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vingt fois, que l'on ne travaille pas bien seul, c'est-à-dire quand après l'étude on ne trouve personne à qui l'on puisse rendre compte des résultats de ses lectures et communiquer ses émotions.
J'ai communié il y a huit jours ; j'ai bien prié pour toi, pour mes amis vivants et défunts. Je tâche surtout de me familiariser avec l'idée de la mort,
persuadé comme je le suis que ma vie ne sera qu'une longue série de désappointements. Mais quand je me vois niché dans la tribune de France à la chapelle, et quand je songe à ces chants, à cette obscurité ravissante de Sainte-Geneviève, à cette chapelle de Saint-Germain-des-Près où nous avons entendu la messe pour la dernière fois ensemble, à ces saintes émotions de l'amitié ressenties au pied des autels, à ces précieux conseils de l'abbé Busson,
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à ces visites charitables consacrées par l'union des cœurs ; quand je songe à toutes ces privations, au temps considérable qu'elles doivent durer encore, alors une tristesse immense s'empare de moi... »
Comme il le dit lui-même, Charles de Montalembert eut beaucoup à souffrir durant son séjour en Suède : solitude morale, ennui, mélancolie, regrets de tout ce qu'il avait laissé à Paris, c'était plus qu'il n'en fallait pour assombrir son horizon. Il dut paraître dans les salons, et même à la cour du roi Bernadotte : toutes ces réunions cérémonieuses lui causaient un insurmontable dégoût. Il lui en coûtait aussi de vivre dans un pays infecté par l'hérésie. Aussi se rapprochait-il irrésistiblement du petit nombre de Suédois restés fidèles au catholicisme ; il se plaisait à aller prier dans leur pauvre église, à s'entretenir avec eux, à leur rendre service. Plus tard, il se souviendra de ces pieuses relations et il écrira dans l'Avenir :
« Il ne reste plus en .Suède qu'environ trois cents catholiques, débris cher et sacré de toute une nation, germe immortel que la main de Dieu a gardé libre et pur à travers des siècles de persécution et de mépris. Ils ont pour jjontife un vieillard étranger et solitaire ; jDour temple, une vieille salle abandonnée et humide, dans un des faubourgs de Stockholm. Ils sont tous pauvres, presque tous pêcheurs ; et tandis que toutes les familles riches et aisées du pays abandonnaient à l'envi, et sans e.xception, le culte de leurs pères. Dieu se réfugiait parmi ces pêcheurs, comme autrefois il alla chercher au bord de la mer Morte les pêcheurs de la Galilée... Un prêtre français, e.xilé pour la foi dans sa jeunesse, est commis à la garde de ce précieux bercail. »
Rester inactif eût été impossible à la nature ardente de Charles de Montalembert, à sa passion pour le travail. Il rencontra un prêtre qui le guida dans les études philosophiques, l'abbé Studach, et il fit de rapides progrès sous sa direction. Dédaignant bientôt la philosophie de Victor Cousin, qui avait cherché par tous les moyens possibles à le gagner à son superficiel système d'éclectisme, il entama dans sa correspondance avec Cornudet d'intéressants échanges de vues sur ces questions pleines de charmes pour les deux amis.
«Je dois blâmer, lui écrivait-il, la méthode que tu suis dans tes discussions avec N***. Il arrive chez toi décidé à n'employer que les armes de sa prétendue raison ; et toi, au lieu de répondre à cette méthode e.xclusive par un attachement également exclusif au.x armes de la foi, tu quittes ton terrain pour aller te mettre sur le sien, et tu prétends défendre nos augustes mystères avec la froide et incomplète analyse qu'il emploie pour les attaquer. Quand on entame une discussion avec un rationaliste pur, on se fait pour ainsi
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dire purement crédule. De cette manière-là, il ne peut y avoir rapprochement sans concessions de part et d'autre : l'un sera forcé de reconnaître que la foi est, après tout, un besoin, une puissance dont il faut tenir compte ; et l'autre accordera volontiers au raisonnement une influence souveraine sur les choses qui sont de son ressort. Avec ceux qui sont assez aveugles pour méconnaître toute autre puissance que celle de leur intelligence imparfaite, à laquelle ils prostituent si insolemment le nom de raison, il n'y a pas moyen de discuter. Il faut qu'ils se convainquent par eux-mêmes de leur téméraire absurdité ; et^ s'ils ne sont pas bien coupables ou bien malheureux, la voix de la vraie raison, cet écho de l'autre vie qui retentit de temps en temps dans les âmes pures et humbles, se fera aussi entendre à eux.
