‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 168 sur 242 · IMPRESSIONS DE PIE IX · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE PIE IX

foudre me rassurerait tout à fait; mais je sais qu'à Rome on ne se presse jamais. » — Les catholiques libéraux ne s'alarment pas seulement, ils se défendent.

Le 28 novembre 1863, Pie IX reçoit en audience privée le comte Werner de Mérode, et la conversation s'engage sur Montalembert :

(c II a parlé de vous, écrit le comte à son beau-frère, en termes on ne peut plus bienveillants,... m'a demandé si je vous écrivais quelquefois et m'a chargé devons transmettre sa bénédiction qu'il donnait à vous et aux vôtres, mais non à tout ce que vous aviez dit à Malines. Il s'est alors assez animé et a dit : « On me demande de tous côtés de dire quelque chose; «j'aurais bien voulu ne rien dire, mais je serai peut-être obligé de parler « un peu... Enfin, j'examinerai... Mais il a été beaucoup trop loin... On ne « peut pas admettre tout ce qu'il a dit. »

« J'ai cherché à vous défendre de mon mieux. J'ai soutenu que vous n'entendiez parler que de la liberté civile, de la tolérance politique, et nullement d'indifférence dogmatique, théologique ; que vous ne vouliez que soustraire l'Église à la tutelle des gouvernements schismatiques, rationalistes, etc. Il a répondu : « Oh! à cela il n'y a rien à dire; mais, mon Cl cher ami, c'est un péché que de ne pas croire que hors de l'Église point de « salut! »... Vous voyez sur quelle équivoque roulent toujours les conversations, indifférence dogmatique confondue avec tolérance civile... Je ne peux rien vous dire de plus, sinon que le travail de la coterie est très vif pour obtenir une condamnation, un blâme de votre discours. On voit à merveille que le Saint-Père n'y a pas de goût, mais qu'il finira peut-être par y condescendre, s'il croit que cela est nécessaire pour arrêter une opinion fausse... (1) »

Cette communication officieuse désole Montalembert, d'autant qu'il ne croit pas avoir donné lieu dans ses discours à ces reproches du Saint-Père.

« En présence de ce témoignage authentique d'improbation, écrit-il à Msr de Mérode, il ne me reste plus qu'à m'incliner respectueusement,

(1) M. Werner de Mérode voit également le P. Modena, secrétaire de V Index, qui lui paraît extrêmement sage et modéré. « Il faudra bien, dit-il, que le Saint-Père fasse quelque chose, en présence des réclamations épiscopales qui se produisent : ce sera probablement une encyclique comme celle de Grégoire XVI, quelque chose de vague et d'élastique. M. de Montalembert, ;ijoute-t-il, est trop pressé... Il faut laisser agir le temps, ce grand maître des choses de ce monde. »

non sans douleur, mais avec la soumission sincère que j'ai exprimée à la fin de mes discours de Malines.

« Je pourrais me demander, toujours en me référant au récit de Werner, si Sa Sainteté a eu vraiment sous les yeux le texte complet de de mes discours, puisqu'Elle a dit à votre frère, comme un reproche à mon adresse : « C'est un péché que de ne pas croire que hors l'Église il « n'y a point de salut. « J'ose affirmer que je n'ai pas dit un seul mot qui puisse être interprété comme la négation de ce dogme, et tout au contraire, j'ai dit expressément que l'intolérance dogmatique est inséparable de la vérité éternelle. J'ai dit que j'entendais les mots de liberté, tolérance, etc., uniquement dans le sens adopté par les évêques belges depuis 1830. Je croyais naïvement être resté absolument dans les mêmes termes que ceux que j'avais employés pour commenter l'allocution pontificale dans ma seconde lettre à Cavour, commentaire dont Sa Sainteté s'est montrée on ne peut plus satisfaite, ainsi qu'Eilè a daigné vous charger de me l'écrire le 28 avril 1861.

;. Mais je ne prétends pas discuter avec le Pape ni même avec vous. Je \ous prie seulement de m'aider à détourner le coup qui me menace, s'il en est temps encore, et si votre conscience vous le permet... Je vous prie de considérer combien il serait dur et douloureux pour moi, au déclin d'une vie consacrée tout entière à la défense du catholicisme, d'être l'objet d'une animadversion personnelle de la part du Saint-Siège. Si j'étais sûr de mourir le lendemain , j'emporterais volontiers cette humiliation au pied du tribunal de Dieu pour m'aider à expier mes péchés. Mais comme je puis avoir encore quelques années à traîner ici-bas, je voudrais bien n'être pas condamné à végéter dans une inaction complète. J'ai déjà perdu ma carrière politique, ei cela uniquement à cause de mon dévouement à l'Éghse et en particulier au pouvoir temporel du Pape... Il ne me reste pour occuper ma vieillesse que les travaux historiques dont je me suis permis d'offrir au pape Pie IX les premiers résultats. Il me serait impossible de les continuer, si j'étais frappé d'une mise à l'Index ou de toute autre censure analogue, car cette censure suffirait, dans l'état actuel des esprits en France, pour ôter toute autorité et toute utilité à mes œuvres passées ou futures. (1) »

Profondément touché, M*^*" de Mérode lit cette lettre au Pape lui-même, « non sans éprouver, dit-il, une émotion qui a été aperçue et partagée ». Puis il s'efforce de rassurer son beaufrère :

« Vos inquiétudes sont très peu fondées, écrit-il... Ce qui me semble certain et m'a été assuré, c'est qu'il ne sera absolument rien fait sans que

(I) Montalembert à M«' de Mérode, 10 décembre 1860.

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