‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 144 sur 242 · LES LÉGENDES DANS LES MOINES D'OCCIDENT · texte numérisé non relu

LES LÉGENDES DANS LES MOINES D'OCCIDENT

temporains, à des articles de journaux et de revues françaises et étrangères.

Cependant, de divers côtés, la sûreté de sa critique a été contestée. Jusqu'en 1867, en dehors du Correspondant ^ la presse catholique, à une seule exception près, a gardé sur les Moines d'Occident le plus obstiné silence. « Les écrivains catholiques sont si nombreux ! remarque Foisset. Les travaux de l'importance de celui de Montalembert sont si communs ! La presse catholique a bien mieux à faire assurément que d'en entretenir ses lecteurs. » Enfin, deux ou trois journaux obscurs se résignent à en parler. L'un d'eux accuse Montalembert « d'avoir peu de goût pour le miracle » ! On le taxe de naturalisme, parce qu'il appelle le bonheur dans le cloître un bonheur naturel, alors qu'il se proposait de combattre le préjugé commun à tant de gens du monde que la vie religieuse est un état contre nature. — « Lecteurs catholiques, tenez-vous en garde! écrit-on. Rendez justice au talent, aux services rendus, aux belles pages écrites; mais ne vous laissez pas surprendre par ce demi-rationalisme, par ce demi-naturalisme^ qui plus d'une fois surprend l'illustre écrivain. (1) »

En revanche, les rationalistes et quelques protestants lui reprochent d'abuser des miracles et des légendes. « Le prodige abonde dans le livre de M. de Montalembert, écrit M. de Pressensé ; il se plaît à le raconter, à l'enluminer, et, quand on cherche des preuves, on ne trouve que des traditions sans authenticité, qui sont toutes colorées des teintes de l'imagination populaire, dans un temps où la crédulité était sans

(1) Le Croisé, articles de G. Seigneur. Laissons l'archevêque de Reims, Ms' Landriot, consoler Montalembert et répondre à ces exaltés : « Il faut l'énergie de se laisser appeler naturalistes et rationalistes par ceux qui n'ont étudié la théologie que dans leurs étroits cerveaux et qui, aveuglés par une sorte d'orgueil mystique (du reste, le pire de tous), anathématisent tout ce qui ne pense pas comme eux. Mais c'est un service à rendre à la cause de l'Église que de lutter contre ce parti et de lui montrer qu'on est décidé de plus en plus à ne pas se laisser conduire par une poignée d'hommes dont l'audace et l'ignorance ont tant fait de mal. Depuis dix ans, la cour romaine n'a pas voulu écouter ses vrais amis. Aujourd'hui la parole est aux événements. Je n'entends pas seulement parler de l'Italie, mais aussi et surtout de cette réaction formidable qui partout se lève contre l'ÉgHse, qu'on a rendue solidaire des aberrations d'un parti aveuglément patronné. » A Montalembeçt, 3 septembre 1860.

bornes... On dirait une gageure contre la raison, un défi audacieux lancé contre elle. »

Montalembert en effet rapporte deux sortes de faits, les uns miraculeux, devant lesquels sa foi de chrétien s'incline, s'ils lui semblent suffisamment prouvés, les autres légendaires. Il ne donne pas ces derniers pour de l'histoire (1); il sépare, autant qu'il le peut, des épis mûrs les liserons qui ont poussé, fleuri, foisonné, plus que partout ailleurs, dans l'hagiographie celtique; mais il croit devoir les enlacer, avec un art infini, dans la trame de sa narration. Ces légendes lui semblent instructives, parce qu'elles révèlent les goûts et les aspirations de l'époque, l'idéal dont on se nourrissait, les croyances qui avaient cours en ces temps lointains. Tantôt elles fournissent un renseignement, un détail curieux, tantôt elles jettent une agréable variété dans un récit forcé ment monotone. « Cette partie de l'œuvre, déclare Prévost- Paradol, est à nos yeux la plus touchante. On est entraîné à travers cette longue série de miracles ingénus, racontés avec une simplicité gracieuse. Certes, le narrateur de tant d'aimables merveilles n'a point la prétention d'en imposer la croyance à tous ses lecteurs, mais il peut revendiquer avec assurance, pour la plupart de ces miracles, l'incontestable avantage d'être favorables à la justice, à la charité, à la liberté des âmes, aune foule de bonnes causes et de nobles sentiments, qui seraient dignes en effet de recevoir quelques secours du ciel. (2) »