» Pour en revenir à toi, tu as l'air de te plaindre, et tu dis que tu es mécontent de toi-même, parce que tu as été forcé d'avouer que tit croyais ce que iu ne comprenais pas. Mais, mon Dieu ! en es-tu donc encore à ignorer ce qui constitue vraiment la foi comme vertu chrétienne? N'est-ce pas justement cette incompréhensibilité qui fait le mérite de la foi, qui fait de la foi la vertu la plus sublime et le sacrifice le plus digne de Dieu? Aurai-je quelque mérite à croire au dévouement de mon ami, si j'ai en mains les preuves de cette fidélité et de ce dévouement ? Tu te plains de ce qui t'ennoblit ; tu voudrais changer la foi divine en conviction mortelle. Ah ! mon ami, n'oublie donc pas, au milieu de tes études terrestres^ la suprématie de cette vertu qui est la marque de ton origine céleste et qui nous prépare à la vraie science. Avant de vouloir faire de la science sur la religion, enferme-toi dans ta foi comme dans une forteresse imprenable. Si une curiosité légitime, le désir d'exercer tes facultés ou de servir tes semblables égarés, t'entraîne hors de la foi pour t'attirer sur le domaine de la science, ou du moins pour te faire chercher le point de réunion de ces deux puissances, n'oublie jamais que ce n'est là que du superflu, qu'un travail noble et fertile, il est vrai, mais qui, étant nécessairement borné à un petit nombre d'individus, ne peut être indispensable à l'homme. Au moindre doute, à la moindre hésitation que t'inspire la philosophie, réfugie-toi dans ta forteresse, et repose-toi des fatigues de la science mortelle dans les jouissances inaliénables d'une foi humble et silencieuse.
» Ce sujet est si fécond, il est tellement l'objet de toutes mes méditations qu'il m'est impossible d'en parler sans donner dans des longueurs interminables... »
Voilà, il faut le dire, de bien belles paroles qui méritent toute l'attention des jeunes lecteurs.
Cette étude si aride de la philosophie n'avait certes pas pour résultat de dessécher le cœur de Charles de Montalembert. Toutes les saintes affections y
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étaient vivaces ; celle qu'il portait à sa sœur Élise prit un caractère d'intimité tout nouveau, et ce fut pour le généreux jeune homme l'occasion d'une cruelle épreuve, car cette sœur si tendrement aimée n'avait plus qu'un petit nombre de jours à passer sur la terre. Le journal de Charles fait souvent mention du nom d' Elise et révèle les admirables délicatesses de son amitié pour sa sœur, mais c'est encore dans ses lettres à Cornudet qu'on trouve exprimées avec le plus de vivacité toutes les émotions par lesquelles il passe jusqu'au moment de la catastrophe, ses pressentiments, ses craintes, ses terreurs, ses angoisses, son immense chagrin.
« Stockholm, I"' vtai 182g. — Il faut que je t'entretienne maintenant, cher et meilleur ami, d'un bien triste sujet, dont j'aurais dû te parler il y a longtemps ; mais, tu dois le savoir, il y a des malheurs qui arrivent d'un pas si lent et si sûr, qu'ils paraissent faire partie de la vie journalière. Quand la réalité devient toutefois trop visible, alors on la fuit et on craint de l'empirer en s'appesantissant sur elle. Tout cela m'a empêché de te parler auparavant d'un objet qui depuis longtemps m'afflige, le dépérissement moral et physique de ma sœur. Je dis moral : car, s'il ne s'agissait que d'une pâleur continuelle, d'une maigreur toujours croissante, d'un épuisement et d'une faiblesse générale, je pourrais encore attribuer ces symptômes, qu'elle a au plus haut degré, à l'influence pernicieuse du climat, et surtout à l'âge où elle se trouve maintenant. Mais, cher ami, ce n'est pas tout : elle semble dévorée d'une indifférence générale, elle ne s'anime ni ne s'enthousiasme pour rien. Tout l'ennuie, tout lui pèse... Vois, cher ami, vois encore une fois combien Dieu est juste dans la répartition des biens et des maux de ce monde, combien les brillantes espérances que mes amis et moi nous ne concevons que trop facilement sur mon avenir seront toujours obscurcies par ces douleurs domestiques.
