‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 189 sur 242 · LA MALADIE · texte numérisé non relu

LA MALADIE

profonde, si absolue. Dès la première heure, il trace d'une main défaillante ces lignes dans son Journal : « Les desseins de Dieu sont justes... Puissé-je expier par mes souffrances mes trop nombreux péchés ! ... Je pardonne à tous ceux qui ont brisé ma vie. » Il s'efforce d'accepter cet état d'impuissance si pénible à sa nature, d'acquérir cette sérénité calme et résignée du chrétien qui porte la croix de Jésus-Christ. « Celui qui souffre sans vouloir souffrir, répète-t-il avec Fénelon, ne trouve dans ses peines qu'un commencement des éternelles douleurs. Quiconque se soumet dans sa souffrance, la change en un bien infini. Je veux donc, ô mon Dieu, souffrir en paix et avec amour. . . (1) » Tous les huit jours, ilse confesse au Père Matignon et reçoit Notre-Seigneur avec une piété touchante. Pendant vingt dimanches, il souffre de ne pouvoir assister à la messe, jusqu'à ce que le P. Longhaye, son ancien correspondant de Rouen devenu Jésuite, vienne célébrer clans sa chambre le saint sacrifice. Puis, pour que rien ne manque à ses consolations religieuses, le P. Gratry lui fait chaque semaine une homélie sur l'Évangile. Il aime aussi à réciter le chapelet avec la sœur Saint-Marcellin^ religieuse du Bon-Secours, qui, pendant plus de deux ans, lui prodigue les soins les plus dévoués ; mais ce qui lui est plus doux que tout le reste, c'est de prier avec sa femme et ses enfants agenouillés autour de son lit : '( Thérèse fait chaque jour la prière à côté de mon lit, écrit-il. Quelle expression délicieuse dans ses yeux tournés tantôt vers le ciel et tantôt vers son père malade !

« Béatrice in suso, ed io in lei guardava. (2) »

Cependant, à la nouvelle que la vie de Montai embert est menacée, l'émotion et la sympathie sont générales. Rue du Bac, les visiteurs affluent et les registres se couvrent de noms de toutes les classes et de tous les partis. En dehors des vieux et fidèles amis, Cornudet, Rio, Cochin, deBroglie, d'Abbadiequi viennent presque chaque jour, MM. Thiers, Guizot, Berryer, Changarnier, Trochu, de Corcelles, Prévost-Paradol, Daru, le duc de Noaiiles, le baron de Hiibner, les duchesses de Nor-

(1) Journal.

% Journal., 12 juin 1866. Beatrix regardait le ciel, et moi je la regardais.

folk et de Galliera, M'^^'Craven, deForbin et de Blacas, sont les plus assidus. Plusieurs fois par semaine, la princesse Marcelline Czartoryska, avec une bonté qui n'a d'égale que son merveilleux talent, distrait le pauvre malade en lui jouant les plus beaux morceaux de son répertoire. Par son empressement, le clergé surprend Montalembert lui-même. Inutile de nommer M^'^ Dupanloup, dont la correspondance est plus active que jamais; un grand nombre d'autres prélats, parmi lesquels les archevêques de Paris, de Bourges, de Rouen, de Bordeaux, de Reims, de Cambrai, M^"" Lavigerie, iW Meignan, etc., viennent exprimer leur sollicitude; d'autres écrivent et font prier leur clergé pour la guérison de l'orateur catholique.

Un jour, on annonce M°' Pie, évêque de Poitiers. SU a jadis causé à Montalembert une des plus grandes peines de sa vie, il lui apporte aujourd'hui une consolation sans pareille : « Il m'annonce que le Pape, avec une bonté tout à fait paternelle, l'a chargé d'apporter à Catherine l'autorisation de venir me voir pendant ma maladie, et cela tous les huit ou quinze jours, tant que cette maladie durera, et surtout sans qu'on tire de cette extrême faveur des conséquences contraires à la prolongation de son séjour à Paris, où le Pape désire formellement qu'elle reste. Le Saint-Père a accompagné cette grâce vraiment signalée des expressions les plus affectueuses sur la reconnaissance qui m'est due pour mes services anciens. Et il a certainement mis une singulière délicatesse à charger l'évêque le plus opposé à mes idées de m'apporter cette marque de sa sollicitude. Impossible d'ailleurs d'être plus gracieux et plus aimable que n'est ce fameux évêque, encore tout jeune et plein de vigueur et de vie. (1) » Quelques semaines après, le Saint- Père lui-même adresse à W^^ de Montalembert une lettre fort touchante sur la santé de son mari.

Les étrangers ne montrent pas moins d'intérêt. Le cardinal dé Reisach, archevêque de Munich ; M^' Strossmayer, le célèbre évêque de Diakovar ; le patriarche d'Antioche et d'Alexandrie ; M^ Dechamps, évêque de Namur, visitent à plusieurs reprises Montalembert. — u La miséricordieuse Providence, lui écrit

(1) /owm«/, 11 juillet 1866.

