‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 137 sur 242 · SAINT BENOIT ET LES MOINES D'OCCIDENT · texte numérisé non relu

SAINT BENOIT ET LES MOINES D'OCCIDENT

Mais si beau que soit le portique, le monument l'est davantage et il est temps d'y pénétrer. « Si quelques lecteurs imitaient ces pèlerins de Cluny qui s'en revenaient émerveillés sans être entrés dans l'église, seulement parce qu'ils avaient pénétré dans le vestibule, je plaindrais beaucoup ces lecteurs-là. (1) »

Nous sommes au iv® siècle de l'ère chrétienne. L'empire romain, corrompu et tout enivré du sang des martyrs, s'effondre peu à peu dans une décadence irrémédiable. Pour préserver l'Occident d'avoir le sort du Bas-Empire, il faut deux invasions : celle des barbares et celle des moines. Les moines paraissent pour remplacer les martyrs et contenir les barbares. L'empire romain sans les barbares, c'était un abîme de servitude et de corruption ; les barbares sans les moines, c'était le chaos. Les barbares et les moines vont refaire un monde nouveau qui s'appellera la chrétienté.

D'où viennent les moines? de l'Orient. Un instant, Montalembert nous transporte aux plaines de la Thébaïde ; il nous peint le paradis au désert, la sublime épopée de ces ancêtres du monachisme, « naïfs comme des enfants et forts comme des géants ». Mais à peine effleure-t-il ce sujet; ce n'est pas l'histoire des moines d'Orient qu'il veut écrire. Aussi bien finirontils par devenir esclaves de l'Islam et complices du schisme. Nous rentrons en Occident avec saint Athanase, saint Ambroise, saint Augustin, saint Martin de Tours, saint Honorât de Lérins. Ces grands hommes sont les précurseurs des moines. Leur véritable père, leur créateur, leur législateur sera saint Benoît.

Saint Benoît naît à Nursie, d'une famille noble, en 480. L'Europe n'a peut-être jamais connu d'époque plus calamiteuse et, en apparence, plus désespérée. La dissolution sociale semble complète. Le monstrueux édifice politique créé par Auguste achève de tomber en poussière sous les coups

(1) M. de Meaux à Montalembert, 1" août 1860.

des barbares. Plus que jamais, l'hérésie, le schisme, les divisions remplissent l'Église. Le monde est à reconquérir par J.-G. une seconde fois.

A l'âge de seize ans, le jeune patricien se retire dans l'abrupte caverne de Subiaco ; il y passe trois années livré à la prière et à la pénitence. Au bout de ce temps, on le découvre ; les disciples accourent enfouie et de nombreux monastères entourent Subiaco d'une couronne glorieuse. Déraciné de son désert par des actes d'une perversité infernale, Benoit transporte au mont Cassin la capitale du monde monastique. C'est là, comme sur un autre Sinaï, qu'il rédige cette règle célèbre, œuvre du génie et de la sainteté^ la première qui ait été écrite en Occident et pour l'Occident.

«Pas plus que Romulus en traçant l'enceinte primitive de Rome ne se figurait qu'il enfantait le peuple roi, le plus grand des peuples, Benoît ne se rendait compte de l'œuvre gigantesque qui devait sortir de la grotte de Subiaco et du mont Cassin... L'Occident est sauvé. Un nouvel empire est fondé. Un nouveau monde commence.

« Venez maintenant, ô barbares! s'écrie Montalembert. L'Église n'a plus à vous redouter. Régnez où vous voudrez; la civilisation vous échappera. Ou plutôt c'est vous qui défendrez l'Église et qui referez une civilisation. Vous avez tout vaincu, tout conquis, tout renversé; vous serez à votre tour vaincus, conquis et transformés. Des hommes sont nés qui deviendront vos maîtres. Ils vous prendront vos fils et jusqu'aux fils de vos rois, pour les enrôler dans leur armée. Ils vous prendront vos filles, vos reines, vos princesses, pour en remplir leurs monastères. Ils vous prendront vos âmes pour les enflammer; vos imaginations pour les ravir en les épurant; vos courages pour les tremper dans le sacrifice; vos épées pour les consacrer au service de la foi, de la faiblesse et du droit.

« L'œuvre ne sera ni courte ni facile. Mais ils en viendront à bout. Us domineront les peuples nouveaux en leur montrant l'idéal de la sainteté, de la grandeur, de la force morale. Us en feront les instruments du bien et du vrai. Aidés par ces vainqueurs de Rome, ils porteront l'empire et les lois d'une Rome nouvelle bien au delà des frontières qu'avaient jamais fixées le Sénat ou rêvées les Césars. Us iront vaincre et bénir là oii n'ont pénétré ni les aigles ni même les apôtres. Ils seront les pères nourriciers de toutes les nations modernes... (1) »

En effet, pareils aux eaux d'un grand fleuve , les moines descendent des flancs du mont Cassin pour se répandre sur

(1) Moines d'Occident, II, p. 73.

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