‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 188 sur 242 · LE GENERAL LADISLAS ZAMOYSKL · texte numérisé non relu

LE GENERAL LADISLAS ZAMOYSKL

D'autres travaux, publiés à la môme époque, attestent encore son activité : ce sont les articles dans lesquels il rend un dernier hommage aux amis disparus, aux vieux compagnons d'armes frappés par la mort. Laudavi mortuos magis quant viventes, répète-t-il volontiers avec l'Écriture. Rien de convenu ni de banal dans ces écrits, mais un accent personnel, pénétrant et très élevé, une éloquence qui rappelle les meilleurs discours de l'orateur. Le premier en date, du 25 avril 1865, est consacré au comte Arthur Beugnot, membre de l'Institut et ancien pair de France. Beugnot avait été, pendant la conquête de la liberté d'enseignement, le fidèle lieutenant de Montalembert ; celui-ci se plaît à le reconnaître. Il le montre intervenant dans ce grand débat, « à la manière de ces champions imprévus que les romans du moyen âge font apparaître tout à coup dans la lice des combats judiciaires pour secourir quelque victime innocente, et qui vont hardiment frapper du bout de leur lance l'écu du vainqueur, dont nul n'osait avant eux affronter le courroux». Il rappelle les combats oratoires de Beugnot contre le monopole en 1844, sa défense des Jésuites en 1845, et la part honorable qu'il prit au triomphe définitif, comme rapporteur de la loi de 1850. Quelques jours après, le 2 mai 1865, à la réunion annuelle de la Société d'histoire de Finance, Montalembert prononce l'éloge du savant que fut aussi le comte Beugnot ; il apprécie les importantes, publications dues à son zèle infatigable et à sa rare érudition, la collection des Olirriy les Coutumes du Beauvaisis, les Assises de Jérusalem, etc. (1)

Une amitié de trente années unit Montalembert au comte Ladislas Zamoyski. Depuis le jour où le jeune héros polonais s'est retiré en France, après les glorieuses luttes de 1830, Montalembert l'a suivi avec un fraternel intérêt, en Belgique, au Piémont, en Hongrie, en Crimée, sur tous les théâtres de

(1) Le comte Beugnot et la liberté religieus (avril 1865). Le comte Beugnot

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et ses travaux historiques (mai

son aventureuse carrière ; il est devenu son confident intime et le parrain d'un de ses enfants. Quand Zamoyski meurt en 1868, il lui consacre une touchante notice, et rien n'honore la mémoire de Zamoyski comme l'admiration profonde que Montalembert a conçue pour lui. En considérant la patience héroïque de l'exilé polonais, la force d'âme avec laquelle il a supporté ses longues épreuves, Montalembert n'ose plus se plaindre de ses propres souffrances.

Tous ses desseins ont été déjoués, toutes ses entreprises ont avorté, toutes ses espérances ont été trompées... Il ne s'est jamais lassé, jamais arrêté et il n'a jamais réussi... Il a connu les longs ennuis, les obscurs dégoûts, les sombres défaillances de la maladie, et il les a supportées avec le même calme imperturbable, le même tranquille et invincible courage qui l'avaient soutenu dans les agitations douloureuses de sa vie publique. Tant de vertus couronnées par tant de souffrances! C'est là un grand et mystérieux enseignement, et c'est par là surtout que Dieu semble l'avoir destiné à nous instruire et à nous édifier... Toute pensée de révolte contre les lenteurs de la justice divine, tout éclat d'une trop âpre douleur nous est interdit par le seul souvenir de ce cher défunt... (1)

Il éprouve les mêmes sentiments, et plus vifs encore, au mois de septembre 1865, en apprenant la mort subite de Lamoricière. On se rappelle l'enthousiasme de Montalembert lorsque le général partit, en compagnie de M^'' de Mérode, pour défendre le pape. La famille de M™^ de Lamoricière était alliée à celle de M"^ de Montalembert; mais combien plus les deux hommes étaient-ils parents par les âmes ! C'est ce que Cochin exprimait éloquemment dans cette lettre à son ami :

... Si vous n'êtes pas assez parents pour que je dise que le même sang coule dans vos veines, au moins le même feu brûle dans votre sang, et vos carrières, sauf l'habit, sont pareilles. Colonel à l'âge où vous étiez orateur, attaquant les Arabes au moment où vous braviez les impies, célèbre en pleine jeunesse, terrassant le désordre dans la rue au moment où vous lui teniez tête à la tribune, brisé comme vous le fûtes bientôt quand la loi fut brisée; détenu depuis par la conscience dans une captivité oisive aggravée par l'exil ; osant livrer son nom et sa vie et sa gloire pour le service de la plus désertée des puissances; vaincu d'avance et le

(l) Corresponda7it, 2b i&nvier 1868.