LE P. HECKER A RIXENSART. 413

New m an, s'est obstinée à vous refuser en cette vie la récompense de vos grands travaux, afin de vous glorifier surabondamment dans un monde meilleur. C'est pour cela qu'il plait à Dieu aujourd'hui encore de vous visiter par une cruelle maladie. Je vous demande de me faire parfois l'aumône d'une prière; quant à moi, j'ai pris l'habitude, chaque fois que je me rends devant le Saint Sacrement, de me souvenir de vous. » Mais voici, raconte le Journal, « un homme que je ne puis mieux définir que par l'expression dont il se sert si souvent, first rate (1), C'est le P. Hecker, Pauliste de New- York que j'avais déjà vu il y a dix ans, à Paris, mais qui ne m'avait pas frappé comme aujourd'hui. J'ai entendu de fort beaux sermons dans ma vie, mais aucuQ ne m'a plus ému que le récit fait par lui, ce soir, dans la cour, en un français à peine intelligible, de la marche qu'a suivie son âme pour passer des questions politiques et sociales aux questions religieuses, et pour arriver, après sept ans de recherches, du néant au dogme de la présence réelle et perpétuelle de Dieu dans l'Eucharistie. Depuis de longues années, je n'ai rencontré personne qui m'ait autant frappé. Il m'édifie par ses réflexions sur l'absence de charité entre catholiques, autant qu'il m'intéresse par ses idées sur les Ordres anciens et nouveaux et ses renseignements sur les progrès prodigieux de la religion en Amérique. »

C'est au château de Rixensart, près Bruxelles, que Montalembert reçoit cette dernière visite. Après de longs mois de souffrance, les médecins ont permis d'y transporter le malade. Il y séjourne de juin à octobre 1867, espérant, à l'ombre des grands bois du manoir des Mérode, retrouver le calme et la santé. Mais sa présence est vite connue en Belgique, et de toutes parts les visiteurs affluent. Au commencement de septembre, a lieu le troisième Congrès catholique de Malines ; à cette occasion, M^' de Mérode, M^"" Dupanloup et M. de Falloux passent quelques jours à Rixensart. Chaque fois qu'au

(1) De premier ordre.

sein de l'assemblée catholique le nom de Montalembert est prononcé, il y excite d'unanimes applaudissements. Combien plus encore le 6 septembre, lorsque M. de Falloux donne lecture au Congrès de la lettre que lui adresse son ami :

... Et moi aussi, écrit-il, je garde un souvenir ineffaçable de cette grande assemblée où s'est accompli le dernier acte de ma vie militante.

Sans doute il est dur pour moi d'être retenu loin d'elle par une infirmité invincible; mais je ne veux pas que la tristesse ou le regret vienne m'assombrir, au moment où il me semble respirer le souffle vivifiant de la libre et catholique Belgique, réunie dans ses comices périodiques.

Dites donc à nos amis que je suis comme vous plein de confiance et de résolution.

Je me sens confirmer dans cette résolution, en voyant que la troisième assemblée du Congrès se montre toujours animée du même esprit qu'en 1863 et 1864, que l'amour passionné de l'Église s'y concilie avec toutes les aspirations généreuses et sensées de la vie publique, qu'elle est toujours décidée à revendiquer pour défendre nos vieilles croyances tout ce qu'il y a de si puissant et de si légitime dans les idées nouvelles, dans les institutions libérales, dans les progrès modernes ; qu'elle compte bien par conséquent ne pas laisser à nos adversaires le droit de se poser en représentants exclusifs delà civilisation et de la société contemporaines... >^ [Acclamations universelles. Vive Montalembert !)

Un mois auparavant, à la fin de juillet, le comte de Paris et le duc d'Aumale étaient venus à Rixensart et avaient passé la journée près de Montalembert. « Pendant les deux ou trois heures de conversation que j'ai avec les princes, écrit-il, je retrouve chez eux toutes les qualités que je leur avais déjà reconnues lors des visites que je leur ai laites en Angleterre. Ils ont tout ce qu'il faut pour comprendre, intéresser et gouverner les hommes de leur temps. (1) » Le réveil des idées libérales en France, la question romaine, les dangers de l'uDité allemande^ tels sont, à n'en pas douter, les sujets de ces entretiens. On en retrouve l'écho dans les lettres que les princes échangent avec Montalembert après cette visite, lettres remarquables et qui mériteraient d'être publiées. Ils sont d'accord sur tous les points ; cependant Montalembert se permet de reprocher aux princes leurs ménagements pour l'Italie, et la réserve

(\) Journal, 23 juillet 1867.