» Stockholm, ^ juin 182c. — Cher, très cher ami, c'est à peine si j'ai le courage de t'écrire, tant je suis accablé, tant je suis découragé, abattu par le poids d'un malheur d'autant plus cruel qu'il était totalement inattendu. L'état de langueur de ma sœur continue sans s'améliorer le moins du monde ; au contraire, elle va plus mal, car elle refuse de prendre les remèdes qu'on lui prescrit et ne veut rien manger. Il est donc impossible que son dépérissement n'augmente pas chaque jour. Mon père et ma mère sont naturellement plongés dans la plus cruelle inquiétude ; ils n'ont pas beaucoup de confiance dans les médecins d'ici, et le climat leur paraît avoir beaucoup contribué à la maladie de ma sœur. Il s'agirait de la mener à Copenhague pour changer d'air, pour y consulter un médecin célèbre et pour y attendre l'arrivée de mon père, qui ne pourra partir qu'au mois d'octobre. J'ai à peine besoin de te dire que je suis absolument
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nécessaire à l'exécution de ce dernier projet, que je ne saurais me résoudre à abandonner la famille dans le triste état où elle se trouve.
» Eolskulle, près Stockholm, ij jtiin 182g. — D'affreux pressentiments remplissent mon âme : depuis quatre ou cinq jours, je suis poursuivi de l'idée que cette jeune et charmante enfant est aussi une de ces émanations célestes destinées seulement à apparaître sur la terre, sans avoir le temps d'y connaître le bonheur par elles-mêmes, ni de rendre heureux ceux qui les entourent. J'espère et je prie Dieu de nous épargner ce cruel châtiment ; mais j'avoue que rien ne me rassure. L'influence de la maladie sur son moral est surtout affligeante et m'ôte à moi ma dernière consolation. Un silence froid et morne est son maintien ordinaire... Je dois avouer que les heures qu'elle a passées à Eolskulle lui ont fait un bien sensible. Je profite de ce changement pour m'étourdir encore sur le malheur qui nous menace, et pour consacrer à répondre aux sujets divers de tes deux dernières lettres les pages suivantes, peut-être les dernières que je pourrai t'écrire d'un ton tranquille...
» Eohkjille,! 6 juillet 182g. — Lundi dernier, cher ami, vers le soir, mon père et ma mère firent sortir ma sœur en calèche ; il faisait un temps superbe. Je gardai la maison pour attendre le médecin. Ils restèrent longtemps, bien longtemps, à ce qu'il me semblait... Mais quel terrible retour ! ma sœur avait eu une attaque nerveuse pendant sa sortie et avait manqué se trouver mal. Le mouvement seul de la voiture lui était devenu insupportable ; et ainsi nous nous sommes trouvés tout à coup privés de notre seule espérance, du seul remède qui nous restait à essayer, le voyage.
Nous reçûmes peu après la visite du meilleur médecin de la Suède, I\L de Rosenschiœld, qui se trouve par hasard à Stockholm. Le silence qu'il garda, après avoir attentivement examiné la malade, suffisait pour nous ôter tout courage. 11 avoua tout haut que le cas était grave et dangereux, et quand je lui parlai confidentiellement, il n'eut d'autre consolation à me donner que ces tristes paroles : « 11 n'y a pas encore de symptôme mortel... » Dès que la fièvre sera déclarée, tout est perdu, et depuis lundi nous ne pouvons nous dissimuler que tout accélère son arrivée : faiblesse toujours croissante, migraine I)erpétuelle, agitation redoublée dans le pouls.
Ah ! mon ami, si toutes ces souffrances devaient aboutir à une guérison, quelque tardive qu'elle fût, il y aurait au moins quelque soulagement pour ceux qui sont condamnés à en être les spectateurs ; on pourrait se dire que Dieu châtie ceux qu'il aime, que ces longues afflictions étaient du nombre de ces bénédictions morales qui assurent un heureux avenir, ou qui nous montrent une Providence indulgente. Mais souffrir tant et si longtemps pour mourir,.
