CHEZ LA DUCHESSE D'ORLEANS
nouveaux. Pour un jeune esprit comme celui de mon fils, rien ne me semble plus désirable et plus utile que le frottement avec des hommes de cette trempe. (1) »
Dès le 6 mai, le duc d'Aumale conduit Montalembert à 'Cranbourne-House. C'est une villa d'aspect sévère, entourée de grands arbres et située sur les coteaux de la Tamise. La duchesse reçoit « très cordialement » le visiteur et lui présente son fils, le comte de Paris, âgé de dix-neuf ans, « la taille élancée, l'air ouvert et de façons amicales ». Deux jours après, Monlalembert revient dîner dans l'intimité et l'on aborde le ^ujet brûlant, la fusion des deux branches de la famille royale. Montalembert en avait vivement désiré le succès; il ne cache pas à la princesse ses regrets qu'elle ait contribué à faire échouer cette combinaison si désirable pour la France. Mais elle défend avec chaleur, avec passion, sa conduite et ses idées. Elle souffre, dit-elle, de penser autrement que ses amis, mais elle se croit d'accord avec la France qui, en 1830, a confié à la famille d'Orléans la défense de ses libertés. Son devoir de mère ne lui prescrit-il pas aussi de maintenir à ses enfants le seul bien qui leur reste, l'avenir? a Si mon fils n'a pas de droits, s'écrie-t-elle, il a des titres et des chances ! » — (( Ce fils intervient très activement dans la conversation, raconte Montalembert. Il partage les idées de sa mère, mais il les exprime avec plus de mesure. 11 est vraiment intéressant et agréable. (2) »
Les jours suivants, Montalembert revoit plusieurs fois le comte de Paris dont il gagne la confiance. Ensemble ils assistent aux débats du Parlement ; le jour de l'Ascension, ils entendent la messe dans la petite chapelle catholique de Richmond, dédiée à sainte Elisabeth : « Je prie de tout mon cœur avec lui et pour lui, raconte le Journal, pour que Dieu lui ouvre le cœur et l'esprit et en fasse son instrument pour le triomphe de la justice et pour le règne de la paix entre les hommes de bonne volonté I »
Mais il ne revit jamais la duchesse d'Orléans : elle tomba
(l) La duchesse d'Orléans à la comtesse de Laigle, 6 juillet 1856. ("2) Journal, 8 mai 1858.
malade le lendemain de leur entretien et mourut quelques jours après, le 19 mai. Montalembert, bouleversé par cette mort inopinée, mêla ses larmes à celles des jeunes princes et suivit « l'ardente exilée » jusqu'à la chapelle de Wey bridge où elle fut inhumée.
A ce moment, la question de l'Inde préoccupait tous les esprits. La révolte des cipayes touchait à sa fin; les Anglais venaient de reprendre Lucknow, centre de l'insurrection. Pour assurer sa victoire, lord Canning, gouverneur de l'Inde, prononça la confiscation des territoires de l'Aoude. Cet acte arbitraire souleva en Angleterre une réprobation générale, et le ministre pour l'Inde, lord Ellenborough, signifia à lord Canning le blâme solennel du gouvernement métropolitain. Mais on le blâma sévèrement à son tour d'avoir rendu publique cette censure, avant que le gouverneur eût pu justifier sa conduite. Vainement essaya-t-il de dégager ses collègues du ministère Derby en envoyant sa démission à la reine; lord Palmerston et ses collègues de l'opposition proposèrent un vote de blâme contre le cabinet. Les débats s'ouvrirent le 14 mai, d'abord à la chambre des Lords, puis aux Communes. Montalembert les suivit avec un intérêt passionné. Cinq jours durant, les principaux orateurs des deux partis se livrèrent une lutte acharnée et sans résultat.
Le 19 mai, trêve générale. Les Chambres et la ville se précipitent aux courses d'Epsom. Ce sont les jeux Olympiques de l'Angleterre. Il ne s'agit plus de savoir si lord Derby gardera le pouvoir, mais si Toxophylite, le cheval de lord Derby, gagnera le prix qui porte son nom. Montalembert aussi se laisse entraîner, et, par un beau soleil de printemps, se mêle à l'immense foule réunie sur les coteaux d'Epsom :
«... Après quelques* intermèdes insignifiants, raconte-t-il, la course décisive s'engage : vingt-quatre chevaux partent à la fois. Comment peindre l'anxiété dévorante, les flots tumultueux, les soubresauts, les bruissements divers de ces cent mille individus dont les yeux et le cœur se concentrent sur un seul objet? L'étranger désintéressé se rappelle involontairement son Virgile et les vers immortels du cinquième chant de l'Enéide, qui ont familiarisé tous les gens bien élevés et tous les esprits cultivés avec tant de détails insignifiants, à jamais ennoblis par la muse épique. La course, qui dévore un espace de trois quarts de lieue, dure