‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 151 sur 242 · MORT DE L'ABBE PERREYVE · texte numérisé non relu

MORT DE L'ABBE PERREYVE

fort. Je vous savais éloquent, très éloquent, mais je ne vous savais pas aussi bon raisonneur. Enfin vous m'avez charmé et, qui plus est, vous m'avez édifié, instruit, relevé. J'avais le plus grand besoin de retrouver dans la religion autre chose que ce qu'on y montre tous les jours de répugnant à la raison, à l'honneur, à la bonne foi et au bon sens. Vous m'avez rendu ce service et je vous en remercie avec une tendresse à la l'.iis paternelle et fraternelle. (1) »

Hélas! toutes les belles espérances qu'avaient conçues les amis de l'abbé Perreyve ne devaient pas se réaliser. Il ne sut pas contenir le zèle ardent qui dévorait son âme et refusa de prendre les soins que réclamait sa délicate santé. En vain Montalembert, après tant d'autres, le suppliait-il de quitter la France, de s'exiler, soit à 3Iadère, soit à Palerme ou à Alger : « J'étais désolé lorsqu'il me fallut, à votre âge, m'expatrier, j'étais furieux de voir ainsi interrompre les débuts de ma carrière politique. Eh bien ! loin d'avoir eu à regretter cette absence, c'est là où j'ai puisé la force de livrer les grands combats de 1844 à 1850, c'est là où j'ai commencé les Moines d'Occident, c'est là enfin où j'ai peut-être mérité de devenir, non pas quelque chose, mais quelqu'un. Soyez sûr qu'un ou deux ans de silence et de solitude feront le plus grand bien, non seulement à votre larynx ou à vos poumons, mais à votre talent et à votre renommée. (2) » Mais l'abbé Perreyve ne put se résoudre à partir, et la mort le prit. Montalembert le pleura comme un fils.

« C'est une perte irréparable pour mon cœur et pour ma conscience ! disait-il... J'ai donc vu deux fois, de mes yeux indignes et de tout près, ce spectacle singulier que l'Église de Jésus-Christ a pu seule produire, du prêtre jeune et imposant, attrayant et austère, virginal et viril, amoureux de tout ce qui est bon, grand, saint, généreux, du prêtre tel qu'il le faut à notre siècle, homme de courage, de liberté et d'honneur, en même temps que de ferveur, de pénitence et de sainteté. J'y pense avec confusion, puisque j'en ai trop peu profité, mais avec une admiration toujours renaissante, avec une tendresse toujours intime et intense. A la fin d'une trop longue vie, écoulée dans des milieux bien divers et des fortunes bien contraires, je veux confesser tout haut que c'est là le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de contempler ici-bas. »

(1) 14 mars 1865.

(2) 5 octobre 1864.

328 MOiNTALEMBERT.

A mesure que les années et la douleur s'appesantissent sur lui, Montalembert s'attache davantage à ses vieilles amitiés; il les cultive assidûment, par une correspondance plus suivie et des entrevues plus fréquentes : Dieu lui ménage là de véritables consolations. On connaît l'amitié qui, depuis trente ans, l'unit àM^'Dupanloup. Apartir de 1862, il semble que cette amitié prenne un caractère plus tendre et plus intime; elle remplit, elle embaume en quelque sorte les dernières années si tristes de Montalembert. Pendant les épreuves de tout genre qu'il va traverser, le grand évêque sera là, à ses côtés, pour le défendre, le soutenir et le consoler.

A l'époque où nous sommes parvenus, au mois de mai 1862, Më"" Dupanloup est à Rome. Pie IX a convoqué près de lui tous les évèques du monde pour la canonisation des martyrs japonais; son but est de donner à sa souveraineté temporelle menacée l'appui moral de l'épiscopat catholique. Plus de trois cents évoques répondent à cet appel ; mais ce triomphe du Souverain Pontife est un triomphe aussi pour le grand défenseur de la papauté. Le pape accueille M^"" Dupanloup avec la plus grande bienveillance, les cardinaux le comblent d'égards, les évèques étrangers affectent de s'effacer devant lui. « Quant aux Romains, déclare le Temps, ils n'ont d'yeux que pourl'évêque d'Orléans. » Mais son grand succès a été de faire écarter de l'adresse des évèques au pape un passage contre les libertés modernes que M^^" Wiseman voulait y insérer.

Après ces événements, on le comprend, les deux amis ont hâte de se retrouver. De Lacombe, où il s'est arrêté à son retour de Rome, l'évêque écrit à Montalembert : « J'ai un extrême désir et un extrême besoin de vous voir. Malheureusement je suis au dernier degré de la fatigue. (1) »

(1) 26 juin 1862.

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