‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 217 sur 242 · LA DERNIÈRE JOURNÉE. — LA MORT · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE JOURNÉE. — LA MORT

sa candidature à T Académie. Il écrivit au comte de Champagny qui venait de prononcer l'éloge de Berryer, et au baron de Htibner à l'occasion de sa Vie de Sixte-Quint. Cette lettre, la dernière sortie de sa plume, fut trouvée sur sa table le lendemain. Elle contient ces lignes :

« Vous avez compris et jugé la grande réaction catholique de la seconde moitié du seizième siècle, avec une sagesse et une impartialité dont je vous remercie d'abord comme chrétien, dont je vous félicite comme pubHciste et comme historien, moi aussi, mais d'une époque plus reculée et plus oubliée que celle dont vous allez faire revivre les annales. Vous n'avez dissimulé ni les ombres ni les taches qui sont inséparables de, l'élément humain, toujours si visible et si puissant dans TÉglise, et par cela même vous faites d'autant mieux ressortir l'élément divin, qui finit toujours par prévaloir et par nous consoler en nous inondant de sa douce et convaincante lumière. »

A dix heures, Montalembert prenait péniblement le chemin de sa chambre. Pour abréger la longueur de ses nuits trop souvent sans sommeil, il se livrait à la lecture. « Ce que fôte à mes nuits, je l'ajoute à mes jours », répétait-il avec Rotrou. Il lut ce soir-là plus longuement que d'habitude, comme pour faire par ce dernier excès un dernier adieu à la passion qui avait consumé sa vie. — « Vous m'excuserez, monsieur le comte, lui dit à minuit la sœur qui le soignait, mais je ne puis vraiment pas vous laisser la lampe plus longtemps. » Le lendemain matin, avant de partir pour la messe, la religieuse s'informa de son malade. Il répondit qu'il se sentait bien et prit son livre de prières toujours placé à sa portée.

Quand la sœur rentra, vers sept heures, la mort avait commencé son œuvre. La figure était livide, le regard trouble, la parole à peine perceptible. « Mon Dieu! que je soufïre! » murmura- t-il. La religieuse n'eut que le temps de s'écrier : « Faisons ensemble l'acte de contrition! » Le malade comprit et, levant les yeux au ciel avec un regard inexprimable, il dit par deux fois d'une voix forte encore : » Pardon, mon Dieu, pardon! » Puis il inclina la tête vers le crucifix placé entre ses mains et tomba dans l'assoupissement avant-coureur de l'éternité.

Cependant M™" de Montalembert, accourue au premier

signal, avait envoyé chercher le prêtre et le médecin. Grâce à elle, on eut le temps d'administrer le malade, de lui donner l'indulgence plénière et de réciter les dernières prières. Ce fut à huit heures et demie, après une agonie paisible, que son grand cœur cessa de battre.

Cette nouvelle ne tarda pas à se répandre dans Paris ; elle y causa une émotion profonde. Dès le matin, le P. Olivaint l'annonça aux pères de famille chrétiens réunis dans la chapelle de la rue de Sèvres. « Comme un cri à peine retenu par la présence du Saint Sacrement sortit de toutes les poitrines, raconte un spectateur. Bien des têtes se sont inclinées ensuite et des larmes ont coulé. Le révérend Père a eu de la peine à réciter le De profundis. L'émotion de tous était indicible. » Elle ne fut pas moindre l'après-midi, à Notre-Dame, quand le Père Félix prononça ces paroles : « J'ai regret de venir jeter une si grande tristesse dans vos âmes, mais je crois qu'il est de mon devoir de vous apporter ici cette douloureuse nouvelle, moi qui fais partie de cette Compagnie de Jésus qu'il appelait sa cliente! Je viens d'apprendre que ce matin est mort M. le comte de Montalembert... » Un sentiment de profonde angoisse étreignit les âmes, et celle du prédicateur luimême, qui après quelques instants de silence, continua : « L'Église ne sera pas ingrate. Elle se souviendra de lui, elle qu'il a si vaillamment défendue, elle qu'il appelait sa mère. Tous les catholiques ressentiront la perte qu'ils viennent de faire dans la personne de ce grand homme, et vous. Messieurs, vous n'oublierez pas de prier pour le soulagement de cette âme maintenant en présence de N.-S. J.-C. »

Cette citation est empruntée à l'Univers qui parut le lendemain encadré de deuil II manifesta en cette circonstance un chagrin sincère et même affectueux. D'ailleurs, depuis que la maladie avait frappé Montalembert, Louis Veuillot le ménageait visiblement. Le 14 mars, l'Univers écrivait dans son article nécrologique cette phrase d'une justesse parfaite : « M. de Montalembert a été de tous les laïques de ce temp^ celui qui a rendu à l'Église les services les plus grands et les plus dévoués. »

Les catholiques ne furent pas seuls à louer Montalembert.

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