‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 94 sur 242 · ENTREVUE AVEC M. DE CAVOUR · texte numérisé non relu

ENTREVUE AVEC M. DE CAVOUR

«... N'est-ce donc pas assez, continue amèrement Montalembert, que par nos services de ce temps-là et surtout par l'expédition de Rome, nous ayons attira sur nos têtes la haine implacable et les vengeances toujours menaçantes du parti démocratique? (Voir par exemple les articles de Ja Presse du 6 février et du Siècle du 10 sur M. de Falloux). Fallait-il encore que les mains les plus vénérables vinssent immoler le souvenir de nos luttes et l'honneur de notre mémoire au besoin de glorifier la force et le succès?... Je me persuade que vous me saurez gré de vous mettre à même de rectifier vos propres impressions et celles que vos paroles, parlies de si haut, ont dii produire autour de vous. Je laisse à votre conscience d'évèque, à votre cœur d'honnête homme, le choix du moyen que vous jugerez à propos d'employer pour réparer le tort que vous nous avez fait.... (1) »

Hélas! les événements eux-mêmes allaient cruellement venger Montalembert. Depuis six ans, il conseillait aux catholiques de garder envers l'Empire une attitude digne et réservée; les affaires d'Italie ne justifièrent que trop ses appréhensions. Dans son pessimisme, il n'eût jamais osé prévoir pour ceux qui avaient repoussé ses conseils une si profonde déception.

Le principal souci politique de Napoléon III, on le sait, fut l'affranchissement et l'unification de l'Italie. Il y songea tout son règne, pour ne pas dire toute sa vie. C'est dans ce dessein qu'il entraîna le Piémont en Crimée et lui fit prendre rang, au Congrès de Paris, parmi les grandes puissances. M. de Cavour y représenta son maître Victor-Emmanuel. Les lettres du célèbre ministre nous le montrent se multipliant dans toutes les classes de la société, s'appliquant avec la souplesse de son esprit et l'aimable simplicité de ses manières à conquérir des sympathies à son pays. Dix ans auparavant, sous Louis-Philippe, Cavour avait séjourné à Paris et s'était vivement intéressé aux efforts de Montalembert pour émanciper l'enseignement. En 1855 et en 1856, ils se rencontrèrent par hasard chez la duchesse de Galliera et M. Duvergier de Hauranne. « J'essaie, raconte Montalembert, de lui prêcher la conciliation et la modération à l'endroit des inté-

(1) Montalembert à M^' Cousseau, 16 février 1856.

rets catholiques de son pays et surtout du Saint-Siège. Il répond par des gorges chaudes sur la platitude des évêques français envers leur maître. « Jugez, dit-il, de mon étonne- « ment : la première lettre que j'ai reçue, en débarquant en « France, était de l'évêque de Marseille. On sera bien embar- « rasséà Rome, quand on saura comment les évêques et car- « dinaux français ont reçu des excommuniés comme moi. »

Au Congrès de Paris, Napoléon III eût bien voulu, comme le demandait Cavour, arracher les Légations au domaine pontifical pour les donner au Piémont. De son côté, lord Palmerston ne demandait pas mieux que de laisser manger un morceau du Pape. Mais Pie IX devait être le parrain de l'enfant impérial; on attendit donc une meilleure occasion et l'on se contenta d'ouvrir la question italienne. Dans la séance du 8 avril 1856, M. Walewski, ministre des affaires étrangères et président du Congrès, parla des États de l'Église : (( La nécessité de ne pas laisser ce pays livré à l'anarchie, ditil, a déterminé la France à faire occuper Rome par ses troupes... On ne saurait méconnaître ce qu'il y a d'anormal dans la situation d'une puissance qui, pour se maintenir, a besoin d'être soutenue par des troupes étrangères. » Sur quoi, le ministre anglais, lord Clarendon, surenchérit, déclara avec une vivacité inouïe que le gouvernement pontifical était le plus détestable des gouvernements, une honte pour l'Europe^ flétrit les prétendues cruautés du roi de Naples et railla l'inepte despotisme des petits princes italiens.

C^est une énormité; c'est aussi une première menace. Seul, parmi les catholiques, Montalembert en comprend la gravité. Il proteste dans le Correspondant, ne pouvant plus le faire à la tribune. Au milieu des solennités du baptême du prince impérial, en présence du légat spécial de Pie IX et des évêques réunis à cette occasion, il fait entendre un premier cri d'alarme. Que signifie, dit-il, cette démonstration étrange, qui a terminé d'une façon si inattendue le Congrès de Paris? Le 18 mars, on déclarait sous la sanction la plus redoutable, qu'aucune puissance n'avait le droit de s'immiscer ni individuellement, ni collectivement avec d'autres, dans les rapports d'un souverain avec ses sujets. Et cela au profit de

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