L'INTRODUCTION AUX MOLLES D'OCCIDEJST
l'on va et dans quel but on a pris la plume. V Introduction de Sainte Elisabeth avait été jadis fort admirée; celle des Moines passe à bon droit pour l'œuvre la plus parfaite de son auteur. « Elle ressemble, a dit Pontmartin, à une de ces magnifiques ouvertures de Mozart ou de Weber, où l'oreille peut déjà saisir la pensée du maître, où se dessinent d'avance sur un fond discrètement mêlé de lumière et d'ombre, le sujet, le plan, les figures, les scènes principales. » Toute l'œuvre de Montalembert est là : c'en est la synthèse, la philosophie, la doctrine. Bien plus, son àme tout entière respire en ces pages ardentes, avec les consolations, les joies si pures qu'il a éprouvées en les composant, avec même ses sollicitudes présentes, ses affections, ses répugnances et ses ennuis. Comme ces vieux moines qu'il nous décrit et que poursuivaient au milieu de leurs oraisons des fantômes mondains, l'auteur est hanté lui aussi par le souvenir amer de ses luttes passées. On lui a justement reproché quelques allusions à ses dissidences avec r Univers. A ce sujet, il écrivait à M^"" de Mérode : u En commençant mon œuvre qui n'est pas un livre, mais une vie ou au moins une demi-vie d'homme, j'ai dû arborer mon pavillon et V assurer, comme on dit en terme de marine, par deux ou trois coups de canon. Par la suite, la navigation sera plus pacifique. (1) »
Tout d'abord, Montalembert se place en présence dumonachisme dont il veut raconter l'histoire et il en recherche le but essentiel^ le caractère fondamental. Ce n'est pas de défoncer la terre, de copier des manuscrits, de cultiver les lettres et les arts, d'écrire les annales des peuples. L'objet suprême, c'est l'éducation de l'àme humaine, sa conformité plus parfaite avec la loi du Christ. — Et quelles forces mystérieuses entraînèrent tant de millions d'àmes à la poursuite de ce sublime idéal? Un besoin profond de solitude naturel à l'homme, un sentiment raisonné et religieux de la vanité des choses humaines, de la défaite du vrai et du bien sur la terre. Ce n'étaient point des âmes malades qui peuplaient les cloîtres, mais les âmes les plus saines et les plus vigoureuses que notre race ait
(1) A M^^de Mérode, 11 août 1860.
jamais produites. — Quels services les moines ont-ils rendus à la chrétienté? prier beaucoup, prier toujours pour tous ceux qui prient mal ou qui ne prient point, voilà le premier service, et Montalembert consacre à la nécessité de cette prière d'admirables pages. A l'aumône spirituelle ils joignent l'aumône matérielle, une charité incommensurable pour les pauvres. Ils n'ont pas seulement soulagé la pauvreté, ils l'ont honorée, consacrée, épousée, comme ce qu'il y avait de plus grand, de plus royal ici-bas. Ajoutons tout ce qu'ils ont fait pour développer les lettres et les sciences, pour cultiver et peupler l'Occident, et l'on restera toujours en deçà de la vérité. — Cependant les moines étaient heureux. C'est dans les monastères que la science du vrai bonheur et du véritable amour a été le plus longtemps enseignée et pratiquée. Le chapitre sur le bonheur dans le cloître par le sentiment de la nature, par l'amitié, le travail, l'innocence et la paix, ce chapitre ne s'analyse pas, il faut le lire. On n'a jamais rien écrit de plus suave et de plus touchant. C'est une peinture du ciel plus que de la terre.
Après avoir ainsi replacé la vie monastique dans sa vérité et dans sa grandeur, Montalembert aborde franchement la grave question des griefs contre les moines : richesse excessive, paresse, relâchement et décadence. Il fait aisément justice de l'accusation de paresse ; il avoue l'opulence extrême de certains monastères et se montre implacable pour la corruption des Ordres religieux dans les derniers temps de leur existence. Mais cette richesse, si légitime et si sacrée dans son origine, si noblement justifiée dans son emploi, excuse-t-elle par son excès les excès de la rapine? Mais ce relâchement, cette décadence, qui n'étaient pas une conséquence de l'Institut luimême, mais de la commende^ des vices que le siècle lui avait inoculés, appelaient la réforme, l'expiation peut-être, mais non la vengeance et la ruine. La ruine ! Le chapitre qui porte ce nom est un chef-d'œuvre de grandeur et de tristesse éloquente. Le vandahsme moderne y est marqué au front avec une verve d'indignation inépuisable.