‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 150 sur 242 · L'ABBE HENRI PERREYVE · texte numérisé non relu

L'ABBE HENRI PERREYVE

Ne quittons pas Lacordaire sans dire un mot de ce jeune prêtre pour lequel il avait conçu , dans les derniers temps de sa vie, une si profonde tendresse et à qui il léguait, avec tous ses papiers, la tâche délicate d'écrire son histoire. L'abbé Henri Perreyve en était digne sous tous rapports par la distinction séduisante de sa personne, par l'élévation de ses idées, son rare talent d'écrivain et d'orateur et surtout sa tendre et profonde piété. Depuis longtemps, Lacordaire Favait recommandé à Montalembert : « C'est un esprit d'élite, lui disait-il, et un caractère comme son esprit. » Depuis longtemps, Montalembert appréciait l'abbé Perreyve; à partir de la mort de Lacordaire, il l'aima comme un fils, avec une tendresse de cœur qu'il ne prodiguait point. Et en l'aimant, il lui semblait que c'était Lacordaire qu'il aimait encore et que leur amitié se prolongeait au delà de la tombe :

« J'ai eu, disail-il plus tard, comme une apparition délicieuse qui, à trente ans de distance, m'a fait revoir Lacordaire tel qu'il parut devant la cour des Pairs de France, jeune, éloquent, intrépide, *doux et franc, austère et charmant, mais surtout ardent et tendre, muni de cet élan fascinateur, de cette clef des cœurs que l'on rencontre si rarement icibas... En lui étincelait un reflet de la grande âme dont il était en quelque sorte le rejeton... En lui renaissait ce grand et tendre regard que nul ne saurait oublier après l'avoir essuyé, cet œil interrogateur et clair comme celui de l'enfant, naïvement étonné des misères de l'homme et gardant cette surprise honnête jusqu'à la fin de sa vie... »

« Mon cher ami, écrivait Montalembert à l'abbé Perreyve, je vous remercie de votre lettre si touchante et si affectueuse. Vous ne pouviez me procurer une plus grande consolation qu'en m'associant dans votre pensée au Père Lacordaire. Je désire ardemment que vous vous sentiez enclin à reporter sur moi quelque chose des sentiments qui vous animaient pour lui, non pas certes l'admiration ou le respect auxquels je n'ai aucun droit, mais un peu de cette confiance et de cette affection qu'il avait sii vous inspirer. Vous verrez que je n'en suis pas indigne. Personne ne compte plus sur vous et sur votre avenir que moi. J'attends de vous de grandes choses!

« Que cette chère et sainte mémoire soit donc toujours entre nous une immortelle médiatrice. (1) »

(1) Montalembert à l'abbé Perreyve, 24 novembre 1862.

Mais ces jugements élogieux, ces pronostics favorables que Ton portait sur lui, troublaient l'humilité sacerdotale du jeune prêtre :

« Hélas! Monsieur le comte, si je me sentais tenté de répondre à vos ardentes paroles par les vulgaires excuses d'une petite modestie, je me tairais, je vous le jure. Mais non, le trouble est plus profond et très sérieux. Non, j'en tremble, je ne suis pas Fhomme que vous croyez. Quand je regarde d'une part l'héritage que Dieu m'a imposé, et d'autre part ce que je suis sous le rapport de l'intelligence, de la portée d'esprit, de la volonté, je me sens pris de tristesse et je me demande pourquoi Dieu n'a pas choisi son homme parmi les forts?... C'est une peine immense pour moi, car Dieu sait si je comprends de quels hommes le monde aurait besoin à cette heure !...(!] »

Cette modestie dans un mérite si réel édifiait Montalembert et l'attachait davantage à l'abbé Perreyve. A lire ses lettres, il semble qu'il ne puisse plus se passer de lui : « Il est certain que j'éprouve pour vous quelque chose de singulièrement profond et sérieux. Ne dédaignez pas cette affection de vieillard. Je suis plus vieux que ne l'était le P. Lacordaire quand vous avez commencé à l'aimer. Je ne prétends pas à sa succession, mais je prétends à une certaine place dans votre cœur (2). » Aussi emploie-t-il les instances les plus charmantes pour l'attirer à la Roche enBreny; à Paris, il suit autant qu'il le peut ses prédications et assiste même quelquefois aux cours du jeune professeur en Sorbonne. Quand paraissent les Entretiens sur r Église, œuvre capitale de l'abbé Perreyve, Montalembert est dans le ravissement :

« Ce qui m'a extrêmement consolé et remonté dans mes tristesses depuis trois mois, ce sont vos deux volumes &' Entretiens sur V Église que j'ai lus et annotés avec une admiration et une sympathie chaque jour croissantes. Je vous dis sans phrases que je ne connais pas d'ouvrage mieux fait pour fortifier les fidèles et pour éclairer les incrédules. Vous avez trouvé le secret si rare d'être à la fois toujours clair et toujours ému. Vous avez abordé les questions les plus difficiles, les plus délicates, et vous vous. en êtes tiré avec une sagesse et une sincérité parfaites. Vrai, je ne vous croyais pas capable de faire un livre aussi

(1) L'abbé Perreyve à Montalembert, 31 décembre 1862

(2) Montalembert à l'abbé Perreyve, 30 mai 1864.

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