Montalembert avait voulu élever un monument, non certes à sa propre renommée, mais à celle de la vertu, de la vé-

(1) « Je ne dis nulle part que je crois à ces légendes, et surtout quHl faut y croire^ écrit-il à Foisset; et c'est précisément ce que me reprochent G. Seigneur et ses pareils. Mais je dis et je dois dire qu'on y a cru, et que ces légendes ont joué un bien plus grand rôle, dans l'esprit public de ce temps là, que les faits les mieux avérés. Méconnaître cela, c'est méconnaître à la fois l'histoire chrétienne et l'histoire païenne pour la réduire aux proportions du scepticisme moderne. Je ne sais pourquoi on est encore plus sévère à cet égard pour les narrations du passé chrétien que pour les copistes des auteurs classiques. Personne ne croit qu'Aréthuse ait été sauvée par Diane des poursuites d'Alphée ; néanmoins, si quelqu'un racontait le siège de Syracuse sans parler de cette fontaine et de la légende poétique qui s'y rattachait, son récit serait inexact et incomplet. » 19 avril 1865.

(2) Prévost Paradol, Courrier du Dimanche, 12 août 1860.

RESULTATS DE LŒUVRE. 313

rite et de la sainteté. « Je cède sans doute à une illusion d'amour-propre, écrivait-il, mais j'aime à me flatter que le lecteur assez patient pour me suivre jusqu'au bout, pourra sortir de cette étude l'âme à la fois rassérénée par la douce influence des plus pures vertus et enflammée par l'amour de tout ce qui retrempe et exalte la nature humaine, comme par l'aversion de tout ce qui l'éteint et l'abaisse. » Ce double résultat, Montalembert l'a obtenu sans conteste. Il n'a pas seulement glorifié et vengé l'ordre monastique, détruit à jamais une foule de préjugés populaires; il a relevé, fortifié et consolé des milliers d'âmes. La grâce de Dieu s'est servie de son livre pour convertir des pécheurs, éclairer des hérétiques et ramener des infidèles. Qui saura jamais combien de vocations cette lecture a suscitées et raffermies! « Gomment vous rendre, écrit un saint religieux, l'effet qu'elle produit sur moi et sur cette jeune pépinière de moines qui ne l'écoute pas, mais qui la boit? Rien ne ressemble plus à cette impression que les émotions des Conférences de Notre- Dame. En sortant de la basilique, l'âme exaltée sous l'accent inimitable de cette grande voix, toutes les fibres vivantes noblement émues, ne se disait-on pas ; Nonne cor nostriim ardens erat in nobis, dum loqueretur in via?... Jouissez du bonheur d'avoir ouvert à plusieurs le chemin du cloître... Je suis moine, par la grâce de Dieu! J'aimais ma vocation : maintenant j'en suis fier. Je la regardais comme le plus précieux don que Dieu m'eût fait et qu'il me pût faire : maintenant j'estime que tous ceux qui auront lu votre livre en jugeront de même. C'est une cause gagnée. Vous avez placé l'ordre monastique à une hauteur où on peut encore l'attaquer, jamais le mépriser... (1) »

C'est par centaines que nous pourrions citer d'autres té-

loignages, plus expressifs, plus touchants les uns que les

Lutres... Mais la place nous manque... Ils se trouvent d'ail-

|leurs comme résumés dans cette parole de Foisset à son

imi, au sujet des Moines d'Occident : « Rien ne vous sera

iompté davantage dans la. postérité et dans l'éternité. »

(1) Le P. Chocarne, maître des novices des Dominicains à Saint-Maximin, 5 octobre 1860.

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