IMPRESSION PRODUITE A ROME
En France, tous les partis s'inclinèrent devant l'illustre mort. En Europe et en Amérique, la presse de tous les pays lui consacra des articles si nombreux qu'il est impossible de les résumer. On racontait les traits saillants de sa vie si remplie; on exaltait son talent d'orateur et d'écrivain, son libéralisme élevé et généreux, mais surtout son caractère, un des plus nobles dont s'honore l'humanité.
La nouvelle de la mort de Montalembert parvint à Rome presque en même temps que sa lettre à M. Lallemand. C'est ce qui explique les paroles trop vives échappées au Souverain Pontife et le regrettable incident dont nous empruntons le récit à Emile Ollivier : « Le premier mouvement de Pie IX ne fut pas généreux. « Il est mort, dit-il, en « France un homme qui avait rendu les plus grands services <( à l'Éghse. J'ignore quelles ont été ses dernières pensées, ses « dernières paroles; mais ce que je sais, parce que je l'ai lu <( de mes yeux, c'est que cet homme avait un grand ennemi, « la superbe ! « M^' de Mérode, beau-frère du défunt, avait commandé un service solennel pour le 17 à dix heures, dans l'église franciscaine d'Ara Cœli au Capitole ; quoiqu'il eût pris soin de convoquer les prélats de la majorité aussi bien que ceux de la minorité et d'annoncer qu'aucun discours ne serait prononcé, un ordre du cardinal-vicaire interdit la cérémonie (1)... Pie IX comprit (quelques jours plus tard) ce qu'il devait aux longs et éminents services que le grand catholique avait rendus à l'Église et à lui-même; il commanda un office à Santa-Maria Transpontina, église paroissiale du Vatican, sans dire d'avance pour qui, dans la crainte d'une manifestation, et il vint y assister dans une loge grillée. (2) ))
Cette dernière démarche du Souverain Pontife était peutêtre dans sa pensée une réparation de son jugement trop précipité. Quoi qu'il en soit, peu de temps après la mort de Pie IX, W" de Montalembert, reçue au Vatican, recueillait
(1) Le service lui était dû à VAra Caeli, près le Capitole, en sa qualité de citoyen romain.
(2) Emile Ollivier, L'Église et l'Étal au Concile du Vatican, II, p. 175.
d'une bouche auguste des paroles d'à (Tection et de regret qui la consolèrent de ce qu'elle avait soufï'ert alors.
Cependant le corps de Montalembert était étendu sur sa couche funèbre. Pendant trois jours, une foule recueillie ne cessa de défiler devant ces pauvres restes. Beaucoup pleuraient ; des prêtres baisaient avec respect ces mains vaillantes, consacrées à la défense des plus saintes causes.
Son testament contenait ces lignes touchantes : « Je veux mourir comme j'ai vécu dans la profession de foi catholique, apostolique et romaine, et dans la communion de notre mère la sainte Église, que j'ai toujours cherché à servir et à honorer. J'invoque avec une humble confiance la miséricorde de N.-S. Jésus-Christ et la protection de la très sainte Vierge, pour obtenir la rémission de mes nombreux péchés... Je supplie du plus profond de mon cœur ma femme, mes enfants et mes amis de me pardonner tous les torts que j'ai pu avoir envers eux, et de prier, de beaucoup prier, de prier toujours pour ma pauvre âme qui aura tant besoin de leur secours. C'est pourquoi je désire que l'on grave sur ma tombe l'inscription suivante : Miserere mei, Domine, sana animam meam quia peccavi tibi. (Ps. XI.) Miseremini mei saltem vos, amicimei. »
Relevons encore dans ce testament une des dernières volontés de Montalembert, — volonté exécutée depuis par ses héritiers — de consacrer les bénéfices des Moines d'Occident à fonder une maison de secours pour les malheureux. « La somme, disait-il, est trop peu importante pour se prêter à une fondation considérable, mais on peut certainement en tirer parti pour soulager les pauvres malades, infirmes, vieillards, incurables, abandonnés de leur famille, dont le sort a si souvent excité notre trop juste pitié, et cela dans ce pays de la Roche en Breny que nous avons souvent habité, et où j'ai travaillé plus que partout ailleurs à l'œuvre qui m'a valu ce petit surcroît de capital. »