CHAPITRE XXI
lWpIRE libéral. — LE CONCILE. — LA MORT.
Montalembert passa à la Roche en Breiiy la seconde partie de l'année 1869, la seule qui lui restât à vivre. Quand il y arriva, dans les premières semaines de juillet, les bois étaient encore dans toute leur fraîcheur. Il en jouit un peu. L'été passa, suivi de l'automne; l'hiver vint à son tour, sans remédier à son état, lui apportant au contraire, comme nous l'avons vu, des souffrances et des épreuves nouvelles. Étendu sur sa chaise longue, à l'ombre des arbres qui avoisinent le château, il s'abandonnait à ses tristes pensées. «... Automne stérile, hiver désespéré! disait-il avec le P. Gratry (1). J'ai perdu par ma faute toute beauté d'automne ou d'hiver... Je n'ai point véritablement établi entre mon âme et Dieu la grande union, l'union des saints... J'ai maintenant à vouloirla mort, j'ai à la regarder en face... 0 mort, tous mes cha-^ grins, tous mes malheurs viennent de ne t'avoir pas connue et pratiquée. Je n'ai voulu que la vie seule et je l'ai trop voulue pour moi... Elle m'a brisé, elle m'a brûlé. C'est pourquoi je ne suis plus bientôt que cendres ou bois mort. Feuilles et fruits, branches et tronc, tout sera bientôt dévoré. »
Cependant les visiteurs ne sont pas moins nombreux que les années précédentes. Voici parmi eux un jeune Domini-
(1) Connaissance de l'Ame. Je trouve ce passage transcrit par Montalembert dans son Journal.
cain de Nancy, le P. Didon, destiné au plus brillant avenir, et « animé de l'esprit libéral et généreux du P. Lacordaire. » L'abbé Besson a raconté le séjour qu'il fit lui-même à la Roche et ses entretiens avec Montalembert. Il lui prête ces paroles :
Le gouvernement de l'Église me préoccupe beaucoup plus que la défmition de rinfaillibilité pontificale. J'aime un gouvernement à haute portée, à larges vues, à grandes directions. Je voudrais voir tous les hommes d'élite, de quelque nation qu'ils fussent, prendre part aux affaires de la catholicité ; Rome élargir son centre pour atteindre encore plus sûrement aux extrémités, et Tesprit catholique animer jusque dans ses moindres détails cette vaste administration de l'Église, où la souplesse et la patience des Italiens peuvent rendre sans doute de grands services, mais où Ton pourrait souhaiter aussi un peu plus de la science allemande, de l'activité française et de l'initiative propre à la race anglo-saxonne. Quand vous irez à Rome, vous serez frappé de la manière donton y parle quelquefois des forestieri. Certaines gens tiennent qu'il faut laisser les étrangers se plaindre sans les écouter, et qu'on ne doit faire aucune réforme. Dieu sait ce qu'a souffert Lamoricière (1), et combien il lui a fallu d'énergie et de persévérance pour créer cette petite armée, vaincue, il est vrai, à Castelfidardo, mais triomphante à Montana, et qui ne cesse de se recruter parmi les meilleurs soldats de l'Europe. C'est Lamoricière qui a forcé l'opinion et la langue à changer le sens ironique avec lequel on prononçait autrefois le nom de soldat du pape. (2)
Bientôt arrive M^"" de Mérode, tout disposé à confirmer les dires de Montalembert; il se montre comme toujours animé et spirituel, mais plein de tristesse quand il parle du mal governo des États pontificaux qu'il n'a pas réussi à modifier. Malgré sa vive affection pour Pie IX, il l'appelle « le Louis XIV de la papauté », lui reproche de se laisser griser par les flatteries qu'on lui prodigue, de ne pouvoir supporter la moindre contradiction et de ne pas se connaître en hommes. Bien qu'opposé à la définition de l'infaillibilité (3),
(1) « Le cardinal Pitra, écrivait Montalembert à M»"" Dupanloup, a dit à quelqu'un de très sûr que la défaite de Castelfidardo avait été providentielle, parce que, si le général Lamoricière avait été vainqueur, il eût certainement introduit Vesprit moderne à Rome ! » 15 septembre 1865.
(2) Montalembert en Franche-Comté, p. 2^^1.
(3) On a insinué {Histoire du cardinal Pie, t. II, p. 417) que Me"- de Mérode s'était repenti jusqu'à en pleurer du vote négatif qu'il avait émis contre l'infaillibilité. Outre que cette attitude ne s'accorde guère avec le caractère bien