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rester pendant sept mois étrangère à toutes les joies, à toutes les distractions du jeune âge, voir s'anéantir graduellement et ses forces physiques et ses émotions morales, être dévorée par un mal qu'on ne sait pas décrire et dont les progrès, pour être plus lents et plus imperceptibles, n'en sont que plus sûrs, et tout cela pour finir par laisser sa poussière à cinq cents lieues de son pays et dans une terre totalement étrangère, où rien ne vous enchaîne et ne vous attache : voilà un malheur comme on en voit peu et voilà quelle est la destinée de ma sœur !...
» Eolskulle, 2 j juillet 1S2Ç. — Je me doutais bien peu, cher ami, lorsqu'il y a huit jours je t'écrivais dans toute l'amertume de mon cœur, qu'aujourd'hui notre malheur ne serait pas encore accompli. Il est vrai cependant que nos craintes, notre triste certitude ne se sont pas encore réalisées. Dieu tient encore suspendu sur nos têtes le coup terrible qui nous menace. Chose étrange et presque miraculeuse ! le jour même oij notre médecin ordinaire, le docteur Retzius, annonça à mon père qu'il n'y avait plus d'espoir, ce jour-là le mal cessa d'empirer et n'a pas empiré depuis. Il n'y a là, à mon avis, rien de rassurant : car il semble que la Providence veuille jusqu'au dernier moment se jouer de la prévoyance humaine et nous montrer qu'après avoir passé d'erreur en erreur et d'illusion en illusion sur le compte de cette terrible maladie, nous nous trompons encore en n'envisageant que le pire. D'ailleurs, on ne peut pas dire qu'il y ait du mieu.x : la fièvre s'est déclarée ; mais M. Rosenschiœld n'y voit pas un symptôme aussi dangereux que M. Retzius. La faiblesse générale s'est beaucoup augmentée, et maintenant ont disparu les dernières traces de cette gaieté, de cette confiance, de cette affection expressive dont la diminution graduelle avait annoncé le funeste dépérissement de ma sœur et qui m'avaient tellement rassuré lorsque je les vis reparaître vers le commencement de ce mois... Toutefois nous voulons profiter de cet état stationnaire pour tenter la seule chance qui nous reste, le départ. Dieu sait comment il pourra s'effectuer, ni si nous pourrons seulement faire une heure de chemin ; mais, quoi qu'il en soit, ce départ est fixé au 4 du mois prochain. Nous irons par bateau à vapeur jusqu'à Nordkœping, peut-être jusqu'à Westerwik, peut-être même, si la pauvre enfant peut supporter le mouvement de la mer, jusqu'à Greifswalde, en Poméranie.
Du reste, je dois le dire, si j'ai eu quelques moments, quelques heures même de découragement complet, je n'ai jamais pu me décider à désespérer entièrement et sans cesse de cette jeune fille que j'avais vue si pleine de force, de vie, et dont l'existence me paraît, même maintenant, retenue par je ne sais quel lien mystérieux. Tant que je la verrai devant moi, tant que je pourrai la
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contempler, lui serrer la main, malgré son silence, sa langueur, son indifférence, la décomposition de ses traits, la tristesse de toute sa longue et pénible journée, je ne pourrai me dire que c'est une enfant perdue. L'espérance n'est pas chez moi une vertu, pas même une consolation ; c'est un instinct involontaire.
Il y a quelques jours qu'on lui a coupé sa longue et superbe chevelure. Elle en était fàère et avec raison ; mais elle l'a vue tomber avec la plus parfaite indifférence. Tu dois concevoir, cher et tendre ami, combien de tristes et déchirantes réminiscences ce spectacle a dû faire naître dans mon cœur. Je me la suis rappelée telle que je l'avais vue pour la première fois à Stockholm, telle qu'elle était quand elle me reçut sur le seuil de cette maison où m'attendait tant de douleur. Si tu .savais, ami, quel effet elle avait produit ici, combien on avait été frappé à Stockholm de cette beauté si intelligente et si distinguée, de ce tact prématuré, enfin de cette élégance morale et physique qui était son partage! Et maintenant, ô Dieu, quelle ruine ! Pauvre enfant ! Même au milieu de son passé le plus brillant, je me souviens d'une certaine mélancolie dans le regard, d'un certain embarras dans le maintien, qui aurait dû nous faire pressentir l'avenir.
Ce qu'il y a d'admirable en elle, c'est le courage, la résignation angélique dont son existence entière est la preuve. Maintenant, elle commence à s'instruire du danger où elle se trouve, et sa tristesse habituelle s'en est accrue. Mais jusqu'à présent pas une plainte sur la déplorable année de souffrances qu'elle a endurée, pas un mouvement de désespoir ou de dépit. Dieu en soit béni !
