L'INTRODUCTION A SAINT BERNARD
de Poitiers. Sans son exil, nous n'eussions jamais eu : De Trinitate contra Arianos. Je crois donc que votre exil de la politique du jour a été voulu par la Providence et que rien n'aura été plus fécond dans votre vie que la liberté qu'il vous a faite. (1) »
Vers 1835, après avoir publié l'histoire de sainte Elisabeth, Montalembert conçoit le dessein d'écrire la vie d'un grand moine et de contribuer ainsi à la réhabilitation des Ordres religieux. Or nul n'a jeté plus d'éclat que saint Bernard sur la robe du moine; il dépasse toiis les autres par le double ascendant du génie et de la sainteté. Plus Montalembert étudie cette noble figure, plus il s'en éprend et s'attache à l'idée de la faire revivre. Mais saint Bernard n'est pas une personnalité isolée au moyen âge et dans l'ordre monastique; il a eu des maîtres, des ancêtres, dont il a étendu le glorieux patrimoine. Il faut bien que son historien connaisse ces origines familiales, qu'il remonte de saint Bernard au grand moine qui s'appela Grégoire VII, de Grégoire VII à saint Anselme et au B. Lanfranc, de ceux-ci au savant Alcuin, à Bède, à saint Grégoire le Grand, à saint Benoit lui-même, le commun patriarche, l'auteur de la grande règle qui, pendant six siècles, ré^it tous les cénobites de l'Église latine. Ainsi l'horizon s'étend presque à l'infini et l'introduction à la vie de saint Bernard se développe outre mesure. Sous la monarchie de juillet, Montalembert y consacre tous les loisirs que lui laissent ses luttes politiques et religieuses. En 1847, après dix ans d'efforts, il croit toucher au but. Son travail sur les précurseurs de saint Bernard atteint les proportions imprévues de deux volumes. Déjà le premier tome est imprimé et il en soumet les épreuves à ses amis. Impossible d'être plus sévère que ne l'est l'abbé Dupanloup :
« L'ouvrage, dit-il, renferme des beautés de premier ordre, mais il est grossièrement imparfait, indigne du sujet et de l'auteur..., en un mot,
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impubliable.,. C'est aujourd'hui la Saint-Bernard. J'ai prié ce malin du fond de mon cœur à ma messe pour vous. J'ai demandé au bon Dieu par l'intercession de ce grand saint toutes les lumières, toutes les grâces dont vous avez besoin dans l'accomplissement de votre grande tâche. J'ai prié de bon cœur, car je vous aime tendrement, non seulement parce que vous êtes un soldat dévoué de l'Église de Jésus-Christ, mais parce que j'aime votre nature, j'aime votre esprit, j'aime votre âme.
« Vous referez votre livre, j'en suis sûr. Dieu ne permettra pas le contraire. Ce serait une trop triste faute. A votre âge, dans votre position, quand la France et presque l'Europe attendent votre saint Bernard depuis huit années, au moment où vous ne leur donnerez que l'introduction, il est impossible que cette introduction ne soit pas un chef-d'œuvre et soit une espèce d'avortement... (1) »
Montalembert effrayé, « transpercé de douleur en voyant s'écrouler l'œuvre de sa vie, » en appelle de ce jugement excessif à Dom Guéranger, le restaurateur des Bénédictins de Solesmes. L'abbé se prononce pour la publication immédiate des deux volumes :
« Vous avez bien de la bonté de consulter tant de monde pour n'y voir pas plus clair qu'auparavant. Le plus incompétent de tous est assurément l'abbé Dupanloup, qui jamais de sa vie n'a su ce que c'était que moines et monachisme... Quand vous le remettriez vingt fois sur le métier, ajoute-t-il dans sa rude franchise, ce travail est appelé à faire bâiller les trois quarts des lecteurs de sainte Elisabeth. Ce n'est pas votre faute, c'est celle du siècle et du sujet... Mais les lecteurs sérieux trouveront amplement de quoi se satisfaire : il n'existe rien ni dans le passé ni dans le présent d'aussi complet sur les antiquités bénédictines... Soyez donc ferme... Défiez-vous de toute pusillanimité. Ce livre est une dette envers Dieu. Le refaire est impossible. Qu'y a-t-il donc à faire? Le publier... (2) »
Entre deux avis absolument opposés, Montalembert se retourna vers le sage Foisset. « C'est vous, mon très cher ami, qui trancherez la question et dont le suffrage fera loi. Je vous promets de m'y soumettre sans murmure... » Foisset, moins sévère que l'abbé Dupanloup, se prononça néanmoins pour la re vision de l'ouvrage.
(1) L'abbé Dupanloup a Montalembert, 17 juillet 1847.
(2) Dom Guéranger à Montalembert, 1847.