LE COMMENTAIRE DE L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS
lard en proie aux plus grandes tristesses, menacé plus que jamais, et qui, au milieu du frémissement de tous ses ennemis qui l'assiègent dans ses dernières petites frontières, oublie tous ses périls et ne songe qu'à élever la voix pour défendre l'ordre divin, l'ordre moral et toute la société européenne, contre les monstres d'erreurs qui la menacent, contre les illusions, les faux principes, les doctrines erronées, prévoyant d'ailleurs Teffroyable tumulte qui va se faire autour de nous. »
Puis, quand il eut fait justice des interprétations fantaisistes, des mensonges et des calomnies, Févèque commenta à son tour. En somme, on ne s'attaquait qu'à certaines propositions du Syllabus qui ont trait à la société moderne. On reprochait au pape de condamner la civilisation, le progrès, la liberté. Avec son tempérament oratoire, avec autant de force que de précision, M^"" Dupanloup faisait, entre les idées et les faits, entre la théorie et la pratique, ces distinctions nécessaires que Pie IX avait omises, mais que Léon XIII a si bien établies dans ses lettres sur la civilisation et ses immortelles encycliques.
(( Dans ce que nos adversaires désignent sous ce nom si vaguement complexe de civilisation moderne, disait l'évèque, il y a du bon, de l'indifférent, et il y a aussi du mauvais. — Avec ce qui est bon ou indifférent dans la civilisation moderne, le Pape n'a pas à se réconcilier : le dire serait une impertinence et une injure, comme si on disait à un honnête homme : réconciliez-vous avec lajustice. — Avecce qui est mauvais, le Pape ne doit ni ne peut se réconcilier ni transiger. Le prétendre serait une horreur. »
Et, par une délicate attention, M^ Dupanloup appelait Montalembert lui-même à commenter et à défendre la proposition incriminée du Syllabus.
« Cette condamnation date de 1861 ; elle est tirée de l'allocution Jamdudum cernimus. Or, M. de Montalembert défendant à cette même époque contre M. de Gavour et expliquant sa formule : l'Église libre dans l'État libre, s'armait précisément des paroles mêmes du pontife pour poser la distinction qui doit faire tomber ici toutes les clameurs :
« Le Pape vous a répondu d'avance, disait M. de Montalembert, dans « cette allocution misérablement traduite dans le numéro du Moniteur qui « publie votre discours. A certains hommes qui lui demandent de se ré- « concilier avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne, il K répond : à une pareille civilisation, hujusmodi civilitati, à celle qui a
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« pour système prémédité d'affaiblir et peut-être d'anéantir l'Église, « comment veut- on que la papauté, mère et nounnce de toute vraie civi- « iisation, tende la main? Le pape rappelle ensuite les institutions libé- « raies qu'il a accordées : liheriorem administrationem... liberiores ins- « titutiones, et il ajoute, dans un magnifique langage qu'il ne vous sera a jamais donné de tenir : « Comment le pontife romain, qui tire toute sa « force des principes de l'éternelle justice, pourrait-il la trahir? etc. » « Belles paroles, et qui rappellent le mot de M. Barthe au Sénat fran- « çais , « que le Pape est le principal représentant de la force morale « dans le monde. » Et savez-vous, ajoutait l'évèque, qui a donné l'ordre de traduire en italien l'écrit de M. de Montalembert? Le Saint-Père luimême. »
Pour la liberté de conscience et la liberté de la presse, — sujets brûlants — l'évèque faisait les mêmes distinctions. L'Église, en revendiquant les droits supérieurs de la vérité, en réclamant pour elle le rang suprême, n'a jamais condamné la tolérance et la liberté politique des cultes. Elle ne veut pas qu'on proclame ces libertés comme un droit absolu et primordial, comme un idéal universel et obligatoire, mais elle ordonne à ses fidèles d'accepter sincèrement la Constitution et les libertés de leur pays. Dire que les catholiques réclament la liberté quand ils sont faibles et qu'ils la refuseraient aux autres s'ils étaient les plus forts, c'est une accusation insupportable et calomnieuse.
La brochure de M^'" Dupanloup eut un succès immense. Quinze jours après sa publication, l'auteur écrivait à Montalembert :
« Dieu m'a soutenu miraculeusement dans cet effroyable travail. Ça été certainement le plus grand effort de mon pauvre esprit que j'aie jamais fait de ma vie... Et le succès est sans aucune proportion avec le mérite de l'œuvre. Il y a, à l'heure actuelle, cent mille exemplaires de la brochure, indépendamment de la reproduction des journaux et des traductions. Cinq en Angleterre, à ma connaissance, trois en Espagne, au moins trois en Allemagne, deux en Hollande, deux en flamand, une à Dublin à douze mille exemplaires, trois à Florence seulement. Les nonces de Lisbonne, de Munich, de Vienne ont écrit au nonce de Paris, de qui je le tiens, pour lui dire quel bien faisait cette brochure autour d'eux. Quant aux lettres innombrables que je reçois, elles expriment surtout un sentiment, celui du bonheur : on respire, c'est le mot le plus fréquent. (1) »
fl) 12 février 1865.