» Nordkœping, 1 1 août iS2g. — Nous voilà, mon ami, dans cette misérable et triste ville, qui est cependant la troisième de la Suède. Depuis trois jours •notre traversée sur le bateau à vapeur de Stockholm à Nordkœping par le canal de Sœdertelje a été terrible pour ma pauvre sœur. Depuis son arrivée ici, elle a été en proie à des souffrances continuelles : une faiblesse poussée au dernier point ; toujours moins en moins de nourriture, et, pour comble de malheur, un découragement complet sur son état, et quelques expressions d'un désespoir à peine dissimulé. Elle est vraiment au plus mal, et cependant il faut lui faire continuer son voyage. Puisque nous avons tant fait que d'abandonner Stockholm, il faut bien tâcher de la conduire plus près du sol de la patrie, le seul sur lequel elle pourrait se rétablir, si l^ieu, par un vrai miracle, ne laissait pas s'accomplir le malheur que chaque jour rend plus évident. Mais ce ne peut être qu'un miracle : car tout secours humain ou naturel est impossible, et le docteur Rctzius, qui nous accompagne, nous répète toujours qu'il n' y a plus d'espoir. Mon père et M. de Tallenay, qui étaient venus avec nous jusqu'ici.
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nous quittent pour retournera Stockholm dans quelques heures, et nous partons- [lour continuer notre route vers le Midi.
» Mjœlby, 12 aoi'it 182c. — Encore une journée finie, cher ami ! mais quelle journée ! quel long supplice que ce voyage ! Aujourd'hui nous n'avons pu faire que six à sept lieues de France, et ma sœur a été plus malade que jamais. En arrivant ici, dans un misérable hameau, où nous n'avons pour gîte qu'un affreux cabaret plein de paysans ivres, nous avons eu la scène la plus terrible. Elise nous a appelés auprès de son lit, et nous a dit, au milieu de larmes abondantes, que tout était fini ; qu'elle voyait bien que la médecine ne pouvait plus rien ; qu'elle allait mourir. Puis elle nous a distribué divers petits objets ; enfin c'était une véritable anticipation de sa dernière heure, comme une répétition de la catastrophe qui devient de jour en jour plus inévitable. Peux-tu concevoir un moment plus terrible, plus désolant? Il nous a fallu une force surhumaine pour surmonter et cacher notre émotion. Nous avons fait tout au monde pour la calmer, pour la rassurer ; et, après de longs efforts, nous avons enfin réussi : ce n'était, Dieu merci, qu'une attaque de faiblesse et de mélancolie, résultat de la fatigue du voyage. Mais quel moment ! quel contraste ! Un lit de mort dans une chambre, des ivrognes et des chants grossiers dans l'autre ! Non, de ma vie, je n'oublierai l'angoisse de ce moment...
» Greiina, sur le lac Wetter, ij août 1S2Ç. — Ma sœur est toujours fort mal. Nous avons fait aujourd'hui une forte journée pour elle : quinze lieues. Elle a eu de fréquentes attaques, des attaques qui nous déchirent le cœur et qui achèvent de ruiner les débris de ses forces... Elle est mourante, pas encore à la dernière extrémité, c'est tout ce qu'on peut dire. Et conçois-tu la nécessité de voyager dans un pareil état, au milieu d'un pays sans vivres, sans ressources,, et où l'on est obligé de commander chevaux et logement un ou deux jours d'avance, sans prendre en considération quelconque l'état de la malade et son changement continuel ."^ Ici nous sommes dans un endroit charmant pour le site, mais où il n'y a pas de quoi manger. Mon ami, il y a des moments où je sens mon cœur défaillir... Je n'ai d'autre ressource que de me dérober âmes propres pensées, en me livrant à des occupations matérielles, à de chétifs intérêts du moment...
» Markaryd, 18 aoiit 182g. — Très cher ami, nous faisons toujours huit à dix lieues par jour, dans un pays atroce, où il n'y a ni villes, ni bourgades, ni bureaux de poste. Un temps affreux nous a poursuivis depuis le lendemain de notre départ de Stockholm. Tous les malheurs, toutes les contrariétés qui peuvent arriver aux voyageurs, ont été notre partage. J'avais d'abord pensé à t'écrire tous les jours quelques mots ; mais j'y ai bien vite renoncé, d'abord
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parce que je n'en aurais pas eu le temps, étant obligé d'écrire tous les jours à mon père, et puis parce que ce n'eût été qu'une répétition par trop uniforme des mêmes plaintes, des mêmes ennuis. Rien ne change dans notre triste existence...
