IMPARTIALITE ET ERUDITION
ment sa thèse ; c'est la glorification des moines d'Occident. Ne va-t'il pas tomber dans le panégyrique, dans l'apologie passionnée des institutions qu'il défend? Prévoyant de luimême cet obstacle, il a promis qu'il n'y tomberait pas, et il tient parole. Les protestants qui se sont occupés de son ouvrage sont presque unanimes à le reconnaître. Évidemment il est épris de ses héros, il les admire, il les aime. Eût-il jamais sans cela osé une telle entreprise? « L'historien complètement impartial, remarque avec raison Prévost-Paradol, est un être purement chimérique, car nous portons tous dans le passé l'esprit qui nous anime. » Mais cette partialité nécessaire et légitime n'altère en rien la sincérité des jugements de Montalembert. S'il exalte la vertu des moines, il flétrit avec véhémence leurs faiblesses et leurs fautes; il reste ferme devant eux, soutenu par un respect plus grand que celui qui leur est dû, le respect de la vérité. Saint Grégoire le Grand est lui-même l'objet d'un blâme sévère à l'occasion de ses félicitations à l'usurpateur Phocas. « Ceux qui ne savent pas défendre ainsi un homme et une cause, dit à ce propos le pasteur Na ville, né les aiment pas véritablement et n'y ont pas une confiance réelle. C'est surtout à la cause par excellence, celle de l'ÉgKse de Jésus-Christ et de la vérfté, qu'il faut de ces défenseurs courageux et croyants, qui ne permettent pas au monde de confondre dans un même blâme ce qui vient du Dieu saint et ce qui vient de l'homme pécheur ; et ce n'est que par le courage à confesser le mal qui se trouve en elles que l'Église et les institutions chrétiennes peuvent espérer de se relever de leurs chutes et de guérir leurs misères, comme ce n'est que par l'humiliation que se guérit et se relève le chrétien. (1) »
On a fait aux Moines cC Occident d'autres reproches. « J'ai conscience, avoue Montalembert lui-même, de n'avoir pas toujours évité la monotonie. » Il est certain que tous ces saints, si grands devant Dieu par la foi, par l'abnégation, par les œuvres qu'ils ont accomplies, se ressemblent singu-
(1) Ce bel article, dont je retrouve le texte dans les papiers de Montalembert, était destiné à la Bibliothèque universelle de GenèvCy qui en refusa l'insertion.
lièrement. De même qu'en mer ou sur le sommet d'une montagne l'implacable lumière du soleil nous éblouit et finit par produire au regard une monotonie douloureuse, de même l'invariable perfection des saints nous fatiguerait à la longue, si Dieu n'avait donné à beaucoup d'entre eux la différence du caractère et du génie. Or Montalembert s'est attaché à faire ressortir ces différences. S'il n'a pas réussi à exclure toute monotonie dans ses récits, il a du moins fait tous ses efforts pour l'atténuer et la rendre supportable. « Vous avez discerné et peint en historien, lui écrit Guizot, les caractères très divers de personnages également saints, mais très divers en effet dans leur nature et leur action humaines. Saint Benoit, saint Grégoire le Grand et saint Columban ne se ressemblent pas du tout sous votre main. (1) »
Il est rare que l'exacte recherche et l'enthousiasme oratoire marchent de pair. Ils ne cessent pas d'être unis dans les Moines d'Occident. Personne n'a jamais contesté l'immense érudition de Montalembert. « On me permettra d'affirmer, dit-il lui-même, qu'il est impossible de pousser plus loin la rigueur du scrupule, en ce qui touche à l'exactitude des recherches. Chaque mot de ce que j'ai écrit a été puisé aux sources, et si j'ai cité souvent un fait ou une expression provenant d'un auteur de seconde main, ce n'a jamais été sans en avoir attentivement vérifié l'origine ou complété le texte. Telle date, telle citation, telle note en apparence insignifiante m'a coûté des heures et quelquefois des journées de travail. Je n'ai su ni me contenter de l'a peu près, ni me résigner à rester dans le doute, tant que toute chance d'arriver à la certitude n'a pas été épuisée. (2) » Cette érudition est aussi étendue que scrupuleuse. On demeure ébloui du parti que l'auteur a su tirer de l'immense variété de ses lectures, comme on est confondu de trouver en bas de son texte au tant de renvois à des livres anglais, allemands, italiens, espagnols, américains, aux poètes comme aux historiens, à l'antiquité comme au moyen âge, aux modernes, aux con-
(1) M. Guizot à Montalembert, 16 août 1860.
(2) Moines d'Occident, Introduction, CCLII.