‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 135 sur 242 · RAISONS DE CETTE VASTE ENTREPRISE · texte numérisé non relu

RAISONS DE CETTE VASTE ENTREPRISE

Les événements de 1848 à 1852, auxquels Montalembert prit une part si active, l'empêchèrent de re viser son travail. Après la proclamation de l'empire, quand la politique lui rendit des loisirs, il revint à ses moines. M^"" Dupanloup et Foisset, consultés de nouveau, insistèrent encore pour qu'il développât davantage la première partie de son œuvre : « Berryer a dit que vous étiez un homme résolu, lui écrivait Foisset. Prouvez-le... Il y a de l'héroïsme à refaire un travail si considérable, mais vous n'êtes pas encore un vieillard, et vous pouvez en venir à bout en trois mois. (1) »

Montalembert obéit; il eut le courage de racheter à son éditeur le volume tiré à un grand nombre d'exemplaires, de le mettre au pilon et de reprendre son ouvrage jusqu'aux fondements. « J'ignore, dit Foisset, si notre siècle pourrait citer un pareil exemple de courage littéraire; mais c'est à ce prix que se font les livres qui méritent de vivre. »

Ce n'est pas sans un vif regret qu'il renonçait à saint Bernard. Au lieu d'une vie d'homme, des siècles s'étendaient à perte de vue. Au lieu de la statue originale et fière, attrayante et imposante qu'il eut si bien sculptée, il voyait se lever devant lui tout un peuple de pontifes, de saints, de thaumatur- Iges, le peuple qui a enfanté à la civilisation chrétienne la irace celtique, les races germaniques et Scandinaves, les races slaves, la race magyare, toutes les races en un mot et toutes les nations de l'Europe moderne. Quelle histoire! Comment arriverait-il à traiter cet immense sujet? Quelles difficultés de toute sorte l'attendaient ! Ne se noierait-il pas presque fataleîment dans cette mer ténébreuse et inexplorée? Combien n'eùt- [il pas été plus facile, plus agréable, plus littéraire de con- [centrer ses efforts sur un seul point lumineux, sur un seul génie supérieur ! Montalembert avait d'avance sondé tous ces [écueils. « Je m'en garderais bien, disait-il, si je n'écrivais que ^pour le succès. Mais il y a pour tout chrétien une beauté su-

(1) Foisset à Montalembert, 1853.

périeure à l'art, la beauté de la vérité. 11 y a quelque chose qui nous tient plus à cœur que la gloire de tous les héros et même de tous les saints, c'est l'honneur de l'Église et sa marche providentielle au milieu des orages et des ténèbres de l'histoire. Je n'ai pas voulu sacrifier l'honneur d'une institution auguste, trop longtemps calomniée et proscrite, à l'honneur d'un seul homme. »

Ainsi, comme toujours, c'est l'intérêt supérieur de l'Église qui le décide et le désir de réparer une grande injustice. Plus on méconnaît les moines, plus on les hait, plus on les attaque, et plus ils ont besoin qu'on les connaisse mieux, qu'on les aime et qu'on les venge. C'est pourquoi Montalembert veut leur consacrer ce qui lui reste de forces et de vie. Depuis le Génie du Christianisme, personne n'avait rendu à l'Église un service plus signalé. S'il fallut du courage à Chateaubriand pour relever et redorer des vieilleries renversées pour toujours, disait-on, par la philosophie et la Révolution, combien n'en fallut-il pas à l'auteur des Moines pour revêtir en quelque sorte leur froc impopulaire, pour embrasser, à l'âge où il était parvenu, une si gigantesque entreprise?

En 1853, Montalembert reprend donc son ouvrage, et nous avons décrit ailleurs les veilles, les recherches, les voyages, les fatigues de tout genre auxquels il se livre. Au bout de huit années, en 1860, malgré mille interruptions, malgré les soucis de famille, la direction du Correspondant et tant d'autres œuvres improvisées et publiées d'urgence, malgré la maladie qui lentement consume ses forces, il achève ses deux premiers volumes. C'est le moment où Pie IX vient d'être dépouillé d'une grande partie de ses États, et Montalembert est heureux de dédier son travail « à celui qui représente non seulement l'infaillible vérité, mais encore la justice et la bonne foi, le courage et l'honneur indignement méconnus ».

Une vaste Introduction de 300 pages précède l'ouvrage et lui sert en quelque sorte de portique. Les Introductions étaient -inconnues au x vu® siècle ; les grands écrits de Fénelon et de Bossuet n'en ont pas. Elles conviennent davantage à nos époques militantes et raisonneuses; il faut aujourd'hui, quand on s'adresse au public, lui dire qui l'on est, d'où l'on vient, où

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