LETTRES A M. DE CAVOUR
« ... Non, non, vous n'êtes pas la liberté, vous n'êtes que la violence. Ne nous condamnez pas à ajouter que vous êtes le mensonge! Nous sommes vos victimes, soit : mais nous ne serons pas vos dupes. Vous pouvez annexer au Piémont des royaumes et des empires, mais je vous défie bien de rallier à vos actes une seule conscience honnête. L'accord bienheureux et nécessaire de la religion et de la liberté aura son heure ; mais si elle est pour longtemps retardée, ce sera votre faute et votre éternel déshonneur. »
Mais M. de Gavour tenait à son idée. Sentant son œuvre achevée, il eût voulu raffermir, rendre à son pays la paix religieuse, et peut-être, qui sait? en rassurant les catholiques, rassurer aussi sa propre conscience. Il insista donc. Le 27 mars 1861, il déclara qu'une fois à Rome, il proclamerait le grand principe de Montalembert : U Église libre dans VÈtat libre. Quelques jours plus tard, le 9 avril, il nomma l'orateur français parmi les précurseurs du libéralisme dont il souhaitait le succès.
« Que va dire M. de Montalembert, demande ironiquement le Monde, en entendant M. de Gavour invoquer le principe de liberté? » En vérité, Montalembert n'éprouve aucun embarras, mais il est fort souffrant. M. Gochin lui vient en aide et, ensemble, ils improvisent une réponse véritablement triomphante. Jamais l'indignation, jamais la foi blessée n'ont parlé un langage plus éloquent. D'une main vigoureuse il arrache de nouveau à M. de Gavour le masque sous lequel il se cache et venge à la fois l'Église et la vraie liberté :
« Pour nous gagner, dit-il, vous nous promettez, par un ordre du jour, la liberté pleine et absolue de l'Église, et vous vous faites fort de signer la paix entre l'esprit religieux et les grands principes de liberté.
<c Cette promesse, vous ne la tiendrez pas. Je ne parle pas de votre bonne foi : je constate votre impuissance. J'ai pour garants de cette impuissance vos ancêtres, vos auxiliaires, vos antécédents. »
Et ouvrant l'histoire, il y recherche les ancêtres de M. de Gavour : Arnaud deBrescia, FraPaolo Sarpi, Giannone, voilà de belles autorités en fait de liberté, de justice, de conscience! « Le soufflet de Nogaret, le poignet de fer de Napoléon étreignant la main désarmée de Pie VIT pour lui faire signer sa honte et son abdication, ce sont bien là les actes qui servent de précédents à vos actes. » — Vos auxiliaires, ce sont partout les ennemis implacables de la liberté de l'Église. — Vos antécédents :
« Dans tous les pays de votre domination, l'Église entravée, insultée et dépouillée, les évêques exilés, les écrivains emprisonnés, les journaux catholiques ruinés, les prêtres outragés et^raqués, les monastères fermés et profanés, les religieuses arrachées de leurs cellules violées : voilà vos titres à notre confiance et à notre reconnaissance. Vous êtes depuis dix ans l'auteur ou l'agent de la persécution, de la spoliation, de l'incarcération, de l'usurpation, de la violence; et tout ruisselant d'oppression et d'iniquité, vous osez bien nous regarder en face et nous tendre la main, en nous criant : Voici la liberté! »
Mais laissons là, poursuit Montalembert, ce que vous avez déjàfait et parlons de ce que vous comptez faire. Vous offrez à l'Église la liberté, mais en échange de quoi? de la violation du droit la plus scandaleuse dont l'histoire offre le spectacle. Et revenant sur les motifs qui ont inspiré les conquêtes italiennes, il n'en trouve d'autres que la convoitise la plus éhontée. Qu'on ne parle plus de l'antagonisme entre le Pape et son peuple :
« Cet antagonisme prétendu, il ne faut pas cesser de le répéter, c'est vous qui le créez et le maintenez. Vous avez conspiré depuis douze ans, et vous vous en vantez, pour rendre tout gouvernement impossible dans les États romains. Quand le Pape a des ministres ecclésiastiques, on lui demande des laïques ; quand il appelle un laïque, on le lui égorge sur les marches du Parlement; quand il n'a pas d'armée, on lui reproche de ne pas pouvoir se défendre; quand il en forme une, on la dénonce comme un péril pour ses voisins, et on court sus comme à des bêtes fauves. »
Montalembert termine en montrant les difficultés sans nombre, les impossibilités de tout genre qui se dresseront devant les conquérants :
« Non s'écrie-t-il, vous pourrez être maître de Rome, comme l'ont été tous les barbares et tous les persécuteurs depuis Alaric jusqu'à Napoléon, mais vous ne serez pas le souverain ni le collègue du Pape. Pie IX sera peut-être votre prisonnier, votre victime, il ne serajamais votre complice; il ne capitulera ni avec la ruse, ni avec la spoliation, ni avec le vol. Captif, il sera pour vous le plus cruel des embarras, le plus impitoyable des châtiments ; exilé, il sera contre vous, sans même ouvrir la bouche, le plus formidable accusateur que jamais royauté naissante, que jamais peuple affranchi ait rencontré sur la terre... Prenez garde que les Italiens ne deviennent les Juifs de la chrétienté future! Des extrémités de l'Irlande à celles de l'Australie, prenez garde que nos enfants n'appren-