‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 190 sur 242 · ESSAI DE RAPPROCHEMENT AVEC LOUIS VEUILLOT · texte numérisé non relu

ESSAI DE RAPPROCHEMENT AVEC LOUIS VEUILLOT

pouvait a JDoutir. Ses attaques publiques et persistantes restaient gravées au cœur de Montalembert comme avec un fer rouge. î^e directeur de F Univers ne venait-il pas encore de publier r Illusion libérale j où il traite les catholiques libéraux de « gens de peu de fierté et de peu de foi..., de cœurs défaillants, pleins de l'appétit d'Ésaû et de sa passion pour les lentilles,... de gens sentant l'hérésie et qui ont pour vrai nom sectaires » ? Comme chrétien, Montalembert devait pardonner; il l'avait fait généreusement dès le premier jour de sa maladie. Eût-il été saint François de Sales, il ne pouvait se réconcilier avec un homme dont l'œuvre lui paraissait funeste à l'Église et dont les idées étaient si opposées aux siennes. Sa réponse ne fut pas d'un saint, mais d'un soldat vaincu, blessé, passionné, résolu k combattre jusqu'à la mort :

Cette réconciliation, dit-il, est, selon moi, également impossible et indésirable.

Il ne s'agit pas ici du pardon des injures. J'espère être en règle sur ce point, mais il s'agit d'abord àeV honneur^ dont les catholiques contemporains ont appris à faire trop peu de cas ; il s'agit ensuite de la cause catholique, telle du moins que je l'ai comprise et servie jusqu'ici.

Je n'ai rien à réparer envers M. Veuillot. J'ai combattu ses doctrines et son influence sur l'Église, sans jamais attaquer sa personne, directement ni indirectement. Son nom même ne s'est jamais trouvé sous ma plume qu'une seule fois (dans le Correspondant du 25 juin 1863), et cela pour blâmer la mesure exceptionnellement arbitraire dont il a été l'objet (1).

Lui, au contraire, m'a personnellement insulté et indignement calomnié pendant pUisieurs années de suite dans une série d'articles de VUnivers, articles qu'il a reproduits dans les douze volumes de ses Mélanges, sans avoir par conséquent lachétive excuse des excitations de la polémique quotidienne; mais avec l'orgueil trop naturel de l'homme qui, comblé des éloges du pape et de l'épiscopat, a pu redire encore une fois dans les Odeurs de Paris : «Je ne m'excuse ni ne m'accuse de rien. »

Si M. Veuillot réivaicl3i\t publiquement les injures et les calomnies dont il m'a publiquement gratifié, je ne l'en regarderais pas moins comme l'ennemi le plus redoutable de la religion que le xix" siècle ait produit, mais je pourrais et je devrais avoir envers lui l'attitude prescrite par la courtoisie à des gens comme il faut. Tant qu'il ne l'aura pas faite cette rétractation, je le tiendrai pour un calomniateur et un insulteur public, avec le-

^1) Montalembert se trompait. Dans sa notice sur Lacordaire, il avait extrait de la correspondance de son ami et publié des passages particulièrement blessants pour Louis Veuillot.

quel le respect de ma bonne renommée m'interdit toutes relations, sous peine d'accepter tacitement les accusations ou les insinuations dont j'ai été l'objet de sa part...

Voilà pour la question personnelle. Mais la question générale est bien autrement grave. Se peut-il qu'un homme comme M^^ Mermillod croie à l'utilité, pour la défense de la cause catholique, d'une confusion qui donnerait lieu de croire et de dire qu'il n'y a plus d'autre catholicisme en Europe que celui de Vlllusion libérale et des Odeurs de Paris 't Quoi! c'est en l'année même où cet homme (autorisé, je ne le nie pas, par les encouragements duPape et des évèques) a osé dénoncer pubhquement comme hérétiques ou sentant Vhérésie tous les catholiques qui ne pensaient pas comme lui sur la théologie, la politique et l'histoire, c'est au moment où il vient de dépasser toutes les bornes jusqu'à présent connues de l'invective et de l'injustice contre cette société contemporaine qu'il a contribué plus que personne à dépraver et à désorienter, c'est alors que nous devrions faire tomber toutes les barrières, hélas! trop peu visibles et trop peu connues qui nous séparent de lui? Est-ce donc là ce que M»'" d'Hébron trouve de plus propre à désarmer et à ramener les protestants suisses? Est-ce là ce qu'il a rapporté de toutes ses pérégrinations et prédications dans les quatre coins du monde? En vérité, mon ami, cela est non moins triste qu'incompréhensible...

Je suppose, par impossible, cette réconciliation opérée pour le passé. Mais quid de l'avenir? Sur quel point serons- nous d'accord pour défendre la religion et la société? Je défie qu'on m'en cite un seul. Nous n'avons les mêmes convictions, les mêmes espérances, les mêmes répugnances sur rien, ni sur le rôle de la papauté, ni sur l'influence du clergé, ni sur l'Europe, ni sur l'Amérique, ni sur l'éducation, ni sur la liberté, ni sur la royauté, ni sur la littérature, ni sur le ciel, ni sur l'enfer. Car, grâce à Dieu, je ne pense pas, comme M. Veuillot, que V enfer soit ce que Lieu a fait de mieux...

Vous me dites, mon ami, que personne ne veut plus de la lutte. Eh bien, moi, j'en veux encore, et tant que j'aurai encore un souffle de vie, j'en voudrai. Je puis bien subir les entraves et le bâillon que les circonstances m'imposent; mais absoudre les traîtres et les fous qui nous ont conduits où nous sommes, jamais! On pourra m'empécher de parler ou d'écrire désormais, mais jamais je ne dirai ni n'écrirai une parole qui ne soit une protestation directe ou indirecte contre l'esprit dont M. Veuillot est la funeste personnification parmi nous. (1)

Non moins rigoureux le jugement de Montalembert sur M^"" de Salinis et certains évèques ralliés servilement au second Empire. Nous devons l'enregistrer impartialement, quoiqu'il nous en coûte. Tout en constatant la passion qui inspire ces

(1) A M. Foisset, 26 décembre 1866.

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