LAMORICIERE. 409

sachant, par le tourbillon des plats calomniateurs de la vertu désintéressée, mais content d'avoir taché de sang, comme vous les avez tachés de honte, les mains hypocrites ou brutales qui allaient se poser sur l'épaule et sur la tunique blanche du vicaire de Jésus-Christ; silencieux devant l'injustice et l'insulte, poursuivi par le malheur, perdant son enfant après sa renommée, et mourant enfin tout seul, exposé aux sarcasmes des méchants; ah! cet homme héroïque mérite nos pleurs et nos couronnes. Les verset les journaux se disputeront son corps, mais son âme sera enlevée par les anges, et sa mémoire gardée parles honnêtes gens... Parlez pour eux, je vous en conjure... (1)

11 parla; il retraça dans le Correspondant la carrière si remplie du preux chevalier; il rappela ses exploits prodigieux de l'expédition de Gonstantine, immortalisés par Horace Vernet, la création des zouaves et la prise d'Abd-el-Kader ; il peignit en termes saisissants l'éloquence toute militaire du général dans les Assemblées républicaines, son intrépidité pendant les journées de Juin, puis l'écroulement, au coup d'Etat, de sa brillante fortune ; les douleurs de l'exil, l'amertume d'être condamné à l'impuissance à un âge où on a conscience de la plénitude de ses forces et de ses moyens ; il fît ressortir le détachement sublime avec lequel, n'ayant plus d'autre bien que sa popularité et le souvenir de ses vieilles victoires, il avait sacrifié tout cela pour servir la cause désespérée du Souverain Pontife : se et anteactos triumphos libenter devovit. « Il osa être impopulaire, dit-il, et il le fut jusqu'à l'héroïsme. » Enfin, après avoir décrit les souffrances et la mort de Lamoricière, il termina en faisant ressortir les enseignements qui se dégageaient d'une si noble vie. Cet article, improvisé en quelques nuits d'un labeur opiniâtre, parut dans le Correspondant du 25 septembre 1865. « Je viens de lire l'article ou plutôt l'éloquent discours de Montalembert, écrivait le duc d'Aumale à M. Bocher... Dites-lui combien j'en ai été ému. La péroraison semble écrite par Bossuet. (2) »

(I) 13 septembre 1865.

' (2) 11 octobre 1865.

c'est encore une jouissance pour Montalembert de suivre le mouvement général du monde, de raconter de temps à autre ses impressions de spectateur ; Dieu va lui enlever en grande partie cette jouissance. Son échec îiux élections de 1863, la vocation de sa fille, la lettre du cardinal Antonelli et Tencyclique Quanta Cura, toutes ces épreuves douloureuses ont profondément altéré sa santé. A vrai dire, il ne ménage point ses forces, travaillant à ses Moines comme il ne l'a jamais fait de sa vie, et prolongeant ses veilles iusqu'à trois ou quatre heures du matin. Au début de 1865, il revient d'Espagne, et en compagnie de trois jeunes gens qu'il affectionne, MM. Guillaume de Chabrol, Léon Lefébure et de Lubersac, se dispose à partir pour l'Amérique. Voir des catholiques d'une autre trempe que ceux de l'Europe, plus énergiques, plus entreprenants, moins soucieux d'un passé à jamais fini que d'un avenir plein de promesses, c'est depuis longtemps le désir de Montalembert. Là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, on se prépare à lui faire fête : son article sur la victoire du Nord a produit une vive impression, et le ministre des États-Unis, M. Bigelow, est venu le remercier au nom du président. Mais, la veille même du départ, un frisson terrible, accompagné de violentes douleurs dans les reins, saisit Montalembert. Les docteurs Nélaton et Trousseau reconnaissent qu'une pierre s'est formée dans le rein gauche et a déterminé un abcès. Une opération a lieu et sauve d'abord le malade; mais le mal est trop caché et trop profond; les médecins ne parviendront jamais ni à broyer la pierre, ni à cicatriser la plaie qu'ils viennent d'ouvrir, ni à arrêter la suppuration qui se produit chaque jour en abondance. Pendant de longs mois Montalembert demeure cloué sur son lit de souffrances : toute nourriture le dégoûte, le sommeil lui devient impossible, la fièvre le dévore; il sent la vie lui échapper, pour ainsi dire, goutte à goutte, et finit par perdre tout espoir de rétablissement.

En cette nouvelle et cruelle épreuve les consolations ne manquent pas à Montalembert. Il puise les meilleures dans sa foi si

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