‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 169 sur 242 · LETTRE AU CARDINAL ANTONELLT · texte numérisé non relu

LETTRE AU CARDINAL ANTONELLT

vous ayez été entendu et interpellé, et encore n'est-il pour le moment nullement question de vous interpeller. Vous êtes l'objet d'une affection beaucoup plus grande et beaucoup plus vive que vous ne le pensez,, ce qui ne veut pas dire que le : amicus Plato, sed magis arnica veritas, ne s'applique point dans le cas présent. Il y a toutefois bien des manières d'exprimer l'amour pour la vérité. Ne croyez pas que l'on choisisse celle qui pourrait vous affliger. (1) »

Malgré tout, Montalembert reste inquiet, et avant même d'avoir reçu la lettre de son beau -frère, il prend le parti d'écrire au cardinal Antonelli, secrétaire d'État. En termes élevés et touchants, il proteste d'abord de son dévouement et de sa soumission filiale :

« Votre Éminence me pardonnera, j'en suis sûr, de ne pas choisir un autre intermédiaire qu'elle-même pour la prier de déposer aux pieds du Souverain Pontife l'émotion dont mon âme est remplie par la pensée que mes paroles ont pu ajouter quelque chose au poids des sollicitudes dont Sa Sainteté est accablée.

« En déclarant à la fin de mon discours de Malines que je soumettais toutes mes opinions et toutes mes expressions à l'infaillible autorité de l'Église, je n'ai point employé une vaine formule. J'ai exprimé la ferme et sincère résolution de mon cœur. Le Saint-Siège trouvera toujours en moi non seulement un soldat dévoué, mais un enfant docile qui incline son âme encore plus que sa tête devant le Vicaire de Jésus-Christ, et à qui il ne coûtera jamais de dire : Pater meus major me est.

« Si ceux qui me dénoncent ont cru qu'en me poursuivant jusque dans le cœur du père commun des fidèles, ils me toucheraient dans le point le plus sensible de mon être, leur attente n'a point été trompée. Les ennemis de l'Église ne se trompent pas non plus, en me renvoyant au Juge que j'accepte : ils ne savent pas quelle dignité réside dans l'obéissance qui vient purifier la conscience et démontrer la bonne foi. »

Après avoir répété une fois de plus qu'il n'a pas voulu poser une thèse théologique, ni formuler une doctrine absolue et universelle même dans l'ordre politique, Montalembert examine l'une «après l'autre les principales imputations formulées contre ses discours, et s'efforce de les expliquer ou de les réfuter :

(1) Mg' de Mérode à Montalembert, 17 décembre 1863.

368 MOiNTALEMBERT.

« J'entends sans cesse répéter par les organes habituels de ceux qui ont appelé sur mes paroles les rigueurs du Saint-Siège que l'erreur n'a pas de droits. Qui pourrait nier cette vérité évidente? Sachons toutefois le reconnaître ; la question n'est pas de savoir si l'erreur a des droits, mais si les hommes qui se trompent de bonne foi n'en ont pas. J'ai dit qu'ils avaient, dans l'état actuel de la société européenne, le droit de ne pas être persécutés, le droit d'être tolérés civilement. Étant donné l'état actuel du monde, demander la liberté pour les autres en la demandant pour soi, c'est reconnaître, non pas les droits de l'erreur, mais les exigeances inévitables et invincibles de ses adversaires; mais demander la liberté pour soi, en déclarant qu'on s'en servira pour la refuser aux autres, c'est perdre d'avance sa cause et la perdre en la déshonorant.

« En ce qui touche le passé, j'ai dit que je ne blâmais pas nos pères d'avoir employé la puissance coactive pour protéger la religion contre ses ennemis. Si j'ai réprouvé certains excès sanglants commis au nom de la religion, c'est parce que nous les avons vus servir d'arguments à toutes les persécutions dont l'Église est victime, c'est parce qu'ils sont encore chaque jour évoqués par des adversaires aussi habiles qu'acharnés, et que cette évocation ne manque jamais ni nulle part son effet sur le public. Je crois donc indispensable, dans la polémique ordinaire, de prouver au monde moderne que nul parmi nous ne rêve le retour de ces violences. Et si ma conviction à cet égard avait été flottante, je l'aurais consolidée en étudiant les sages tempéraments dont l'Église romaine a donné et donne encore tous les jours le précepte et l'exemple dans sa conduite avec les puissances et les peuples hétérodoxes, comme envers les protestants et les Israélites qui se trouvent à Rome.

« Votre Éminence aura peut-être entendu dire que j'avais vanté comme un bien en soi, comme un progrès religieux et social, la liberté et la diversité des cultes. Je la supplie de croire que je n'ai rien dit de pareil. J'ai seulement dit que je voyais un progrès réel dans la solidarité de la liberté du catholicisme avec la liberté publique, là où ces deux libertés peuvent coexister, et que, pour ma part, je préférais infiniment cet état de choses à celui où l'on a vu l'Église investie de privilèges apparents, mais soumise en réalité, comme sous Louis XV et Charles III, aux vexations et aux persécutions du pouvoir arbitraire. »

Montalembert termine par Texposition claire et saisissante du but qu'il s'est proposé à Malines :

« Diviser l'innombrable armée que l'Église trouve dans tous les pays rangée en bataille contre ses droits, détacher de ces ennemis impies et haineux ceux qu'entraîne seulement l'ignorance ou la crainte de rencontrer dans le catholicisme un obstacle au progrès et à la liberté, prouver à ceux-ci que l'Église ne proscrit rien de ce qu'ils peuvent légitimement désirer; d'un autre côté, rassurer les catholiques sur certaines conditions

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