DERNIERS CONSEILS AUX CATHOLIQUES
tiers. Le rationalisme impie ne demande que cela. Seulement on appliquera le privilège, non pas pour vous, mais contre vous. Pendant que tout le monde sera admis à réclamer ou à exercer le droit commun, on fera une exception, mais à votre détriment exclusif, et cette exception sera motivée et justifiée par celle que vous avez vous-même commencé par revendiquer à votre profit.
Voilà la vérité, toute la vérité ! Pour la dernière fois de sa vie, Montalembert vient de la proclamer, « sans espoir et sans peur », et il en éprouve une joie véritable. Gaudiiim de veritatel
La vérité! conclut-il, qu'il est doux de l'aimer dans ses vieux jours, et de la servir avec une passion encore plus désintéressée que dans sa jeunesse! Quand j'étais jeune, je défendais passionnément ce que je croyais juste et vrai; mais en rêvant toujours la lutte, le bruit, la publicité, et pourquoi ne le dirais-je pas? la gloire. Aujourd'hui, refoulé dans l'obscurité, l'inaction et l'oubli, confiné dans mon sombre coin, tête à tête avec une infirmité implacable, je sens que j'aime la vérité plus passionnément que jamais. Je l'aime pour elle-même, comme on aime d'amour une 'personne (1). Mon dernier effort, mon dernier soupir sera pour elle. Pour la vérité éternelle d'abord, celle que la seule vraie religion possède et proclame. Puis aussi pour la vérité humaine, la vérité qui est la condition et la garantie de l'équité dans les choses humaines, mais qui a encore plus besoin que la vérité religieuse d'être servie, défendue, comprise par les pauvres humains même caducs et infirmes comme moi.
Hélas ! il faut bien l'avouer, il était très difficile alors de faire entendre aux catholiques certaines vérités, et il était très dangereux de les proclamer. Depuis quelques années, une sorte de terreur religieuse, la terreur noire, paralysait les catholiques du Correspondant. En apprenant que Montalembert allait écrire sur les événements d'Espagne, M^*" Dupa,nloup et M. Foisset l'avaient conjuré de n'en rien faire. Il refusa de les écouter.
On ne doit, selon vous, rien prévoir ni nenprédiî^e. Ça été de ma part un crime et une folie, à propos du refus de tout budget par le clergé
(1) Madame Swetchine.
catholique irlandais, d'avertir les catholiques français qu'un jour viendrait où leur propre budget pourrait bien leur être refusé. Vous ne croyez pas qu'autre chose soit permis que de gémir entre soi et d'inonder ses amis d'un déluge de lettres confidentielles et plaintives. Ce système se réduit pour vous à trembler et à pleurer en silence dans une antichambre ou dans une sacristie. Ce n'est pas le mien. (1)
Mais quand Montalembert communiqua à ses collègues du Correspondant son manuscrit de trois cents pages, ils refusèrent unanimement de l'insérer. Réveiller en ce moment, disaient-ils, les doctrines du Congrès de Malines serait une souveraine imprudence. Voulez-vous provoquer une encyclique nouvelle qui, cette fois, n'épargnerait pas nos personnes? Voulez-vous faire excommunier définitivement la liberté et faire condamner le Correspondant que vous avez relevé en 1855? Voulez- vous terminer votre glorieuse carrière par une mise à l'Index? Nous en serions inconsolables pour vous et plus encore pour l'Église. Notre douleur est commune « de voir une autorité qui nous est sacrée et pour laquelle nous avons combattu toute notre vie, désavouer tout ce que nous avons fait pour l'amour et le service de l'Église et s'engager de plus en plus dans une voie qui, suivant notre façon de voir, accule la religion dans une impasse et la réduit à une impuissance absolue à l'endroit des sociétés humaines. (2) yy Mais nous ne pouvons en ce moment faire autre chose qu'endurer et espérer.
Cette décision, inspirée par l'amitié la plus clairvoyante, justifiée par les plus sages raisons, fut profondément douloureuse à Montalembert. Il s'indigna, il se rebiffa avec véhémence, comme un vieux capitaine auquel on déroberait ses armes pour l'empêcher de livrer une bataille inégale et perdue d'avance. Ses lettres à MM. de Falloux, de Broglie, Foisset, et Cochin débordent à ce sujet de reproches éloquents, mais injustes. Il déclare qu'il se retire du Correspondant; il exige que cette séparation soit rendue publique. Ses amis répondent par des supplications pleines de tendresse.
(1) Montalembert à Foisset, 23 novembre 1868.
(2) Foisset à Montalembert, 1868.