‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 82 sur 242 · QUERELLE AVEC L'UNIVERS · texte numérisé non relu

QUERELLE AVEC L'UNIVERS

dique un désaccord sérieux dans les idées. « Mon âme, dans sa mesure, écrivait le saint religieux, vous a voué les plus tendres et les plus profonds sentiments. Veuillez le croire : c'est trop peu de chose en soi, mais je tiens cependant à vous le dire et à vous répéter que tout ce qui vous touche me touche, tout ce qui vous blesse me blesse, tout ce qui vous honore me réjouit. (1) »

Pour comble, à ce moment même, la lutte avec rUnivers redouble d'âpreté. Une lettre de Montalembert, adressée à M. Galvagno, paraît, à Tinsu de son auteur, dans l'Indépendante de Turin. Dans cette lettre, Montalembert se plaint que les différents partis se laissent mener par leur queue, que les hommes les plus violents prennent le pas sur les chefs naturels des diverses opinions. Sur quoi, M. Veuillot jette les hauts cris, se dit provoqué (2) et répond par quinze colonnes d'invectives à la phrase de Montalembert. Il parle avec pitié de ce « sergent d'un petit peloton de relégués », le compare à don Quichotte soupirant aux pieds de sa Dulcinée parlementaire, l'accuse d'avoir abandonné la voie droite, d'être préoccupé avant tout de sa très maigre popularité , de biaiser comme Falloux et de faire affront à sa parole, etc. Montalembert dédaigne de répondre ; M. Cochin le fait, dans le Correspondant^ en termes spirituels et vigoureux. D'autres s'attarderont, s'ils le veulent, sur ces tristes querelles : elles nous semblent indignes de l'histoire.

(1) Citons encore cette lettre que le P. de Ravignan adressait à son ami au lendemain de l'élection du P. Beck au généralat : « Mon bien cher comte, je devais et je voulais vous écrire hier, fête de saint Ignace : c'était bien le jour de nous rappeler à votre souvenir. Le P. Général m'avait chargé luimême de vous exprimer en son nom et de sa part tout ce que mon cœur me dicterait de meilleur. Il sent profondément (le P. général) et tous nous sentons avec lui ce que le plus généreux dévouement vous inspira avec une si grande abnégation de vous-même pour notre petite Compagnie. Elle demande à son bienheureux Père, qui fut si reconnaissant toujours envers les bienfaiteurs de ses enfants, d'acquitter la dette contractée envers vous. Je suis heureux de remplir cette mission, au nom de notre nouveau chef et de toute la congrégation générale... » (I«' août 1853.)

(2) « Il est clair comme le jour, écrivaitle sage Foisset, que c'est VUnivers qui nous a provoqués, non pas seulement le premier, mais au centuple. Il TfiXouTnQ chaque jour le fer dans la plaie, et, s'il nous échappe un cri, après six .mois de torture morale, il crie à l'assassin... »

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Tant de défaites, d'épreuves et de souffrances ne découragent pas Montalembert. Chassé d'une position, il s'attache avec ardeur à celles qui lui restent et continue la lutte. Pour protester contre son échec électoral, l'Académie française l'a nommé son directeur. A ce titre, il doit assister, le 15 août 1857, à la réception impériale. Il ne tarit pas dans son Journal contre le luxe insolent des courtisans, leurs équipages pompeux, leurs « cochers en maillot rose comme des danseuses et tenant des rênes d'or. C'est bien le type de la France, dit-il , réduite à l'état animal, mais avec une bride dorée. » Deux jours plus tard, il préside la séance publique annuelle des cinq Académies. Le discours qu'il prononce alors est une protestation énergique contre le matérialisme qui, de plus en plus, envahit les âmes. Il supplie la jeunesse de sortir de son indolence et de se préparer aux nobles combats de la justice et de la liberté :

«... [1 est au sein de cette chère jeunesse une portion trop nombreuse, plus nombreuse qu'autrefois, qui semble déjà languir indifférente et énervée, les yeux détournés de tout but élevé, de toute responsabilité personnelle, tiède et défiante à l'endroit de tout ce qui s'élève au-dessus du niveau commun, idolâtre de là force et de la multitude quienestle symbole. On la dirait fatiguée avant d'avoir combattu, découragée par des périls qu'elle n'a pas courus, affamée d'un repos qu'elle n'a pas mérité et résignée aux fausses joies d'une sécurité éphémère. Souhaitons-iui les délicates fiertés et les nobles ambitions qui sont la marque assurée des âmes bien nées; souhaitons-lui ces poésies de l'adolescence et ces enthousiasmes de la jeunesse qui enfantent les sacrifices et transforment les mondes.

« Souhaitons-lui jusqu'à des passions, s'il le faut; oui, des passions à dompter, à discipliner, à féconder, parce que tout vaut mieux pour elle que la décrépitude précoce et le scepticisme corrupteur.