» Ystad, 2j aoi'U 1S2Ç. — Que je te conte à la hâte ce qui s'est passé ces jours-ci. Rien d'important, rien de changé : toujours temps affreux, routes détestables, auberges dégoûtantes, Élise au comble de la souffrance et de la faiblesse... Mais, arrivés ici, où nous nous reposons trois jours, un symptôme favorable s'est manifesté : elle a demandé à manger, et, pour la première fois depuis trois mois et demi, elle a avalé quelque chose de solide. Elle n'est pas mieux, elle est même plus faible qu'à son départ de Stockholm ; mais cette victoire remportée sur une répugnance si invétérée est immense. Mon cœur s'est immédiatement rouvert à l'espérance ; je suis fatigué du désespoir ; je veux espérer, je veux me confier en l'avenir, dussé-je être accablé par un nouveau coup du ciel, par une troisième rechute. Malheureusement, le terrible passage de la Baltique est là pour détruire tout le faible mieux qui aurait pu reparaître...
» Greifswalde, 26 août 182c. — Nous avons eu, mon ami, le plus terrible passage que l'on puisse imaginer : vingt-quatre heures en mer par un orage complet, et douze heures échoués sur un banc de sable à l'entrée du port ; tout cela par une pluie battante et sans provisions. Dieu ne nous épargne aucune épreuve ; puisse-t-il, en considération de tous ces malheurs minimes, nous délivrer d'une catastrophe réelle! Il y avait de quoi faire périr ma sœur sur-lechamp. Grâce au ciel, elle n'a aucun nouveau symptôme plus fâcheux...
» Steiiin, ji août 182c. — Je m'imaginais follement, cher et meilleur ami, qu'en mettant le pied sur le sol prussien, une partie de mes épreuves disparaîtrait et que je recommencerais à éprouver un peu de paix et de repos. C'était une espérance que je n'avais dite à personne, que je me cachais presque à moimême, mais qui existait toutefois ; et en la voyant périr à son tour, j'ai appris combien elle était forte et enracinée dans mon cœur ; elle aussi a été amèrement trompée. La Poméranie me rappellera, s'il est possible, de plus tristes images que la Suède.
Pour commencer par les moindres misères, nous avons eu un temps atroce, un de ces temps qui décomposent l'existence, qui ruinent et abîment tous les projets, et qui, dans la position où nous nous trouvons, ajoutent cruellement à nos ennuis. Puis il a fallu traverser un pays aussi désert et aussi monotone que la Suède méridionale, et le traverser au pas, oui, au pas : car les routes y sont si détestables, si sablonneuses, que l'on n'y fait qu'une lieue par heure. Enfin mille autres épreuves sont \enues nous assiéger. A les raconter, elles paraissent
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chétives ou ridicules ; mais quand on en a été la victime, on est tout étonné de la manière extraordinaire dont elles enveniment les plaies les plus profondes du cœur.
Quant à notre pauvre malade, elle n'a pas changé ; elle continue à grignoter quelques aliments, sans en prendre assez pour se soutenir. Le médecin la croit mieux, et il y a quelques symptômes que l'on peut, sans trop de présomption, regarder comme favorables ; mais ce mieux n'a rien de positif, rien de consolant, car il est imperceptible et n'exerce aucune influencesur son genre de vie... Dans les moments de crise, pour les grandes occasions, telles que la séparation d'avec son père, l'embarquement sur le bateau à vapeur, etc., il semble que la Providence lui accorde des grâces toutes particulières, tant son calme est admirable, tant son sang-froid est parfait ; mais dès que nous reprenons le cours de nos misères habituelles, alors elle retombe dans un état désespérant de langueur, de faiblesse, d'abattement. C'est là ce qui use sa vie et la nôtre ; c'est là ce qui nous empêche de jouir d'un instant de repos ou de confiance ; c'est là ce qui me rend peut-être ingrat envers la Providence, tandis que je devrais être prodigue de reconnaissance pour le bienfait signalé qu'elle nous a conféré en nous permettant de l'amener en vie jusqu'ici, de faire avec elle deux cent cinquante lieues sur les six cent cinquante qui composent notre voyage... Je sens que mes forces morales décroissent chaque jour, et que toutes mes bonnes qualités s'annulent graduellement.
