhaetta, le long de la rivière de Gotha. Ici tout fut nouveau pour moi. La nature, au lieu d'être molle et ondulée comme dans les campagnes du Holstein ou de la Zélande, est âpre et sauvage. D'immenses rochers, entièrement dépouillés ou couverts de pins, forment le principal trait du paysage de cette partie de la Suède. Souvent cependant ils offrent un contraste achnirable avec de vertes prairies, des collines boisées-

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qui paraissent par intervalles comme pour rappeler au voyageur le souvenir du pays qu'il vient de quitter. Du reste, j'avoue que les bords de la Gotha ont été à mes yeux la plus belle partie du voyage. A Trolhaetta, près de Wenersborg, j'ai admiré les fameuses cataractes composées de six chutes d'eau successives, partagées, par des îles où jamais mortel n'est entré, et dominées par des rocs taillés à pic. Leur ensemble forme le spectacle le plus imposant que j'aie vu de ma vie. Jamais la grandeur de Dieu dans ses œuvres ne s'est manifestée à moi avec plus de force. Comme ces cataractes interrompent la navigation de la Gotha, on a creusé à côté, dans le roc, un canal avec des écluses magnifiques : l'art semble vouloir rivaliser avec la nature.

De Trolhaetta nous sommes venus ici à petites journées, en passant par Wenersborg, Lidkopin, Mariestad et Hofva, et en visitant l'entrée du canal de Gothie, magnifique ouvrage destiné à réunir la Baltique à la mer du Nord et faisant communiquer les lacs Wener et Wetter. On voyage à merveille en Suède : les routes et les chevaux sont excellents. Mais il ne faut pas s'attendre à être bien logé ni nourri ; il n'y a presque point de villes et point de villages ; car, dès qu'un endroit a cinq cents âmes, on l'appelle ville. Orebro, une des principales villes du royaume, n'en a que trois mille cinq cents. Les campagnes de Suède, qui plaisent d'abord par leur nouveauté, deviennent ensuite monotones, à cause de la profusion des lacs et des forêts. Elles sont d'ailleurs presque sans population, et par conséquent sans culture... » — Je suis assez bien ici sous le rapport moral, à l'ennui près. Je travaille six à sept heures par jour, ce qui est bien différent de quinze heures de Sainte- Barbe. Je me promène un peu à pied et à cheval, et beaucoup en voiture, ce qui m'ennuie mortellement. Je vais et j'irai heureusement très peu •dans le monde, et après une lutte vigoureuse, j'ai obtenu de ne pas être présenté à la cour, si ce n'est comme simple bourgeois et en visite du matin. Ce dernier point est de la plus haute importance : car ici on vous invite si souvent à la cour qu'on n'y tient plus. Le matin jusqu'au déjeuner et le soir depuis neuf heures jusqu'à minuit, je travaille fort à mon aise. Le matin je m'occupe de la philosophie, que j'étudie avec ardeur et dont les commencements ne sont pas trop difficiles ; le soir j'étudie en détail l'histoire du Nord ; l'après-midi, je réserve le temps que je puis attraper à la correspondance, à la lecture de quelques poésies allemandes et à des études statistiques et politiques.

Tout cela est peu suivi, peu réglé, cher et bon ami, je ne me sens pas cette énergie, cet amour du travail dont le seul souvenir a consacré à mes yeux la cellule étroite de Sainte-Barbe. D'ailleurs je sens bien, comme tu me l'as dit

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