VISITE DES PRINCES D'ORLEANS. 41i>

excessive qu'ils ont gardée à l'endroit du pouvoir temporel du Pape. Ils réprouvent évidemment les attentats commis contre le Saint-Siège; mais il est déplorable qu'ils n'aient pas fait entendre une protestation publique et gagné ainsi les sympathies du clergé et des catholiques.

Sur les dangers de l'unité allemande, leurs craintes sont les mêmes ; le comte de Paris rend Napoléon III responsable de ce grave péril. « En effet, écrit-il à Montalembert, c'est parce que la France a abdiqué la direction de ses affaires et remis tout entre les mains d'un seul homme, que les Allemands, alarmés d'un pareil voisinage, ont recherché l'unité avec une nouvelle passion. C'est malheureusement à notre exemple que, sacrifiant la cause libérale à de trompeuses chimères, ils ont, par leur ardeur à poursuivre cette unité, provoqué son établissement au profit d'une monarchie militaire et excusé les violences qui l'ont accompagnée. Aussi le césarisme prussien est-il le produit naturel du césarisme français, et quoi qu'on en dise, sont-ils tous les deux solidaires... (1) »

La presse ne manqua pas de s'occuper de la visite des princes d'Orléans à Rixensart. Un journal belge, l'Époque^ attaqua Montalembert et ses prétendues variations politiques. Celui-ci (mt la surprise d'être défendu en cette circonstance par Louis Veuillot. Dans un article « à la fois très habile et très vrai (2) » , le directeur de l'Univers justifiait l'attitude politique de Montalembert et terminait de la sorte :

En quoi donc est-il étonnant que les princes de la maison d'Orléans viennent >^luer cet illustre homme de bien? Ils n'ont rien à lui remettre, il n'a rien à leur promettre. La cruelle maladie de M. da Montalembert est un sujet d'affliction pour la religion et pour les lettres, comme pour ses amis et pour sa famille; des princes français n'ont pas besoin d'un motif particulier pour lui témoigner une sympathie qui est, Dieu merci, générale. Tout cœur chrétien serait heureux de pouvoir donner cette marque de respect à l'orateur de la liberté de l'ÉgUse, à l'auteur de VHistoire des Moines d'Occident. Une telle démarche sied surtout aux princes.

Les princes de notre temps sont sujets à rendre des visites qui leur font moins d'honneur, nous dirons même qui se justifient moins à titre

(1) Le comte de Paris à Montalembert, 4 février 1868.

(2) Journal.

de curiosité. Un homme de si grande valeur, l'un des maîtres de l'éloquence, si savant, si parfaitement né pour manier les grandes affaires du monde, et qui néanmoins a si fermement tenu la voie qui l'éloignait des faveurs du trône et des faveurs de la popularité, c'est une rareté de premier ordre dans les principautés, dans les démocraties et jusque dans les empires. (1)

Cette avance honorait M. Veuillot, soit qu'il obéit au désir du Souverain Pontife, soit plutôt qu'il suivît les inspirations de son propre cœur. A plusieurs reprises d'ailleurs, depuis la maladie de Montalembert, il avait tenté de s'en rapprocher. Le premier numéro de r Univers ressuscité (avril 1867) contenait un article favorable aux Moines d^ Occident, Se trouvant à Plombières, au mois de juillet 1866, en môme temps que M. Foisset, Louis Veuillot allait chaque jour lui demander des nouvelles de l'illustre malade et ne cachait pas son désir d une réconciliation suprême. Lorsqu'au mois de décembre de la même année, M^ Mermillod prit l'initiative de ce rapprochement, Louis Veuillot répondit :

Oui, c'est toujours le moment de se réunir, et ce moment est aujourd'hui plus opportun et plus pressant que jamais. J'ose dire devant Dieu et du plus profond de mon âme que je suis, pour ma part, tout prêt. Mais où se réunir^ Monseigneur^ et qui marquera le terrain? S'il n'y avait que des difficultés de personnes, je suis convaincu qu'elles seraient partout aussi parfaitement, aussi aisément annulées qu'en mon cœur. La maladie si longue et encore si redoutable d'un de nos frères m'a mis dans une véritabl'e angoisse, et j'éprouve un tourment indicible à penser qu'il peut mourir avant que je lui -aie serré la main. Je n'ai rien négligé de ce que la discrétion me permettait pour le lui faire savoir. J'ignore s'il Ta su. (2)

Louis Veuillot avait raison d'écrire : « Où se réunir et qui marquera le terrain? » Il sentait lui-même que sa tentative ne

(1) Univers, 30 juillet 1867. Quoiqu'il répète dans son Journal le vers de Virgile :

Non tali auxilio, nec defensoribus istis Tempus eget...,

Montalembert écrit d'autre part : « Cet acte doit désormais m'imposer silence sur mes griefs personnels contre lui, en laissant subsister tous nos dissentiments politiques et religieux. »

(2) Louis Veuillot à M^-- Mermillod, 16 décembre 1866.

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