")> Besançon, 2 octobre 182c. — Cher ami, ma sœur est toujours déplus en plus mal ; chaque jour sa vie devient plus inconcevable : c'est à la fois un miracle et un supplice. Elle ne mange plus rien ; elle perd peu à peu l'usage de la parole ; enfin, depuis Strasbourg, elle est à l'agonie. Le duc de Rohan, archevêque de cette ville, qui nous a comblés d'attentions et de bontés, a eu un instant l'idée de l'administrer aujourd'hui ; mais il a été obligé d'y renoncer, attendu l'impossibilité de lui faire avaler l'hostie...
A Lyon, nous irons faire un pèlerinage à Notre-Dame de Fourvière pour obtenir son rétablissement, ou du moins une douce mort pour elle !
Ce matin, j'ai été à une messe dite par le duc de Rohan ; j'ai vu communier des militaires avec la plus grande ferveur. J'ai relu tous les beaux chapitres de X Imitation <\w<t tu m'as indiqués. Je me suis surtout arrêté à ce verset : « Donnez-moi un peu de relâche, afin que je puisse respirer dans ma douleur, avant que j'aille en cette terre ténébreuse, couverte de l'obscurité de la mort. » Quant à la résignation, je n'en ai pas, je n'en aurai jamais.
Bon ami, je t'écris au milieu d'un bruit affreux ; j'oublie tout ce que j'avais à te dire, et cependant il me reste à te dire quelque chose que je n'ose pas appeler
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une bonne nouvelle, parce que je suis encore persuadé qu'elle ne se vérifiera pas. Si une fois nous venons à bout de nous revoir, ne fût-ce que pour un instant, le charme serait rompu, et je commencerais à espérer. Nous comptons partir demain pour Lyon et y arriver mardi soir 5 octobre. Nous descendrons à \ Hôtel de l^ Europe, place Bellecour. Mais mille choses peuvent nous retenir en route et même retarder notre départ d'ici ; de sorte qu'il faut te résigner à nous attendre deux ou trois jours. Dans tous les cas, nous ne pouvons arriver avant mardi soir ou mercredi matin, et nous aurons mille embarras au moment de l'arrivée, qui m'empêcheront de te voir à mon aise. Nous resterons sûrement deux jours. Mais non, cela ne se peut pas, nous ne nous reverrons pas ! Ma mère parle d'aller à Genève consulter un fameux médecin et entrer en Italie par le mont Cenis.
» Besançon, j octobre 182g. — Mon ami, mon meilleur, mon bien-aiméami, prends entre tes mains le cœur de ton ami et console-le: tout est fini ! .Aujourd'hui à midi, mon Elise, ma sœur unique, est montée au ciel, après une agonie de douze heures! Ses derniers instants ont été doux et paisibles ; elle s'est endormie dans le Seigneur sans angoisse, sans effort ; elle n'a pas eu sa connaissance pendant toute son agonie ; c'est un bonheur pour elle, un nouveau crèvecœur pour nous, qui n'avons pas pu recevoir un mot d'adieu de sa bouche chérie.
Mon ami, je suis vraiment désespéré ; je perds celle qui aurait été ma meilleure, ma plus douce amie, celle à qui six mois de souffrance et de soins constants m'avaient enchaîné par des liens qui auraient dû être invincibles. Je ne pleure pas pour elle. Dieu m'a semblé cruel, je l'avoue, en coupant à quinze ans la tige de cette jeune et brillante fleur ; mais enfin six mois de longues, d'ininterrompues souffrances lui ont valu une place dans U- ciel. Ce n'est pas seulement une sainte, l'ange gardien de notre malheureuse famille ; c'est une martyre. Mais je pleure sur moi, sur mon infortunée mère ; elle ne sent pas encore toute l'horreur de .sa situation, sa solitude, et cependant elle en est déjà accablée. Il y a de quoi briser son cœur, le mien l'est à moitié...