« Jeunes et vieux, sortons tous de cette basse et servile condition des âmes. Ne soyons à aucun degré complices de l'engourdissement moral et intellectuel de notre temps. Ne laissons pas éteindre en nous le feu intérieur, la lumière et la chaleur, la volonté et la vie. Portons au delà de l'horizon des intérêts grossiers et frivoles un regard intrépide ; et, en rendant justice et hommage à toutes les gloires du passé, tâchons de respirer le souffle d'un meilleur avenir. (1) »

(l) Discours aux cinq Académies, 17 août 1857. L'auditoire semblait gla-

PROGRES DU CORRESPOISDANT. 179

Mais le Correspondant siivioui est son champ de bataille et remplace pour lui la tribune. De ce côté du moins, ses efforts ne restent point stériles. La revue d'abord mensuelle paraît maintenant deux fois par mois, et les abonnements se multiplient. MM. Buffet, de Meaux et H. Moreau sont venus rajeunir et fortifier le conseil primitif. Pendant cette période et en dépit de la maladie, Montalembert donne trois articles au Correspondant. Le premier est une vive attaque contre les Articles organiques (1), à propos du décret impérial rendu en Conseil d'État et qualifiant d'abus certains actes administratifs de M^"" de Dreux-Brezé, évêque de Moulins. Il vaut à la revue un avertissement du Ministre de l'Intérieur. Quelques mois plus tard, paraissent un travail sur l'Histoire de la Mo?iarckie de Juillet par M. de Nouvion, et un autre plus important encore sur le nouveau Ministère et la dissolution de la Chambre en Belgique (2).

Le ministère catholique, dirigé par le comte Vilain XIV et M. de Decker, avait présenté un projet sur la liberté de la chanté, autorisant des fondations faites en dehors des bureaux

officiels de bienfaisance. Vivement attaqué par les libéraux, il fut renversé à la suite d'une émeute. « Vous avez bien fait,

lit Montalembert aux catholiques belges ,^ de vouloir étendre la liberté du bien, de vouloir réprimer l'intolérance et la con-

iscation en matière de charité. » Et il les engageait à de-

leurer fiers et forts après leur défaite, comme après la plus

5ial. Villemain ne parvenait pas à faire éclater les applaudissements. De guerre sse, il improvisa les vers suivants :

Ce public est bien mort, et ta voix éloquente Ne pouvait ranimer sa langueur indolente; Il aurait peur de vivre et se croirait suspect Si, voulant t'applaudir, il manquait de respect A quelque agent zélé du pouvoir arbitraire, Qui, s'il ne fait parler, force au moins à se taire.

En revanche, le dicours de Montalembert eut au dehors un « retentisselent considérable et imprévu ». Pendant que le Siècle accusait l'orateur de îssimisme et le représentait comme un ennemi de la jeunesse, la plupart les journaux le soutenaient avec énergie.

(1) De l'appel comme d'abus et des articles or g aniqv es du Concordat, 25 avril

(2) 25 novembre 1857.

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brillante victoire, à s'appuyer sur les libertés que la constitution leur accorde pour défendre leurs droits.

« Avec la liberté de la presse, de la tribune, de l'enseignement et de l'association, avec le droit électoral dans toutes les sphères de la vie publique, avec une mjgistrature qui elle-même se recrute à moitié par l'élection, avec une Université catholique, source intarissable de jeunes talents et déjeunes dévouements, vous n'avez à craindre que vos propres défaillances, et vous seriez inexcusables d'y céder. Certes, il vous faudra lutter, résister, souffrir pour le bien, lui rendre témoignage par votre patience et votre courage. Mais est-ce là une calamité irrémédiable? Non, c'est un sort digne d'envie pour tout chrétien et pour tout homme de cœur.,.. Aucune peine supportée pour la justice, pour la vérité, pour Thon neur, n'est sans profit ni sans gloire, »

Il nous reste à parler d'un troisième article qui déchaîna sur le Correspondant et sur Montalembert lui-même un dangereux orage.

Le 3 mai 1858, Montalembert arrive à Londres; il y séjourne jusqu'aux 23; journées vivantes et remplies d'émotions diverses. Ses relations sont les mêmes qu'en 1855. Nous nommerons seulement les Norfolk, les Granville, les Gampden, Gladstone, Manning, Macaulay, Robert Peel, lord Aberdeen et lord Palmerston lui-même qui lui paraît « infiniment agréable, intelligent et d'une jeunesse incompréhensible... »

La société des princes d'Orléans attire beaucoup notre voyageur; presque chaque jour il visite les exilés qui le reçoivent (( avec la plus affectueuse effusion ». A Glaremont, la reine Marie-Amélie présente son hôte à la reine de Portugal et à la reine Victoria. La duchesse d'Orléans n'habitait point l'Angleterre lors du dernier voyage de Montalembert, et depuis longtemps elle désire le connaître. « J'espère que vous l'avez convaincu y écrivait-elle à la comtesse de Laigle, du plaisir que me ferait sa visite et de l'intérêt extrême que mon fils attacherait à faire sa connaissance. Cette intelligence si féconde et si élevée rejaillit dans toutes ses paroles et rend un entretien avec lui aussi attrayant que fertile en aperçus

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