Je suis épouvanté de l'horrible rapidité de la catastrophe. Combien je m'imaginais peu, en te disant hier que ma sœur était à l'agonie, que j'étais si près de la vérité. Dieu ! si j'avais eu seulement trois jours pour me préparer, trois jours pendant lesquels j'eusse été sûr qu'elle dût mourir, j'aurais redoublé de soins, d'affection, de prévenances. Au lieu de la brusquer, de la gronder, j'aurais pris toujours son parti, et je me serais mis avec elle contre les remèdes dont nous l'accablions si inutilement ; enfin, je lui aurais demandé un dernier adieu, un dernier baiser. Mon cœur serait moins ulcéré, moins abattu: j'aurais pu réfléchir sur
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ma douleur. Mais il n'en a point été ainsi. Réveillé à minuit par la nouvelle de son danger, je l'ai trouvée dans des convulsions violentes et dans une insensibilité complète, qu'elle conserva jusqu'à l'heure de sa mort. C'est le duc de Rohan qui lui a administré hier, comme par une prévoyance miraculeuse, le sacrement de Pénitence ; c'est lui qui a lu les prières des agonisants à côté de son lit, quia placé le crucifix entre ses mains mourantes. Il nous assure qu'elle est au ciel ;. je le crois du fond démon cœur.
Ami de mon cœur, je suis stupéfait, étourdi, hébété par cette catastrophe, que je prévoyais cependant depuis longtemps et avec laquelle j'avais tenté follement de me familiariser. Le fait est que je n'y ai jamais cru. J'en ai menti en criant partout et toujours qu'elle allait mourir ; une voix secrète me disait toujours que non, que je verrais refleurir cette plante desséchée, naguère si brillante, si belle ; que je serais son protecteur, son ami, en un mot, son frère. La Providence me punit de mon mensonge, en vérifiant mes prétendus pressentiments. Elle est morte ; elle est là, gisant sur un lit de douleur, deux sœurs de charité à ses côtés. Non, c'est impossible, je ne puis le croire ; je ne puis croire que la mort ait été le jarix de tant de souffrances, de tant de sacrifices. Enfin, elle est au ciel, elle est heureuse à jamais, elle prie pour nous.
Nous retournerons à Paris dès que les obsèques seront achevées, que nous pourrons avoir son cœur embaumé, que nous emporterons avec nous. Adieu le voyage de Lyon ! je compte être à Paris vers le lo octobre. Mon malheureux père viendra nous y rejoindre quand il pourra. Mon Dieu! vous m'êtes témoin que j'achèterais, par le sacrifice de toute ma jeunesse, encore une année de sa vie. Elle n'a donc traversé l'Europe, bravé tous les climats, survécu à mille accidents divers, que pour toucher le sol de la patrie et y mourir. Dieu de bonté, qu'ils sont cuisants et amers les souvenirs de ceux au.xquels on a consacré sa vie entière pendant un long espace de temps !
Adieu, bon ami. Rappelle-toi qu'il faut maintenant m'aimer plus que jamais.
Mon cœur est plein des plus déchirants souvenirs, et hier encore il y avait tant d'espoir! Je t'écrirai de Paris dès mon arrivée. Grand Dieu, quel retour [ Je ne croyais pas qu'il pût être plus triste que le départ, et cependant quel surcroît de malheur ! Ma mère et moi, nous nous désolons réciproquement par nos souvenirs. Je n'ai pas besoin de te demander des lettres à Paris. Priez, toi et tes sœurs, pour ton malheureux ami ; ne prie pas pour le repos de l'âme de ma sœur ; sa journée a été trop rude pour que son repos ne soit pas complet. Se peut-il que je ne la verrai plus, que je n'aurai pas cette amie si douce, si séduisante, cet intérêt si légitime, si ennoblissant? Oh! mon ami, quelle pénible charge que la vie !
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» Besançon, j octobre 182g. — Je viens de conduire ma mère au tombeau de ma sœur ; je viens d'entendre une messe dite pour elle, dans l'église où ses funérailles ont été célébrées.
Mais tout cela n'est rien. C'est avant-hier, que j'ai souffert! aujourd'hui, je suis calme et presque heureux. Mais, avant-hier, quelle angoisse ! Ami, peut-être, le 5 octobre, tu étais heureux, tu jouissais de toutes les joies domestiques, et, ce jour-là, ton ami était en proie à la plus cruelle douleur qu'il ait jamais connue, qu'il ait jamais imaginée. Ce jour-là, seul de mon nom et de ma famille, j'ai dû